La dague de l'orphelin - Partie 2 by Gwendal CLAUDEL - HTML preview

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Gwendal CLAUDEL

La dague de l’orphelin

 

Chapitre IX

 

La reine

 

Quelques heures plus tard, s’extirpant avec réticence de cette petite fenêtre de laquelle s’éclipsait les affres de sa royale réalité, Sérina décida d’aller se dégourdir les jambes. Étouffant dans une atmosphère exhalant le solitaire, elle se destina à une légère marche dans les jardins du château.

Cet havre de paix qu’étaient ces discrets es-

paces verts perdus dans un dédale de pierre et d’acier, ravissaient la petite reine qui les portait ja-lousement dans son cœur. Ces surfaces parfaitement

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entretenues et dans un chic à faire pâlir n’importe quelle cour, séduisaient par leur charme inégalé.

C’était d’ailleurs par cet attribut que la prin-

cesse affectionnait ses quelques flâneries en ce lieu enchanteur et souffleur élégiaque. Combien de fois s’égara-t-elle entre ces allées gorgées d’une vitalité contrastant avec le monotone de l’extérieur ? Trop, sans nul doute… mais peu lui importait tant que s’estompait, même momentanément, le poids du diadème.

Ainsi, la robe caressant doucement la cour pavé de dalles au sublime marmoréen, Sérina déambula paisiblement. Les tortilles fleuries la graciaient d’une délicatesse pareille à ces dentelles dont s’affublaient les dames des duchés voisins.

Envoûtée par les aimables nuances de ces bourgeons de beauté, Sérina s’attardait occasionnel-lement sur leur nom de baptême.

« Belle de nuit, agapanthe, pélargonium, di-pladénia, gaura, liseron de Mauritanie, œillet d'Inde, anthémis, bidens… Pfiou… encore une fois, nos mains vertes se sont surpassées… ».

En outre, lorsque l’exhalaison affriolait, elle

daignait se courber pour en humer l’effluve. De fait, à la manière d’une abeille ouvrière butineuse, elle pistait les timides émanations de ces expressifs végé-taux, pour s’en repaître goulûment.

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Aux anges dans ce petit coin de paradis, elle s’imprégnait du moindre témoignage suggestif de ces êtres inanimés, mais à la silhouette non point invariable.

Toutefois, sans nulle vergogne, un homme interrompit son excursion. De bonne famille, engon-cé dans un épais manteau d’hermine malgré les fortes chaleurs, il la complimenta d’une voix fausse-ment flatteuse.

— Princesse Sérina, quel coup de dés que de surprendre votre présence en cette adresse !

— Bonjour Tanon, répliqua-t-elle sèchement, excédée de bénéficier de sa compagnie. Le jeune homme, aux cheveux d’un noir profond et plaqués en arrière, s’inclina platement.

— Allons, allons, vous pouvez vous adresser à moi en faisant fi de toutes conventions. Nous nous connaissons depuis notre plus tendre enfance après tout…

Le sourire jusqu’aux oreilles, desquelles se sus-

pendaient une paire de boucles d’argent finement ouvragées, le modeste dialogua innocemment avec celle dont le statut dépassait grandement le sien.

Néanmoins, cet accroc au récit ne le dissuadait nullement d’enchaîner courbettes et flatteries à son égard. En cette heure, la finesse du céruléen d’iris princiers fut à l’honneur.

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Bien entendu, Sérina, irritée de ces faux-semblants, décida de mettre un terme à ces bavar-dages stériles.

— Trêves de badinages… Tanon, que me vou-lez-vous en cet après-midi ?

— Aheum… J’ai ouïe dire que vous veniez de quitter vos appartements il y a peu. Quatre jours de solitude tout de même. Tout naturellement, j’ai sup-posé que ma fréquentation vous apporterait un brin de fraîcheur. Mais quel coup de théâtre qu’aviser votre naturel aussi promptement !

« ''Ouïe dire que je venais de quitter ma cham-brette'' ? J’en ai traversé le seuil il y tout juste cinq minutes ! Est-il doué de prescience, ou serais-je épiée ? Humpf, le bougre répondra de ses actes… ».

L’éphèbe continua sa palabre enflammée.

— Quelle atrocité que cette tentative d’assassinant à votre encontre… Mais je ne doute aucunement que vous saurez surmonter cette regret-table embûche.

— Je…

— Oh, à ce propos, avez-vous reçu ma lettre ? Ainsi que les roses qui l’accompagnaient ?

« Une lettre ? Des roses ? Mais celles-ci étaient signées ''Klep'' ?? Effectivement, le roger-bontemps est réputé pour son caractère facétieux, mais de là à user de telles manigances… ».

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— Votre lettre ? Ah oui celle-ci ! Où avais-je la tête ?! s’exclama la princesse en prétextant l’embarras la main sur le front.

Passant outre le regard confus, presque peiné de son interlocuteur, elle en conta l’admirable.

— J’en ai parcouru le contenu et je dois admettre que j’en suis particulièrement touchée. Je vous en sais gré pour votre sollicitude.

— Eh, eh… C’est tout naturel Votre Altesse, il est bien naturel que nous autres vassaux plaçons la sécurité et l’intégrité de la couronne au devant de toutes préoccupations, clama-t-il d’un air suffisant.

« Et il a le culot de se dorer la plume juste sous mon nez… Quel nigaud, je vous jure. J’espère qu’il ne compte pas recevoir de ma main le plus faste des louanges… ».

Notant l’expression complexe de sa voisine,

Tanon opta pour un terrain plus neutre.

— D’ailleurs, Votre Altesse, je n’ai pour habi-tude de compter votre présence dans ces jardins. Serait-ce une simple coïncidence ou bien une grâce du Très-Haut bénissant notre entrevue ? Prenant les rênes de la converse, la princesse adopta une contenance autrement plus reine.

— Je pourrais vous rétorquer la même chose… Rares sont les occurrences de votre existence ici-bas. Simple farce du hasard, ou machination délibérée ? Par curiosité, scruteriez-vous le moindre de mes faits

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et gestes ? Répondez ! exigea Sérina d’un ton accusa-teur.

Pris soudainement au dépourvu par l’interrogatoire de sa douce, le courtisan essaya de se dépêtrer de la fâcheuse situation dans laquelle il s’était sciemment fourré. En effet, à ses oreilles pa-rées d’argent, le réquisitoire princier ne sonnait que trop juste.

D’un geste mécanique et inconscient, il alla se

frotter le bras avec générosité. Par ce geste, une che-valière en argent avec les armoiries de son duché, un loup la gueule béante et une tour en arrière-plan, rapportèrent toute la froideur de son éclat.

« Encore ce tic ? Sachant que son apparition témoigne d’une frustration ou d’une ivresse de l’esprit… puisque la seconde option semble peu pro-bable… j’ai due viser juste… ».

— Mademoiselle est perspicace, je n’ai pour coutume d’aller et venir dans ces jardins royaux. Toutefois, je comptais en cette heure profiter de la fraîcheur bienvenue de ce vert enclos. Puis, épongeant un bataillon de gouttes de sueur perlant à son front, le godelureau enchaîna.

— Je ne sais pas vous, mais ces chaleureuses vagues estivales me calcinent au point que se con-sume mon âme…

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Ces dernières, nées de l’étuve environnante ou

d’une pesante détresse, le jeune damoiseau n’en était convaincu. Néanmoins, ce fut avec le sourire, bien que crispé, qu’il applaudit intimement son acrobatie.

« Pfiou… Je l’ai échappé belle cette fois-ci… Toutefois, pas sûr que la princesse soit dupe. Cette dernière se fait de plus en plus perspicace à mesure que juvénilité s’effiloche. Ce désagrément ne sert point mes desseins, mais la rend assurément plus… coriace… ».

Également en proie à d’irréfutables compli-

ments pour la pirouette exécutée et la prose du ga-lant, Sérina, se jura de ne le laisser fuir à si bon compte.

« Bien rattrapé, mais ne pense pas une seule seconde que je ne t’ai pas percé à jour avec tes affète-ries à faire grincer des dents les précepteurs de bonnes manières. Oh, que je saurai un beau jour te renvoyer joliment ton comique, tiens-toi prêt mon gaillard… ».

Suant à grosses gouttes, hésitant sur l’identité

de leur excitateur, Tanon, pour ne pas révéler au grand jour un mensonge des plus honteux à la moti-vation d’ores et déjà infiltrée, prit subitement congé.

Prétextant l’accomplissement d’un devoir pres-

sant afin de seconder son paternel dans une tâche

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requérant son précieux secours, il se volatilisa aussi soudainement qu’il apparut.

*

* *

« Enfin seule, merci de me laisser profiter de cette douce quiétude qui m’envahit désormais… ».

À peine cette pensée surgit dans son esprit qu’un timide appel la fit grincer des dents.

— Princesse…?

De faible intonation, à peine perceptible pour qui n’était alerte, cette faible plainte craintivement adressée, contraria profondément Sérina qui ne con-voitait qu’une richesse, la paix !

« Mais ils ont tous décidé de me porter sur les nerfs aujourd’hui ma parole ! », s’agaça la petite reine que le moindre dérangement horripilait. Se retour-nant au quart de tour, ce qu’elle vit la laissa interdite.

Une frêle servante, à peine plus âgée que Téa Cara, le petit ange de Phile, se tenait courbée. Intimi-dée sans doute par le bourru réflexe de sa maîtresse, celle-ci ne s’hasardait nullement à croiser son regard.

Ainsi assujettie par l’autorité suggérée,

l’impubère donnait libre cours à son anxiété grandis-sante. La tête bassement inclinée, mais ne masquant totalement le tremblotement de la mâchoire, les

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mains mussées derrière un dos tressaillant afin d’en cacher toute la moiteur, le pied droit traçant de fins cercles, autant d’éloquents témoignages, qui, lorsque gauchement fardés, exacerbaient le cachet du tour-ment vécu.

De ce désolant tableau, Sérina ne put que bais-ser les armes de son mécontentement. Constatant que le petit être ne méritait pareil traitement, la sèche réplique si aimablement concoctée s’étouffa dans sa gorge.

D’un timbre doucereux elle l’aborda.

— Oui mon ange, que me vaut ta visite ?

Malgré la délicate attention de la princesse pour rasséréner l’innocente, celle-ci ne sut pleine-ment se comporter comme subodoré. Encore plus désemparée, à tel point que l’envie de se terrer dans un trou et de ne jamais en ressortir l’enserrait, la rougissante empoigna ses quelques graines de bra-voure.

Inspirant à pleins poumons, calmant ses nerfs que trop tendus, elle parvint à communiquer l’objet de son recours.

— Votre mère la Reine désirerait que vous lui fassiez l’honneur de votre présence pour le dîner de ce soir. Ah, oui… elle m’a également confié qu’une tenue adaptée serait, je cite, « fortement appréciée, et

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qu’elle ne s’avise nullement de s’accoutrer de ces affreux costumes de plébéienne'', voilà tout… ». Puis, se parant d’une élégante révérence.

— Bien, veuillez m’excuser, j’ai à assister Ma-dame pour une cause des plus impérieuses.

— Que…?

Sérina, incapable de freiner l’intarissable cau-

sette de son employée de maison, fut bien empêchée de demander un éclaircissement sur l’offense articu-lée par biais interposé.

Décidemment, tout comme le luron de tout à l’heure qui se tira précipitamment des flûtes, la fil-lette déguerpit mêmement lorsque pointa l’interrogation. De ses courtes foulées (ses gambettes diminuées par l’enfance ne lui accordaient les longues), s’envolait une mince traînée de poussière.

À ce numéro, Sérina ne put que faiblement soupirer. « Et de deux impertinents… voilà qui n’est manifestement point mon jour… et Mère qui se lan-guit après une entrevue. Après le père, vient la mère… Quelle en sera la suite ? …un petit frère …? ».

Levant les yeux vers la coupole nocturne, elle remarqua que les astres de la nuit s’invitaient à la fête. En effet, elle constata que les ombres du palais commençaient sérieusement à s’allonger, et que ce sombre voile projetait un soupçon de malaise sur les parois de la capitale.

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Dévorés par cet obscur linceul, les ultimes ré-fractaires aux ténèbres ferraillaient vaillamment pour que ne pâlissent les derniers membres de leur tribu. Seulement, leur fervente lutte ne put endiguer l’avancée des sinistres troupes.

Nonobstant le caractère macabre de la lugubre marche de ces intangibles mystères, le suffocant des rais diaphanes subsistait encore bien après leur tré-pas.

En effet, le déclin de l’éclatant ne pouvait

mettre un terme à l’accablante canicule qui séjournait au palais et dans ses environs.

« Encore une chaude soirée d’été en perspec-tive… Je pressens que la vêprée sera longue… ».

*

* *

À l’heure du souper, comme convenu, ou plu-

tôt ordonné par la figure féminine du château, Sérina s’achemina vers l’aile ouest, là où se convoitait son nom. Vêtue d’une sublime, mais discrète robe satin couleur nuit, mettant parfaitement en valeur ses courbes avantageuses, la jeune femme se faisait du mauvais sang quant à la trajectoire de ces retrou-vailles entre mère et fille.

« Pourvu que Mère ne m’ait point encore élabo-ré une autre de ces ridicules soirées mondaines dont elle a l’exaspérante manie… ».

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Ainsi taraudée sur le sort réservé, elle affichait malgré tout une mine altière. Naturellement, son statut l’invitait à adopter une posture autrement plus fière que les bonnes gens, qui, au moindre écueil gesticulaient follement.

Au cours de sa promenade, une poignées de yeux écarquillés, aussitôt suivie de polis sourires, vinrent complimenter la provocante élégance de la princesse.

« Étrange, d’ordinaire les réactions ne sont pas aussi… franches… ». S’interrogeant sur le fondement de ces troublantes interactions, inhabile à en discer-ner la souche, l’adolescente ajourna son inspection.

Après une brève, mais épuisante marche, puisque la frénésie diurne transperçait même les épaisses pierres grises de la citadelle, Sérina arriva enfin jusqu’aux appartements de sa mère.

Agitée au possible, un détail attira néanmoins son attention, nul garde n’en sauvegardait l’entrée.

« Voilà qui est inconvenant… M’enfin bref, Mère a sans doute cru bon de les envoyer paître en prévision de la comédie nocturne ».

Ainsi, une main posée sur le cœur, afin d’en

tempérer les soubresauts, elle entreprit de dompter son malaise.

« Allez ma grande, c’est pas le moment de flan-cher… ».

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Seulement, inconnu lui était le paysage derrière cette lourde porte. Angoissée à l’idée de croiser le regard d’une intime désapprobatrice, elle lutta corps et âme pour surmonter sa crainte. Par un acharne-ment infini, elle parvint à assener une fragile dégelée au panneau s’opposant à elle.

Toc, toc, toc…

— Entrez…

Une voix fatiguée, mais tout à fait éveillée ac-cueillit la sollicitation. Sérina, aux aguets des des-seins de la résidente, se tenait parée à toutes éventua-lités.

« Bien qu’impénétrables sont les voix des anges, les siennes sont d’autant plus ésoté-riques… »…

Toute hésitante, elle pénétra la pièce.

— À l’heure ! Voilà qui est rigoureux ! Et je n’oserais dire « rare » en ces temps où la rébellion devance la patience de ses pairs, la salua affablement l’habitante du logis.

— Je… s’étrangla la jeune femme au sifflet coupé par l’hospitalité on ne peut plus affectueuse.

— Cette robe te va à ravir, qu’en penses-tu ? Nos couturières s’épuisent dessus depuis des mois.

Sautant du coq à l’âne, la reine ne s’offusquait

outre mesure de la condescendance avec laquelle elle s’entretenait avec la perle du royaume. Cette der-

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nière, rompue à ces honneurs, pencha pour une ap-proche diplomatique.

— Je l’apprécie beaucoup Mère, je tâcherai de rendre grâce à celles pour qui mon bon ton est dû.

— Soit, prends place, j’ai à te parler ma fille.

Intriguée par les cachotteries successives de ses géniteurs, Sérina prit place. Rassurée de voir sur la grande table ovale un esbroufant amoncellement de plats : dinde farcie juteuse, Julienne de légumes af-friolante, poissons divers et variés aux écailles relui-santes, sauces en tous genres exhalant un divin fu-met, fruits exotiques aux mystiques propriétés…, la princesse lâcha un soupir d’aise.

Jaugeant l’indénombrable procession de mets

exquis, Sérina, à l’idée de ripailler gaiement, ne put contenir l’échappée d’un mince filet de bave, aussitôt rabroué par l’hôte de ces lieux.

— Sérina !

Feignant la surdité, la réprimandée porta l’échange sur un tout autre sujet.

— Quel est donc l’objet de ce tête-à-tête ? Ravalant sa colère, la reine lui répondit.

— Humpff… Ton seizième printemps.

— Et ?

— Ce dernier approche, compléta la mère, un brin furibonde de l’attitude nonchalante de sa fille.

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— Et…?

— Le prince de Kiel également, acheva-t-elle le sourire aux lèvres en posant délicatement sa tasse de thé.

— Ehhh…

À l’audience de cette saugrenue nouvelle, la

demoiselle lâcha un hoquet de travers et manqua de s’asphyxier. Contre toute attente, une audacieuse bouchée en ce souper faillit lui coûter bien plus qu’un simple choc gustatif. De manière à expulser l’indésiré corps étranger, elle toussa violemment sous le regard distrait de l’émerillonnée.

Reprenant le fil de son destin, encore rouge écarlate né de l’abrupte narration, Sérina se hérissa.

— M’enfin Mère, nous avons déjà tenu cette discussion par le passé ! Je croyais avoir été claire sur ma position vis-à-vis de ce prince de pacotille ! Jabo-ter sur ces sottes accordailles ne fera que gâcher votre temps et ne vous dispenseront comme seule gratifi-cation qu’une armée de cheveux blancs.

Ignorant la répartie de sa fille, la reine entama son soliloque. Un brin nostalgique, ce fut d’un ton irrévocable qu’elle confia à son auditoire le fruit de son introspection.

— À l’aube de ton seizième anniversaire, il est de mon droit, que dis-je… de mon devoir, d’assurer

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le bonheur de ma progéniture. J’ai déjà failli à la tâche qui m’incombait, et ce à moult reprises. Tes frères… eux…

Essuyant au moyen d’un exquis carré de tissu

brodé les quelques perles qui subitement naquirent, l’émue persévéra.

— …Sache, jeune fille, que je ne commettrai point deux fois la même vanité. Je fais le serment de ne condamner ta bonne fortune, sous prétexte que jeunesse passe. Moi, Lara Viana, reine du royaume de Sancris et épouse du roi Vergon, me montrerai à la hauteur de mon statut !

— Mais je n’ai pour l’heure que quinze ans ! se formalisa la jouvencelle.

— Permets-moi de finir, veux-tu ? Il ne sied guère à une princesse digne de ce nom de couper la parole à sa mère de la sorte !

Inspirant longuement, la reine prolongea son mono-logue.

— Où en étais-je…? Ah oui, ne pas perpétrer deux fois le même impair. Déjà que le temps nous manque, alors nul besoin d’endurer par-dessus le marché un énième contretemps. Ma fille, que penses-tu qu’il nous arriverait si une autre de ces affreuses déveines fuyantes nous sautent à la figure ?

— Mère je… s’exprima confuse une Sérina qui ne devinait aucunement la logique du raisonnement formé.

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— Seize ans est une traverse difficile pour toutes jeunes dames, et ce quelles que soient leurs origines. Née dans les bas-fonds de la cité ou entre de luxueuses prouesses architecturales, la fille d’Ève subira le châtiment de ses instincts. Enfouies au plus profond de son être, ces pulsions naissent d’un âpre désir cultivé depuis des millénaires…

*

* *

« Pincez-moi je rêve… Pourquoi diable Mère s’entête à débiter pareilles sornettes ? Depuis quand entretient-t-elle de tels rapports avec cette ''science de l’inconstant'' ? ».

Accaparée par son invraisemblable (du moins pour Sérina) homélie, la reine déclama son texte sans faillir.

— …Ces curieux sentiments, au-delà d’une mièvre apparence, ne sont que peu cléments dans le cœur de ces dames. Crois-moi, envoûtée par le ballet de ces songes, bien malaisée est l’exercice de distinc-tion entre bien et mal, bonté et cruauté, élégance et ridicule, et j’en passe…

« Mais où m’emmène-t-elle avec cet exposé sans queue ni tête ? Aaargh… Je sens déjà pointer la migraine au tournant ». Se désolant de l’abstrus lan-gage de sa mère, Sérina se lamenta en silence.

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Toujours obnubilée par le couplet de son acte, la reine transmit enfin le rayon de son intelligence.

— …Ainsi aveuglée par ces serrements de cœur à l’impérieuse rapacité, il est de l’hommage des pa-rents d’élire et d’approuver l’identité de ton ultime prétendant. L’aval des géniteurs de la mariée, notre aval donc, renferme une importance capitale. N’es-tu d’accord ?

« Mais comment parvient-elle à dégoiser aussi longtemps sans même ressentir le besoin de re-prendre son souffle ? Est-elle bien humaine ? ».

En effet, inlassablement, dans une endurance forçant le respect, la reine récitait sa prose.

Enfin, après un bavard aparté sur la détériora-tion de la rationalité féminine lorsque vient le prin-temps et autres de ces divertissements, la dame du lieu clôtura sa leçon…

— Bien, assez parlé de ces bagatelles…

…pour en entamer une nouvelle !

— En ce qui concerne les spécificités des réjouis-sances, je pensais notamment à… Pour les invités, que dirais-tu de convier…

Dépitée par cette impromptue évolution dans l’échange, Sérina ne put que se révolter en silence. Pareille virevolte porta un coup dévastateur au mo-ral déjà fort bien entamé de la donzelle.

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« Elle osa jouer la carte de l’éclairée… Me choi-sir celui qui partagera ma couche pour le restant de mes jours sur un coup de tête…? Et puis quoi en-core ? Sans doute devrais-je vous rendre grâce pour cette infinie mansuétude ? Humpf… veuillez ravaler votre politesse ! ».

Soufflée par l’entrain avec lequel sa mère devi-

sait, Sérina salua son éclat. « Je dois tout de même admettre que l’aplomb avec lequel elle s’illustre ne témoigne en rien d’une quelconque faiblesse d’esprit… ».

Puis, se rappelant une précision de son paternel sur le prétendu aveulissement de sa compagne, Séri-na se sentit tout à coup flouée. « Le coup monté… Oh les bougres… ».

L’appétit coupé par cette révélation, Sérina ne

put que déposer les armes au pied de l’impérialisme parental. Sa mère, babillant en arrière-plan sur la puberté féminine et les incommodités la flanquant, la princesse se résigna bien harassée à admettre en son creux la morale maternelle.

Ainsi vaincue, elle leva les yeux au plafond d’où se suspendait un lourd chandelier en bronze duquel s’embrasaient mille bougies.

« Effectivement, la soirée va être longue… ».

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Nonobstant son déplaisir, bien que le thème de l’allocution ne la séduisait, observer sa mère s’exalter de la sorte était un agrément autrement plus insolite et charmant, que la descente de ces flocons à la pure-té hors pair et voilant toute la noirceur des paysages qu’ils élurent.

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Chapitre X

 

L’arène

 

Au même moment, dans les étages inférieurs du palais, bien loin des sollicitations de la capitale et dans un lieux où les rumeurs du commun ne percent les murs et ne pervertissent les consciences.

— …dix-huit loups dans ces odieux cachots… compléta Pat livide.

 

Hypnotysée par la subite annonce d’un membre à la mine abattue, la procession se paralysa. La révélation du silencieux et de son compère au franc épigastre eut tout

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bonnement l’effet d’un coup de tonnerre dans les résolutions de ces braves. Jamais leur imaginaire, aussi entreprenant soit-il, ne les avait conduit sur une piste aussi hasardeuse.

Onc l’éventualité d’une audacieuse confronta-

tion avec une meute de joyeux chiens de plaines n’avait daigné les gracier d’un salut improvisé. Dix-huit satanés loups au sanguinaire sans pareil ! Dix-huit ! Les proportions prophétisées ne présageaient donc qu’un funeste hasard pour qui croisait le sentier de ces teigneux.

Même la bande de Cid, d’ordinaire babillarde

au possible, se murait dans un impénétrable silence. Eux qui en de temps plus amicaux prenaient un ma-lin plaisir à narguer leurs camarades dès qu’une op-portunité émergeait, les voilà qui témoignaient d’une surprenante sévérité.

L’air grave, le meneur de la petite troupe chu-

chotait paniqué à l’un de ses bras droit, le grand da-det du bataillon. Celui-là même qui coursa Grinn et Pat lors de la première épreuve.

— Comment ça dix-huit…? Je croyais que… s’énerva Cid.

— Je… Selon mes sources… erreur… confi-dence… se défendit pauvrement Dadet, honorant superbement son titre au sein de la bande.

— Comment ça une « fâcheuse erreur dans la confidence » ?! Imbécile je…

La dague de l’orphelin

Des bribes du fraternel échange parvenaient aux auditions des membres du jeune bataillon. Seu-lement, peu se formalisaient de la matière du conci-liabule un brin éventé puisque leur sentence leur faisait désormais face. Ainsi démoralisée, la majeure partie de l’attroupement céda au désespoir et se prit la tête entre les mains.

À l’arrière du peloton, Béa et Doigts-de-fée se

consultèrent et ne surent déceler en l’autre la moindre once de lâcheté ou de stupéfaction. Seule une pointe d’incrédulité transparaissait sur le por-trait de ces deux âmes au combien aguerries aux trahisons et coups de théâtre.

« Étrange, n’étais-je donc pas le seul à être mis au parfum d’un dénouement de cet ordre ? », tel se formulait le saisissement partagé par la paire. En outre, de ce constat, se profila une certaine forme de suspicion, puisque ni l’un ni l’autre n’était averti du foyer d’érudition du voisin.

Puis, ladite suspicion se convertit graduelle-ment en une méfiance partagée. Un « humpff » de la partie féminine mit un terme à ce duel d’opiniâtreté. L’intégralité de l’escarmouche fut d’ailleurs intercep-tée par un Grinn sceptique quand à la relation entre-tenue par la paire suspecte.

À l’avant, malgré les sommations des gardes et

quelques coups de fouets grassement portés, les

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bleus ne s’ébranlèrent. Velléitaires, ceux-ci refusèrent d’obtempérer aux injonctions de ces extravagants.

« Pas question de servir d’amuse-gueule à ces rusés ! Je préférerais mille fois être fustigé par la déli-catesse d’une cravache de cuir ! », raisonnèrent tout haut ces poupons aux entrailles bousculées.

Devant eux se profilait une ouverture de la-quelle s’échappait de minces rais de lumière. Malgré la distance, les curieux à la vue perçante percevaient une herse. L’imposante grille en fer forgé, pour le moment abaissée, mais qui sous l’effort d’un homme n’hésiterait pas à se hisser, soulevait une vague d’effroi.

Cette théâtrale pièce de métal, les rejetons en avait d’ores et déjà pénétré l’essence. L’aspiration de ces quadrillages au motifs froids et symétriques, n’était autre que la condamnation à mort de ceux en bravant l’entrée. Éloquents de la vocation suggérée, tous entrevoyaient en cette réalité un tombeau à l’implacable hostilité.

Leur couardise prenant brutalement le dessus, ces pauvres âmes se figèrent et nul grondement ne les fit ciller.

— On fait quoi ? Le duc nous avait expressément mandé de ne pas amocher la marchandise… déjà qu’il y en a un de moins… exposa l’un des militaires à son supérieur.

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— Pas le choix… on en sort un, répliqua noncha-lamment le capitaine.

— De… Vous voulez dire que…?

— N’ai-je pas été assez clair ? Sortez-en un bon sang de bois ! vociféra-t-il, échauffé par l’insubordination chronique des hommes sous son commandement.

Ainsi réprimandé de la sorte, le blâmé s’activa

vivement et actionna un levier jouxtant une cellule à la droite de Grinn. Aussitôt, un lourd claquement métallique retentit dans le boyau.

Clang !

*

* *

Le bruit sourd se réverbéra dans la galerie et suscita un courant d’appréhension dans le cœur de la bleusaille.

« Les scélérats ! Ont-ils…? », se figura Grinn, soudainement envahi par un sentiment que trop familier depuis ces dernières semaines.

Ondulant à la pâle lumière de torches dispo-sées à intervalle régulier, une ombre prenait peu à peu vie. Dans une effroyable persévérance, ces té-nèbres ainsi projetées se mouvaient dans une sinistre inconsistance. Ce ballet, à la gloire de l’imperceptible, éveillait en chacun un indicible trouble.

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Tel le râle d’une lame caressant délicatement la

pierre, d’âpres crissements éclatèrent à seulement une poignée de mètres de Grinn. De faibles grogne-ments entérinèrent l’évidence.

— Pssst Grinn, tu ne penses tout de même pas qu’ils auraient osé… si…? souffla Pat, pétrifié par l’insolente épouvante le ceignant.

— Au point où nous en sommes, je pense que nous pouvons décidemment nous attendre à tout… et surtout au pire…

— Au « pire »… murmura Pat, horrifié par le sous-entendu de son collègue.

Le bruit d’une marche étonnamment rythmée

sur la pierre s’intensifia. Le fantôme du pan, jadis aussi ramassé qu’un vieillard sur le point de laisser ses houseaux, grandissait jusqu’à couvrir presque entièrement les murs de la salle. De surcroît, au déve-loppement de la séquence, ladite « odeur de chien mouillé », frappait par son oppressant cachet.

Une rude intonation vint couper court à l’atermoiement des recrues.

— Ok les p’tits… si dans une dizaine de se-condes vous ne bougez pas d’un poil. Je ne gage guère sur votre survie… Croyez-moi, j’en connais un qui serait plus que ravi de supporter votre oisiveté ! Ses griffes sont acérées et son barbare sourire, digne

La dague de l’orphelin

du patibulaire au… et puis vous verrez bien… Dix secondes ! Neuf secondes ! …Six secondes !

S’extirpant péniblement d’une torpeur à

l’insondable suite, les moujingues s’efforcèrent de ranimer ceux qui profitaient encore d’une mollesse les sauvegardant de traumatisantes visions. Tout de juste, quitte à brusquer les apathiques, l’imminence de l’affaire les enjoignait à se hâter.

Un à un, les enfants reprirent des couleurs et troquèrent leur blême museau contre un minois à l’expressif plus nuancé. Désormais, des teintes de chacun, s’échappait un discret rosé, témoin d’une incontestable vitalité.

Dès lors, les membres du maigre troupeau res-semblaient de moins en moins à ces cadavres tenant à peine sur leurs pieds et menaçant de s’écrouler à tout instant. Une certaine ténacité jaillissait égale-ment des yeux des preux.

— Cinq secondes !

La bête, à la sortie de son cachot, sentant la frousse émaner de ses proies, accéléra le pas et s’élança de plus belle dans les couloirs à l’éclairage blafard. Poum ! Poum ! Poum ! Ses foulées, de plus en plus pesantes et allongées, soulevaient de minces nuages de poussière à leur arrivée.

Gwendal CLAUDEL

Jurant dans sa barbe excusée, Grinn conjectu-

ra sur l’ampleur de la latitude délivrée. « Sapristi, les bougres entreprennent de nous mener la vie dure ! Combien de temps avant que le solitaire ne dé-barque ? Au mieux, tout juste… ».

— Deux secondes !

Le souffle rauque de la bête, pesant pour ceux éprouvant son écho, préludait le sacre d’un épisode pour le moins tumultueux. Ses coups de crocs, cla-quant et résonnant sèchement, se faisaient omnipré-sents dans l’audition de chacun. Ces éclairs ivoirins, si réalistes, effrayaient autant qu’ils captivaient.

Onc l’opportunité de se heurter à une telle force

de la nature ne leur avait été octroyée depuis que don de création leur fut rendu. Ainsi engourdis par la sauvagerie de l’événement, certains souffraient encore d’une fâcheuse paralysie.

En regard des quelques innocents réfractaires au mouvement, une marche forcée s’inaugura. Sans doute déclenchée un poil trop tardivement, cette activité eut néanmoins le lustre de prendre place. Assurément, les injonctions bestiales de la créature du cachot précipitèrent pareil dénouement.

Dès lors élevée, la herse révélait une amabilité qu’on ne lui soupçonnait. Disposé de cette façon, l’ouvrage métallique commandait à la masse effarou-

La dague de l’orphelin

chée de se rassembler par-delà son seuil. Sans tergi-verser davantage, le troupeau égaré mit le cap sur l’autre extrémité du couloir de laquelle nulle intimi-dation n’émanait.

— Une seconde !

À maigre allure dans un premier temps, la foule de petits êtres diligemment piqua sur cette exhorte à l’évasion. Puis, accentuant la bousculade, la cohorte poussa l’amble jusqu’à presser le galop. Cou-rant désormais à en perdre haleine, les mouflets s’efforçaient de rallonger la distance qui les détachait de cette grondante menace.

Le souffle putride de la bête féroce se faisait de plus en plus omniprésent et emplissait l’atmosphère d’une pièce suintant l’horreur de ses résidents. Bien que seulement de passage, ceux-ci en discernaient toute la grossièreté et ne lorgnaient après une éven-tuelle réédition de son exploration.

Sous le regard indifférent des quelques gardes ici présents à la solde du mystérieux noble, les imma-tures s’empressèrent de gagner leur destination, quitte à jouer des coudes et à condamner par la même occasion certains de leurs camarades.

Grinn et Pat, malgré la tourmente et l’agitation

de recrues survoltées, s’illustrèrent en tête de file.

Gwendal CLAUDEL

Emmenant tant bien que mal dans leur course folle une Suzy toujours pétrifiée, la paire amicale pro-mouvait un bien curieux coup d’éperon entre ses membres.

— Cours, mais cours vingt dieux ! Mais com-ment est-ce possible d’cavaler d’la sorte ! On dirait une vieille bourrique gâtée ! invectiva Pat à son com-pagnon.

— « Moi » détaler lentement ? Mais t’es-tu vu mon pauvre ami ? Avec ta bedaine si épaisse qu’elle en en vient à bécoter le sol, je suis persuadé que le rôle dont tu m’affubles est tien ! rétorqua Grinn, nul-lement enclin à se laisser marcher sur les pieds en ces circonstances.

Tournant au rouge pivoine, Pat fulmina.

— Et qu’insinues-tu alors ? Que j’chuis gros p’t’être ? Cette proéminence q’tu vois, ça s’appelle un embonpoint d’accord…?! Un embonpoint !

Telle une molle poupée de chiffon, Suzy es-suyait sans mot dire la passe d’armes de sa compa-gnie. Vaincue, elle et son pendentif, s’animant à la nature de son portrait, se laissèrent entraînés par la philanthropie des deux esprits déchaînés. Pas la moindre des pitreries perpétrées ne se complimentait d’une fraîche risette. D’ordinaire, pareil scénario lui aurait arraché un franc sourire… mais point au-jourd’hui…

La dague de l’orphelin

— Zéro seconde !

*

* *

Devançant leurs semblables, Grinn, Pat, et Suzy s’engouffrèrent les premiers dans ce qui semblait être une étendue dorée. Enfin arrivés à l’adresse de leur débandade, Grinn poussa un soupir de soulage-ment : « Ouf, arrivés… », avant d’être pris d’un ef-froyable doute : « Où se trouve la bête ?? ».

Se retournant lestement, plissant les yeux, il devina les ombres d’un saisissant spectacle.

Près d’une quinzaine de jeunes garçons et filles,

côtoyés par la panique, prenaient leurs jambes à leur cou. Talonnés par un loup des steppes, les fugitifs convergeaient tous vers le seul et même point, ladite étendue dorée.

Fuyant le spectre de la nuit, la bleusaille hurlait aussi fort qu’elle se carapatait. Toutefois, bien que le branle-bas surprenait par sa taille, nulle perte hu-maine n’était encore à déplorer. Ce détail, le rusé au poil fuligineux semblait s’en offenser, et s’évertuait ardemment à l’inscrire en son passé.

La vingtaine de mètres soustrayant les ten-drons à sa signature se réduisait à vue d’œil. Ses longs sauts et foulées resserraient toujours plus l’avance confortable dont jouissaient tantôt les galo-pins.

Gwendal CLAUDEL

Au compte-goutte, les jeunes voleurs pénétrè-rent un à un dans l’espace ambré. Au passage de l’ultime fuyard, la herse s’abaissa et s’interposa in extremis entre la bande d’orphelins et le carnassier !

Puis, Grinn surprit au vol un nouvel éclat, tout aussi froid que celui qui moissonna les rêves de feu le courtaud. En effet, la lame du capitaine d’âge mûr s’abattit une nouvelle fois. Non point sur l’innocent cou d’un bleu, mais sur celle d’un loup des grands plateaux avec une hauteur au garrot de quatre-vingts bons centimètres. Les yeux encore vissés sur la petite troupe encore trémulante et dès lors à l’abri de son étreinte, un profond regret se lisait dans ses yeux d’un ocre crayeux. Puis, il ferma une dernière fois les yeux pour ne plus jamais les rouvrir.

Tout comme la ferme exécution de l’ignorant, le

chevet de conscience de l’animal prit ses distances avec le reste de sa chair. Naturellement, un épais liquide rougeâtre s’en rééchappa et se déversa au pied de la grille de fer. Une grossière flaque de sang se forma donc au pied de la créature dorénavant raccourcie.

Enjambant la dépouille de sa prise, le chasseur au sabre s’approcha lentement de la porte grillagée et murmura insolemment à la « marchandise ».

— Merci de vous être prêtés au jeu les enfants. Seulement… si un seul de ces p’tiots vous saisit d’la

La dague de l’orphelin

sorte, qu’adviendra-t-il de vous…? Une horde, aussi modeste soit-elle, n’est pas une mince affaire… Ha-haha !

Une fois satisfait de son articulation, il repartit en lâchant un rire tonitruant qui sonna horriblement mesquin aux oreilles des rudoyés.

Son voisin, au visage juvénile constellé d’éphélides et surmonté de cheveux de rouille, se-coua la tête de gauche à droite d’un air désapproba-teur. Posant un regard sur la marmaille transie et encore alerte, il maugréa une série de jurons incom-préhensibles.

Croisant le coup d’œil inquisiteur d’un adoles-

cent malingre, mais à l’œil perçant, il le salua d’un discret hochement, puis rejoignit son supérieur dans ces galeries aux nébuleux confins.

Cette feutrée révérence, comme un vœu de

fortune, ébranla l’intéressé qui tressaillit en consé-quence. Onc l’éventualité de pareille fraternité n’effleura Grinn, l’intéressé en question, qui entre-voyait plutôt en ces hommes une innommable barba-rie.

« Alors ça pour une surprise… voilà qu’elle est belle…! », s’exclama-t-il en son for intérieur.

Ensuite, lorsque s’estompa l’ébahissement,

l’adolescent étudia les environs. « Bon… c’est pas le

Gwendal CLAUDEL

tout, mais où sommes nous ? ». En effet, dans le feu de l’action, aucun des jeunes encore haletants ne prêta attention au territoire environnant.

Une immense étendue de sable, circulaire, bor-dée d’élancés murs d’un noir profond en sa périphé-rie composaient le tableau. Ces perles du désert, aus-si blondes que le soleil, et fines que des gouttes de pluie, s’amassaient sous leurs pieds nus. Tels ces grains de poussière auxquels les naïfs s’acclimatèrent une jeunesse durant, ces baies de pierre safran éton-naient par leur simplicité.

« Quelle tendresse… L’on croirait une de ces célestes caresses. Qu’il serait bon de troquer ces soupçons bienséants à nos planchers acérés… », s’extasiait Grinn, qui, tout comme ses congénères, expérimentait pour la première fois les suaves fa-veurs du sable fin.

Parcourant la façade du cirque, il releva un soucieux détail. Au nord, à l’ouest, et à l’est se pré-sentaient d’autres ouvertures, néanmoins plus étroites que celle dans son dos, et à la herse pareille-ment inclinée. Pour l’heure, ces lucarnes vers l’inconnu, ne les allouaient point d’une obligeance que ces bleus désapprouveraient sûrement.

Levant les yeux, Grinn se rendit compte que par-dessus la muraille ébène, et ce sur plusieurs étages, étaient disposés de luxueux sièges. De fait, il

La dague de l’orphelin

calcula qu’autour d’eux, au bas mot, s’alignaient des centaines et des centaines de trônes. Estomaqué par cette réalité, il réalisa en outre que sur ceux-ci cam-paient d’illustres étrangers !

Curieusement masqués et droits comme si le roi se tenait à proximité, ces anonymes personnages ne proféraient pour l’instant le moindre son. Seule une prunelle falote et désinvolte les disséquait glou-tonnement.

Tout à coup, une épouvantable confession jaillit de l’intime du misérable. L’enserrant tout entier, cette confidence qu’il se souffla lui procura un haut-le-cœur ravalé à grand-peine.

« Une plaine parfaitement nivelée… Une bande de gamins dont la vie importe peu à celui qui la juge… Des curieux pour les saluer une dernière fois… Ne me dites pas que… ».

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