La dague de l'orphelin - Partie 2 by Gwendal CLAUDEL - HTML preview

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Gwendal CLAUDEL

La dague de l’orphelin

 

Chapitre III

 

Le condamné

 

La dague, chambrée de la tour.

— Qu’est qc’est ? l’interrogea Pat inquisiteur.

 

P enché au-dessus de l’épaule du partenaire, il lorgnait peureusement une enveloppe au semblant charbonneux. Sinistre au possible, le pli protesté hypnotisait tout autant qu’il tourmentait. Impassible au naturel, l’atonie de la matière ne disposait point au dépouillement.

Devançant sa venette, Grinn l’ouvrit sous le

regard soupçonneux d’un conjoint en peine. Délica-tement, il en retira le contenu. Presque désappointé

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de la maigre substance de cet obscur cocon, il relâcha un fin soupir, témoin d’une absconse frustration.

Un simple pli, éloquent de modestie se soumet-tait à un examen des plus méticuleux. « Pas de traces quelconques, nul sceau… ». Grinn disséquait visuel-lement la note afin d’en extraire les secrets. Manie qu’il développa en concomitance de sa défiance en-vers le genre humain.

À pas comptés, il en délogeait les ombres et les vérités. Une fois la critique clôturée, il en pénétra la structure. Seule une chétive poignée de phrasés ma-nuscrits inscrites à l’encre ébène s’esquissèrent. Certi-fié, il y reconnut la plume du meneur, celle dont les courbes désirables trahissaient une culture des lettres.

« Un courrier interne à la guilde ? Quel en est l’honneur ? Les instructions pour la seconde épreuve ? De si bonne heure…? ».

Sa curiosité grandissante le pressa fébrilement à en goûter la matière. De gauche à droite, son regard se porta sur ses minces formules à l’inflexible verdict.

Dans quatre jours, sonnera le baptême de la seconde céré-monie. Les participants encore en lice seront conviés à se rendre dans la cour centrale une fois le chant du coq cessé.

La dague

— C’tout ? enquêta Pat stupéfait.

La dague de l’orphelin

— C’est tout… souffla Grin interloqué de la sou-

daineté avec laquelle la dépêche le rudoya.

« Ils ne perdent pas une minute les bougres. À peine sommes-nous rentrés que le glas sonne de nouveau… Que nous auront-ils concoctés cette fois-ci ? ».

Comme pour faire écho à l’intime réflexion du

jeune homme, Pat s’exaspéra de la concision du pa-pier

— Les pendards ! Plus d’lumière les bless’rait ma

parole ? Et puis quoi encore ?? V’nez avec l’sourire du saint tant q’vous z’yêtes !

— Te vexes pas l’ami, l’an dernier, une chasse au

cerf fut forcée. Nous aurons certainement à faire à quelque chose de cette veine.

S’apprêtant à rouscailler davantage, une plainte

gutturale tempéra le soulèvement de l’opiniâtre.

— QUI OSE TROUBLER MON REPAIRE ?!

Beuglant de plus belle, la bravade ressurgit.

— PLEUTRES… MONTREZ-VOUS !!

Attribuant la vocifération à la politesse de Chef, Grinn et Pat se consultèrent. Avisant l’émoi dans la lueur du voisin, chacun conjura sa bonne étoile de le tirer de ce faux pas. Priant avec un respectable en-train, Grinn se persuada de l’évidence.

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« Nul n’a distingué nos traits, la nuit ne nous a pas trahis. Impossible donc que la porte s’ouvre en grand et que l’on nous déjuche de cet endroit… n’est-ce pas ? ».

Par acte de fatalité ou d’infortune, l’intention

contraire s’imposa. Graduellement, le communiqué d’une activité dans l’escalier en colimaçon parvint aux feuilles des séditieux.

« Parbleu, nous somme fichus ! Ils savent ! », s’horrifia Grinn que la rudesse de l’instant consterna. Préméditant le pire, il s’accorda en conséquence.

Parés à toutes éventualités, les associés fixèrent anxieux le portail de chambrée. Cependant, avant que ce dernier ne soit enfoncée par l’enthousiasme impulsif d’un malotru, une voix rocailleuse crépita.

— T’occupes pas d’celle-là ! Y’a qu’une bande

d’pauvres gamins, j’mais l’félon s’rait atterrit ici sans qu’on s’en aperçoive.

Un assentiment étouffé concilia avec le pré-cepte articulé. Là-dessus, les opinions prirent congés et se débinèrent sans une pensée en arrière.

En nage, les adolescents se serrèrent fiévreuse-ment la patte, que trop béats de la cosse des deux crapuleux.

— Pfiou… on l’a encore échappé belle Grinn, se

félicitait Pat, au bord de l’asphyxie.

— Ça tu l’as dit… Je crois qu’il est temps d’aller

se coucher sans faire d’histoire…

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Opinant chaleureusement, Pat se rallia au jugement.

— Hmm…

Sur ces entrefaites, sans plus d’histoires, chacun

se pageota docilement. Tous deux, la risette flottante, fermèrent l’œil rieur. Bercés par les éclats diffus du maître de maison, ils s’assoupirent bien aise de ne siéger aux premières loges de son irascibilité.

*

* *

Anniversaire de la princesse Sérina : J-34.

Trois nuitées tard, la veille donc des prémices du second exercice, une curieuse clameur, réveilla somnolents et nonchalants. Poussé en proue de la poésie du gallinacée, un tumulte lointain ébranla les structures des chaumières désormais vacillantes.

Assurément, telle instance ne seyait que guère à ces maigres logis déjà navrés de ne nantir que d’un toit sincère ses occupants. Si à cette piètre prestation se greffait un élan jumeau au mugissement des se-cousses telluriques, alors que ces tremblantes bâtisses prient pour leur salut !

Bien qu’il n’était inusuel de compter divers

quartiers sous les revers d’indiscrètes permissions, pareilles occurrences demeuraient éparses. Une fa-meuse agitation à l’effigie de celle en date, lointaine fut son ambassadrice !

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Pour sûr, les festivités en l’honneur de la déesse

du printemps et des récoltes, Aléna, engendraient un émoi similaire, quoique supérieur en regard des masses en jeu lors de ces joyeusetés.

Assurément, pour une divinité de ce rang, de force à susciter profusion et à caresser l’opulence du modeste, la folie ne logeait point dans l’inconscient du sonné. Avec certitude, nul ne s’hasarderait à manquer le coche de ces fastes célébrations. Après tout, garnir les greniers de mets et victuailles ravit bigrement les panses et réchauffe les cœurs…

Seulement, à la connaissance du citoyen, ces périodes de réjouissances n’eurent lieu en ces heures. De fait la messe d’une mémoire en révérence à la magnanimité d’une immortelle ne présidait le sens de ce commun.

Perchés au sommet de leur tour, à l’abri d’un

remue-ménage oppressant, instillé par une foule motivée par le tourment, deux être tendirent l’oreille. Le trouble d’une contrée en proie a un transport de la sorte contraignit le rigoureux à élucider le mystère de l’effervescence. Dès lors alarmés par le branle-bas de combat des ruelles voisines, les deux adolescents s’instruisirent du développement de l’émeute.

Pat, dans une léthargie directement inspirée du célèbre paresseux de ces terres inconnues, évoluant bien au-delà des lisières des Grandes Terres d’Élia, s’extirpa de sa couchette. Rampant péniblement à la

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manière de ces insectes dont le membre fut sèche-ment sectionné, il s’approcha de la lucarne de leur mansarde.

Puis, à destination, tant bien que mal, il se grandit. Grognant et pestant à l’encontre de ses atomes refusant de battre le rappel, appuyé contre le mur de pierre, à peu de chose près, il l’escalada. Sub-séquemment à ce sursaut d’ardeur, Pat posa sa fri-mousse contre l’encadrement du trou de lumière.

Par la violence imposée et afin de la décorer dûment, une ultime prouesse occupait le terrain, entrouvrir l’œil. Ouvrage éminemment présomp-tueux pour un loir de son tempérament. Dans une noble violence, il surmonta sa condition et précéda son gène lymphatique.

Se frottant douloureusement les mirettes pour en chasser les derniers vestiges d’une hibernation à la douce affection, se dissipèrent les brumes d’une vision ankylosée. Doucement, les ombres se muèrent en reliefs, et les demi-teintes en pigments.

Marmonnant dans sa barbe, il maugréa.

— Que… c’qui s’passe ?

— Ça vient de la place Saint-Pierre, lui répondit

Grinn absorbé.

Méditatif, le jeune homme scrutait l’horizon.

De son regard émanait une maturité ne seyant à un

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esprit de sa génération. Ses iris à la profonde noir-ceur, dégageait une certaine forme d’austérité, mêlée à un soupçon de dédain.

Les cheveux tirés en arrière, et dont la pertina-cité fut négligemment refoulée, il demeurait indiffé-rent. Une courte tunique, lui arrivant un peu en deçà du nombril, le nantissait d’une couche éloquente de misère. Lui prêtant son réconfort depuis divers mois, l’inaltérable marche de la structure osseuse, pied à pied, devançait la raideur du textile. Malgré cela, l’attache qu’il éprouvait pour ce carré d’étoffe, équi-pollait la coterie du maillage le charpentant.

Droit comme un « i », les mains dans le dos, il surveillait le déroulement d’une confusion secouant son perchoir. Stoïque, il n’esquissait le moindre mouvement. Patiemment, il comptait sur l’ébranlement diurne pour que soit dédommagé son bref érémitisme dès lors rompu.

Levé de bon matin, cela faisait belle lurette qu’il

guettait l’émoi d’un lieu tout aussi fétichisé qu’exécrer, l’historique place Saint-Pierre. Pour jacter innocemment, les mécréants la craignaient, et les badauds l’encensaient. Semblerait-il que les spec-tacles s’y tramant réjouissaient les paroissiens nus de tous péchés.

La source de cette divergence dans les perspec-tives de chacun, prenait son lustre dans le fonction-nement de la localité. Le repenti y recevait son châ-

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timent, tandis que le oisif acclamait la damnation. Sous les huées et les rires des témoins, le repris de justice se donnait, à son insu, à la fantaisie du lu-dique.

Située à une poignée d’intersections à l’ouest de

l’orphelinat de la pomme d’argent, l’esplanade Saint-Pierre n’allouait point seulement aux comiques et aux cabotins de renom l’exhibition de leur inspira-tion. Cette sinistre place honorait également l’exécution de moult sentences.

Pour les plus clémentes, une triviale mise au pilori où d’habiles lancers de fruits pourris louaient la déchéance d’un être. Ces instances constituaient la majeure portion des grisantes auspices de l’endroit. Environ quatre douzaines de ces circonstances ani-maient mensuellement ce modique théâtre de rue.

Pour les plus sévères, la sainte délivrance était seule mère de jugement. En l’occurrence, maintes sorcières vinrent gracier l’esplanade d’une chaleu-reuse flambée. Bien que quelques quérimonies enta-chèrent la noblesse du décor, toujours est-il que l’acte de pénitence s’illustra comme l’unique échappatoire à l’existence de ces impies.

Au bas mot, cela devait faire près de trois bons mois qu’une commotion aussi vive ceignit les envi-rons. Assurément, une kyrielle de menus larcins s’adjugèrent en cette adresse, mais le soulèvement du jour ne seyait à pareilles vétilles. L’ire était bien trop

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sourde, la liesse que trop patente, les récriminations incisives au possible. Que trop de va-nu-pieds, dian-trement costumés, déambulaient hautement dans les rues adjacentes et convergeaient en ce milieu à l’onirique exhalaison.

« Bigre, en vertu de quel impératif se massent les joyeux musards d’Almendra? Une bien belle af-faire étreint notre capitale », s’émerveillait Grinn, époustouflé par l’affluence d’un événement à la sur-venance inopinée.

*

* *

Décidemment, homme faits comme mignards grossissaient les rangs des amusés. Bénéficiant de festivités auxquelles l’appréciation ainsi que le com-mentaire jouissaient d’une estime particulière, ces badins erraient relâchés.

Assistant aux premières loges du dénouement d’un condamné, sous le couvert d’une morale à la noble prétendue, ces gobe-mouches blâmaient les égarements d’un hère. Ainsi, en cette heure, la pieuse foi tant prétendue par ces fabulateurs souillait l’immaculée d’une vérité sur le point de s’affirmer.

Malgré le cachet éperdu de l’acte duquel le

désapprouvé en était le bouffon, sa critique par le juvénile n’embarrassait outre mesure. Tout de juste, le diagnostic de l’immature ne bousculait nullement

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la conscience du raisonnable, et le grisait même par sa verdeur. En effet, conformément aux préceptes de l’instruit, la compagnie des momillons honorait plei-nement toutes politesses dues à de rites ancestraux.

Ainsi, qu’importe le châtiment incombant au

coupable s’illustrant sous l’échafaud, le commun s’enrichissait grassement de sa déchéance. Fat, celui-ci flattait avec une indicible morgue la représentation des théâtreux.

Grinn, soufflé par l’émulation moderne, porta

son émotion à son compère encore titubant de pa-resse.

— Ne trouves-tu pas que l’effervescence de ces

gens s’en trouve excessive ? Quel fut le dernier té-moignage de semblable agitation ? Les bas quartiers d’Almendra se comportent anormalement vivants… une idée ?

Assailli de devinettes, Pat s’appliqua au mieux afin de satisfaire la pressante curiosité du voisin.

— Bof… encore un condamné à mort sans doute.

J’suis pas certain, mais j’ai l’flair pour ces affaires. C’qu’il a commis d’vait pas être joli…

— Une « exécution », aujourd’hui ? Mais… et

l’édit l’interdisant ? s’étonna Grinn en haussant quelque peu le ton, saisi par la réplique.

— Ah c’te bout d’papier ? Allons mon brave,

t’connais l’bon roi non ? Si l’bon roi l’ordonne, alors q’justice soit faite d’son épée ! D’puis toujours l’bien-

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jugé s’est plié sous l’autorité d’Sa Majesté, q’veux-tu…

Sur cette prêche pleine de morale et de sagesse, il se gratta nonchalamment l’arrière-train dont les démangeaisons s’accentuaient à mesure que griffe passait. Cet humble feu épidermique, à l’âpreté croissante au défilé des semaines, lui empoisonnait l’existence et l’importunait autrement plus que d’usage.

« Si seul’ment on pouvait pioncer sur un vrai lit, et non pas sur c’tas de… », songeait-il plus embêté qu’enragé.

Sans contredit, s’il fallait bien concéder une

propriété aux couchettes de paille, le gîte aux puces et tiques en tous genres en serait sans nul doute la plus éminente. Fâcheusement, le duo s’y exposait. Pat, le plus sensible de la paire, pâtissait amèrement de ce constat. Que trop durement assiégé durant ces heures de repos, le misérable ne trouvait que rare-ment répit dans son calvaire.

Instauré, ou du moins motivé par la princesse en personne, l’édit, dont Pat fit mention, désapprou-vait les mégardes de quiconque exerçant une injuste oppression auprès de ses semblables. Exécrant les sévices perpétrés par ses sujets, la petite reine ordon-na que cessent les querelles infantiles entre braves gens.

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Ainsi, de par l’autorité prêtée au saint docu-

ment, le mois précédant la mémoire de Sérina Ver-gon Viana, l’angélique enfant tombé des cieux, ainsi que celui le succédant, l’animosité dans ses formes les plus pernicieuses était violemment désavouée.

Bien sotte prérogative au demeurant selon le plus niais des doctes. Assurément, la mesure établie se gaussait cocassement de la logique désirée, mais ainsi s’exerçait le titre. Infatué serait le miséreux as-sez audacieux pour s’en excuser.

Nonobstant la royale main apposant sa prude rudesse sur ses concitoyens, le quidam dont il était question ne se conformait que peu au tranchant du sceptre. De certitude, aux quatre coins de la cité, nourries de la main de l’honnête, et bien que ré-duites, nombre d’exactions se perpétrèrent.

Clandestines et usuellement en menu comité, ces malversations accomplies se relayaient inlassa-blement. Seulement, en ces singulières occurrences, le guet averti afin de prévenir d’une Garde riveraine était de mise. En effet, une ronde armée, plus sévère qu’à l’accoutumée, garrotait les ruelles et entravait la bonne œuvre du moindre forfait.

D’autres truands, plus solitaires, bougrement

rompus à l’exercice et appâtés par l’estime d’un ego aux inconnus confins, tiraient profit de l’occasion. Afin de se façonner un nom à l’effigie de leur incons-

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cience, ces derniers pourfendaient et pillaient bien plus que de tradition.

Toutefois, l’affluence en date ne portait à croire

que ledit événement place Saint-Pierre s’ourdissait au nez et à la barbe du monarque. De fait, les ba-dauds ne paraissaient nullement pressés et se per-mettaient même une poignée d’incartades au code d’honneur du pieux citoyen.

Largesse dont la forfaiture dans sa nature ne manifestait que peu, mais dont l’essence dénonçait une incontestable familiarité. Ces messieurs et ces dames, dans leurs échappées, revêtaient les frusques du bouffon, effets ne seyant au furtif.

Gaiement, ils se pavanaient. Gaiement, ils riaient. Tous, dans une coordination étonnante, bati-folaient sans tracas de représailles. L’ombre incons-ciente du spectre de l’angoisse ne drapait plus ces humbles regards de son occulte. Certains, plus en-treprenants, guinchaient sous les félicitations d’un public à la bouteille aisée.

Ainsi, dans un ballet déroutant le raisonné, une bande de joyeuses âmes se rendit au pied d’une place, dont les exhortations à travers les âges, pétri-fièrent le pécheur, et réconfortèrent le spectateur.

S’extirpant de son examen, Grinn, éberlué par

la pagaille se pressant aux portes de l’esplanade, en perdit l’équilibre. S’adossant contre un mur de

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pierre, il songea au châtiment réservé aux condam-nés, et à la raison de leur approche tant espérée.

« Combien sont-ils sous l’échafaud ? Quels méfaits ont-ils commis pour que pareille horde abonde dans ces étroites ruelles sans nulle angoisse ? De combien de familles éplorées et de veuves se tar-guent-ils ? Cinq ? Une dizaine ? Une centaine ? Ou bien… une unique âme qu’il ne leur était permis d’entacher ? ».

Dérivant sur un sujet qui ne le concernait nul-lement, il porta la réflexion sur sa condition. Celle d’un béjaune, fautif de l’inconsolable peine d’un pair. Celle d’un pubère, dont le geste malheureux ôta le souffle d’autrui.

« Finirais-je également mes jours sous les hour-rahs d’un public ignorant jusqu’à mon patronyme ? ignorant tout de mon histoire ? À la réflexion, peut-être mériterais-je une correction du même acabit ? Sans doute est-il de ma responsabilité que d’endosser le masque du condamné… ».

De plus belle, il éternisa le blâme. « Emporté sous les cris haineux de ceux dont j’en déroba l’avenir ? de ceux dont j’ai pillé victuailles et ri-chesses ? de ceux dont la vie d’un frère fut ignoble-ment arrachée…? ».

Se flagellant infatigablement pour un crime dont il ne niait la culpabilité, il hésita à aller qué-

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mander l’opinion de sa vieille branche. Puis, à la réflexion il s’y refusa. « Comment pourrais-je le re-garder dans les yeux si je ne puis apaiser seul ce dés-honneur ? ».

Un brin maussade, mais néanmoins résolu, il baigna dans l’abîme de ses remords, là où nul dans sa logique ne s’y tremperait. Intimement persuadé qu’il lui fallait se mesurer à ses démons plutôt que de s’y dérober, dignement, il s’y risqua.

Évaporé des inspirations du Malin ayant infec-té son esprit, il ferrailla longuement contre de fami-liers reproches. S’exilant le temps d’un écho à l’ascendant du sablier, il sonda son essence afin d’y déceler le salut d’une âme que trop torturée.

*

* *

Vraisemblablement, cet acte de pénitence fut entendu, ou du moins en partie, puisque de cette introspection, il en ressortit quelque peu grandi. Ra-gaillardi par le dénouement dégoté, il alla consulter son collègue aux paupières aussi écrasantes que les masses aériennes lorsque pointait l’éclair.

— Eh, Pat, tu penses qu’on finira comment ?

Son voisin, en train de se désaltérer, faillit s’étouffer à la réception de l’interrogation.

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— Kof ! Kof ! Kof ! Mais qu’est-ce t’as dans

l’ciboulot ? D’l’eau ma parole ! C’pas Dieu possible d’être aussi cruche ! Reprenant un peu de sa contenance retirée, empha-tique, il vanta leur fortune du lendemain.

— Comment qu’on va finir ? Riches pardi ! Cer-

nés d’or, d’argent, et d’jouvencelles au délicat raffi-né ! Haha, c’te question ! s’exclama le brun joufflu, pour le moins ferme dans sa conviction.

— Et nos parents dans tout ça ? On oublie ce

qu’ils nous auront fait subir ? Vendre sa progéniture au plus offrant comme l’on marchanderait un âne ? Les scélérats ! fulmina Grinn, que l’aigreur accumu-lée aveuglait.

« Sans Violette au logis, jamais je n’y aurait séjourné jusqu’à mes treize ans. S’ils osent ne serait-ce que la gratifier d’un injuste traitement, que clé-mente soit ma main. Si d’aventure mes foulées sil-lonnent de nouveau la contrée, que se trouve bien portante celle pour qui la poursuite d’un bonheur devance le mien ».

À l’iris violet, cet éclat de jouvencelle ravissait

petits et grands de son existence. Folâtrant entre les plantations, elle disposait aux sourires et distrayait les cœurs meurtris par le labeur. Blason directement tiré de ses mirettes, elle ne semblait s’en émouvoir, et s’égayait même du sobriquet pourvu.

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« Comment va-t-elle ? Mange-t-elle à sa faim ou passe-t-elle ses journées à ramper au sol afin d’y déloger de pingres denrées comme nous le faisons si bien ? ». Travaillé par cette précieuse controverse, il ne considéra que distraitement le retour de son ire.

— Eh, vieux, on en a déjà discuté cent fois…

Se fagotant de l’habit du bon père, Pat tâcha de tem-pérer la sourde grogne de son homologue.

— La guerre fait ses ravages et certains en pâtis-

sent plus q’d’autres. Ainsi va la vie… L’sang coule, les larmes l’imitent, les familles s’déchirent, la disette surgit plus véhémente q’la précédente… Bon bah… manque d’bol, c’coup-ci on s’est fait salement avoir. Et puis, à qui la faute ? Le roi Maxitruc ? Le hasard ? Les dieux ??

— …

— Tu l’sais bien mieux q’moi, c’d’ailleurs toi qui

m’en toucha deux mots : « De cette rixe nous n’en sommes que les dommages collatéraux, de simples pions laissés au gré des vents de l’incertitude. Dans l’hypothèse d’un lendemain mue par la misère, nos parent n’eurent d’autres choix que de nous adjuger au premier venu. ». Tu t’en souviens maint’nant ? prospecta Pat aux airs de prêtre.

Ce laïus à ronfler debout, Grinn ne le connais-sait que trop bien. À son arrivée, il ne s’était point lassé de le réciter haut et fort à chacun victime de sa

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condition. Pénétré du fondement de sa parole, il eut seriné quiconque se plaignant de sa désobligeante posture.

« Allons bon, voilà que le prêcheur reçoit la sainte maxime de ses apôtres », songeait-il un poil divertit par le cocasse du paysage.

L’apôtre en question, pris tout entier dans son

jeu de scène, relança la harangue, mais cette fois-ci pour en débiter un chapitre de son cru.

— Et puis… si t’veux toujours t’venger et leur

faire payer pour cet acte de trahison, je s’rais ravi de t’y assister ! Lorsqu’un frère s’en va pour l’champ d’bataille, la moindre des politesses s’rait d’l’accompagner ! promettait-il tout guilleret en se parant d’une auréole de sagesse.

Cependant, malgré un altruisme exposé dépas-sant tout entendement, Pat ruminait dans sa barbe de biens viles formules à l’attention de celui qu’il venait tout juste de raisonner.

« Mais qu’est-ce qu’il lui prend tout à coup d’ressasser ça ? Chuis un brigand moi… pas une nounou. J’sens qu’il va pas arrêter d’la matinée… quoique c’est sans doute mieux q’son mutisme per-manent… ».

Justement, « l’argué », que le trouble étreignit sèchement, entrevoyait désormais la marche à suivre

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ainsi que les priorités la soutenant. Ainsi reconnais-sant pour la munificence de son fidèle, il lui témoi-gna son amitié.

— Eh, l’ami ?

— Hein, quoi encore ? répliqua Pat, soucieux que

le rabat-joie de service ne l’assaille à nouveau de ses questions existentielles dont lui seul détenait le dor-mant secret.

— Merci.

— Ah… pas de…

Pris totalement au dépourvu par la franchise témoignée, il ne sut quoi répliquer afin d’honorer en bonne et due forme cet élan philanthrope.

Certes, la bonté de cœur et la spontanéité de la

relation exprimant une franche bénévolence excédait la simple familiarité. De fait, le concours de remer-ciements ne se porta onc garant de la pérennité de l’interdépendance.

Assurément, les instances où l’innocent « mer-

ci » fut articulé, pouvait aisément s’énumérer sur les doigts d’une main ! À force de fréquentation, l’action de grâces ne reposait plus que superfétatoire.

Lorsque pris de clarté, Pat, sur le point de récu-ser une grâce plus élaborée, stoppa net sa considéra-tion. Un tumulte, poussé par une meute en délire venait de rebondir entre les quatre points cardinaux.

Davantage vociférant que le précédent, ce dé-sordre dénotait une fébrilité surclassant les épisodes

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de tantôt. D’aucuns prêtant l’oreille, y devineraient l’extase d’un peuple à l’émergence d’un bien venu, attisant ainsi sa liesse.

À distance, l’on entendait la population scan-der « à mort le traître », ce qui réfuta l’hypothèse de Grinn sur l’exécution d’une troupe de malheureux. De fait, vraisemblablement, en cette journée, une unique âme serait rappelée auprès du Créateur.

« Ça y est… le condamné est arrivé », pensa Grinn. « Chacun de ses pas se pare de son bravo… chacune de ses paralysies se flanque de sa huée. Quand donc s’immobilisera son ultime marche ? Où ses dernières foulées le conduiront-elles ? Où ses yeux se poseront-ils avant que ténèbres ne s’abattent ? Sur la frimousse d’une jeune âme atten-drie par le spectacle ? Sur la figure d’un vieillard raidi par les âges ? ».

Au loin, l’on percevait la ferveur de la populace et son inclination pour les hommages de cette nature. Assurément, l’allégresse du genre humain s’épanouissait bellement lors de ces manifestations qu’il saluait bien bas.

Au rythme des clameurs, l’on soupçonnait la

progression du cortège. L’entrée du futur défunt, qu’importe son crime ou patronyme, s’assortissait toujours d’une ovation à rompre les voûtes. Sous les acclamations d’une masse exultante, le prédestiné se

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proposait enchaîné. À ces regards scrutateurs arra-chés d’une assemblée assoiffée, celui-ci s’offrait.

Puis, la lente suite en l’honneur du païen géné-

rait de véhémentes protestations. Articulées par l’audience que l’impétuosité pressait, ces murmures et sifflets avivés par petits et grands, enrichissaient l’atmosphère d’une remarquable effervescence.

Fermant les yeux, Grinn augurait le récit de la scène. La foule opposait le martyr de ses injures, lui ne répliquait que des ses muettes suppliques, cons-cient que nuit s’ensuivra à la chute de son horizon.

Les chevaux, plus torturés que jamais, piaf-faient follement, les quelques canidés jappaient ner-veusement, incapables de contenir la tension qui était la leur, les pavés et projectiles en tous genres ap-plaudissaient le défilé. Certains atteignaient leur cible, d’autres la manquaient.

Ensuite, à l’épicentre de cette fameuse clabau-

derie, la taciturnité succéda violemment au vacarme de l’instant passé. Dans un effarant silence de plomb, la plèbe, jadis débordante de rires et de grognements, s’abstenait de tout commentaire. Inquiète de froisser le mystique de la minute, celle-ci enfouissait sa plainte.

Au cœur de ce chaos d’antan, un unique

homme psalmodiait quelques phrasés à l’attention de l’élu. Engoncé dans de longues robes aux couleurs

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criardes, ce prêtre de l’instant badin captivait pié-taille et bétail.

Ainsi prisonnière toute entière de cette homé-lie, la plèbe ne pouvait que boire ses paroles dans un mutisme religieux.

Détournant ainsi l’homme d’estimer une quel-

conque office au cachet plus impérieux, le sermon-naire divulguait la source d’ennui du perdu. Agré-menté d’un soupçon de sacré et de théosophie, l’assujetti était dépeint de la plus honteuse des fa-çons, afin de ne susciter qu’antipathie auprès de l’assistance.

La distance privait Grinn de démêler la teneur du message porté. Infructueux dans son espoir d’éclaircir les branches du discours tenu, il perçut néanmoins le mutisme de bouches désormais cou-sues par la foi. Cette trêve momentanée, dictée place Saint-Pierre, octroyait aux lointains curieux une pai-sible estrade.

Sur ce, une fois l’oraison clôturée, la foule que

l’hibernation enlaça, se réveilla plus tumultueuse que jamais. Tous crocs dehors, le populaire invectivait de plus belle l’individu pour qui il mussa tout juste sa grogne.

Pareille turbulence s’allongeait pour encore une

maigres poignées de minutes, le temps de conclure les ultimes préparatifs.

Gwendal CLAUDEL

Dans les rues de la citadelle, le râle d’une basse

pègre en euphorie rendait culte la mésaventure de plus miséreux qu’eux. Tandis que l’auditoire redou-tait le levant d’un lendemain flanqué de ses incom-mensurables peines, le factieux, lui, ne pouvait que le soupirer.

Enfin, un large grondement offrit humblement l’hospitalité au dénouement de l’événement. Somme toute, des suites d’une attente au que trop prolongée pour ses convives, le clou de la représentation fut enfin dûment délivré.

Nombre d’applaudissements fusèrent. Une effusion de joie sans égal égaya les mines et ravit les bambins. Tous laissèrent libre cours à l’impatience, à la nervosité, à la crispation accumulées depuis toutes ces semaines baignées dans la tourmente.

Un fine façade de soulagement embrassait les âmes, et dissipait les idées noirs gravitant dans les replis intimes de chacun.

Ça y est, la vermine est éradiquée.

Ça y est, la cité en est purgée.

Ça y est, un homme vient d’être tué.

La dague de l’orphelin

 

Chapitre IV

 

Les portes du palais

 

Le lendemain, au petit matin.

Anniversaire de la princesse Sérina : J-33.

peine le chant du coq retentit que la fourmi-

 

À lière chargée de ses humbles soldats aux courtes pattes remua. Importunés par la réclamation de la basse-cour, bien moins affriolante que celle de la veille, un à un, les engagés se postèrent là ou le devoir les menait.

Cette ruche d’effervescence, par laquelle af-

fluait cadets et aînés, jouissait d’une hiérarchie bien

Gwendal CLAUDEL

huilée et d’un complexe agencement de galeries évo-luant autour d’un centre névralgique.

Le cœur du terrier reposait en ses fondations, là

où nul aventurier hostile n’oserait y promener ses maxillaires. Le noyau de la tanière constituait non seulement la fierté de la communauté, mais égale-ment sa survie. Ici, ledit noyau s’apparentait au tré-sor accumulé depuis toutes ces années de dévoue-ment forcé, dûment inculqué par les prédécesseurs.

Ce fut justement avec ce mirage gravé dans les mémoires et les convictions, qu’une foule d’êtres serviles comparut au beau milieu de la cour centrale du logis, comme l’enjoignait la missive que chacun reçut au perron de son alvéole trois jours plus tôt.

Tous, sans exception, se présentaient bien por-tants. Même le bras de Grinn, autrefois en écharpe et l’incommodant péniblement, ne lui arrachait plus qu’une simple grimace lorsque mis à rude épreuve.

Au compte de dix-huit, ces moufflets qui trom-pèrent la mort à maintes reprises, s’essayaient tant bien que mal au pantomime. Cid feignait un ennui que seul la révolte briserait, Béa prétextait l’indifférence alors même que ces mirettes se li-vraient à un ballet à faire rougir les matassins, Doigts-de-fée déguisait son excitation en une ré-serve à faire pâlir les juges, et les autres moutards simulaient un sang-froid à toutes épreuves.

La dague de l’orphelin

De son côté, Grinn notait mentalement les mi-nauderies de ce beau monde en espérant y tirer un quelconque profit. Au travers de cette critique, il y trouvait un refuge manifeste. L’assurance qu’autrui, qu’importe sa sereine prestance, divulguait à son insu d’indéniables fêlures.

La jeune influence, que l’obligeance dictait, se

morfondait de l’approche des gérants de ces festivi-tés. Après plus d’une vingtaine de minutes d’attente se muant graduellement en espoir de sursis, l’optimisme des troupes chuta.

Pimpants comme de vénérables seigneurs de terres aux inconnues lisières, les sbires de Chef, dont le contremaître, grimpèrent lourdement sur la courte estrade pour s’égosiller autant que le déférait leur statut.

— Allez en rang les mioches ! beuglait l’un.

— Q’personne n’l’ouvre ! aboyait un autre.

— T’nez vous droit, Chef arrive ! s’époumonait

sire Chazon à leur suite.

Sans discontinuer, les vives instructions s’enchaînèrent à tour de rôle. Pendant que l’un re-prenait laborieusement son souffle, un autre lui suc-cédait pour accabler soigneusement les consciences de ces gnomes amorphes.

Puis, lors d’une invective assénée du bras droit,

la cour subitement se tut. Même les rares agitateurs

Gwendal CLAUDEL

du public, de coutume jaseurs, réprimèrent leurs saugrenus commentaires.

Le rédacteur de ces plis laissés aux dix-huit entrait enfin en scène.

Posant massivement son pied droit sur la pre-mière marche de l’estrade, d’un air goguenard, ce dernier toisa ses recrues que l’adversité entama jusqu’à l’impavidité des plus sensibles. Balayant son regard, il esquissa un réflexe d’étonnement en comp-tant parmi ses ladres une jeunette pas plus haute que trois pommes, et serrant fermement la patte de son voisin.

La fillette en question, arborant une tignasse bouclée aux reflets d’ambre, couronnée par de saisis-sants yeux noisette, accusait une vaillance à faire trembler les veules.

« Humpff, intéressant, elle ne se rebiffe pas… Qu’en sera-t-il par la suite ? Réchappera-t-elle aux crocs du destin, ou s’effondrera-t-elle terrassée par l’impitoyable de l’oracle ? », s’interrogea un Chef fort songeur..

Le bruit de ses pas, gravissant les maigres paires d’échelons, interrompit en outre les ronron-nements parasites du lieu. Le coq, d’ordinaire ron-flant, ne caquetait plus que faiblement. Les respira-tions anxieuses, quant à elles, s’abaissèrent pour que ne transparaisse l’effroi travesti.

La dague de l’orphelin

Dans un implacable silence, solennel, Chef s’adressa à la docile tribu.

— Bien les mômes, aujourd’hui est le grand jour.

Celui-là même qui personnifiera votre héroïsme ! Comme… Kof ! Kof ! Kof !

De plus en plus gauche de sa maladie, le cer-veau de la guilde mariait malaisément deux phrasés pourtant gardés préparés. Se redressant maladroite-ment, il inspira un grand coup et reprit le fil de sa parole.

— Comme précisé dans le pli que chacun perçut à

son logement, ce jour marque la précieuse inaugura-tion de la seconde épreuve ! Au programme une… Kof ! …chasse ! Et pas n’importe laquelle ! Une traque au loup, ou devrais-je dire un duel avec ces bêtes assoiffées de ce sang frais dont ces gen-tilshommes… Kof ! Kof ! …raffolent tant !

Au regard de la phase antérieure de la présente édition, tous entrevoyaient pertinemment de quel genre de divertissement les gradés allaient se délec-ter.

Non pas un égaiement qu’un tour d’adresse

contentait, mais plutôt celui d’un régal âprement dénoncé. Celui compromettant l’équilibre d’une vie humaine. Celui dont l’impondérable primait sur l’évidence. Celui dont l’espoir éclipsait le manifeste. Celui augurant la mort du jugé.

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De ses grands yeux au ton de bronze, Suzy fixait Grinn dans l’espoir d’y décrocher un quel-conque soutien. Le prestance de naguère dont elle s’affublait auparavant, se désagrégea durant la tirade de son supérieur.

Inconsciemment, elle projetait désormais les ombres d’un passé douloureux. Un ancien temps touché par la trêve, des compagnons jadis rieurs, une survie assurée malgré l’adversité, un souvenir qu’elle voudrait enterrer à jamais… Seulement, la simple allusion au maudit des grandes plaines lui valut une violente sueur froide qu’elle ne sut juguler.

Ainsi transie, ne subsistait plus qu’une gamine

apeurée par la tournure de l’éventualité, et désireuse de s’en garder. Craintive, le visage blême, elle ne désirait plus que croiser sur son allée l’œil de son cyclone. Refuge à même de la préserver du rusé et de ses détours.

Malencontreusement, elle ne trouva rien de cela. Nulle consolation ne se dégagea du regard anti-pathique que Grinn administrait copieusement à son entourage. Fixant le lointain, celui-ci transpirait l’alanguissement. Comme si une affaire ou un sujet méritait davantage son examen que le présent épi-sode. Détaché, à l’instar des veilleurs nocturnes, il n’affichait qu’une terne impassibilité.

Toutefois, malgré cette indicible morgue, Suzy y recueillit une certaine forme de sauvegarde. Derrière

La dague de l’orphelin

cette impénétrable carapace, la fillette crut distinguer une douceur austère. Cette affection bourrue lui rap-pelait étrangement celle que son paternel eut présen-té à l’aube de ses déboires.

Un tantinet apaisée, elle desserra quelque peu sa prise. Néanmoins, craignant que ce secours ne s’éclipse subitement d’une funeste tragédie, elle n’en diminua point l’autorité. Silencieusement, elle priait avec zèle pour que le Ciel intercède en leur faveur et que richesse et abondance couvrent ses nouveaux compagnons de route.

Sans équivoque, si pénétrée de l’intime vœu du

rondouillard de la bande et de ses « jouvencelles au délicat raffiné », quelques remaniements dans sa prière se seraient infiltrés.

*

* *

— Eh Grinn… Hein q’tu m’protégeras ? implora-t-elle de ses yeux si innocents à la moire ambré.

Interpellé par un grain si reconnaissable qu’il

en louerait l’unité, Grinn se tourna vers la source de l’apostrophe. La dévisageant droit dans les yeux, toujours un brin morose, il hocha la tête et lui pa-touilla machinalement ses mèches frivoles.

Triturant ses délicates boucles blondes, ne rele-vant davantage la supplique de l’enfant, il songeait

Gwendal CLAUDEL

pour l’heure à déterminer le sens exact du mono-logue du chef d’orchestre.

« Bon sang de bois, pourquoi évoquer ces ''duels'' et non pas une banale chasse syl-vestre comme de coutume ? En outre, pourquoi s’embarrasser d’une intrigue aussi noble que le duel en ce contexte ? Et puis pourquoi donc spécifique-ment des ''loups'' ? Allons bon, de tels rustres pour un duel, voilà qui est farfelu… Une minute, qui diable sont ces ''gentilshommes'' dont il piqua le bla-son ? Raah…, par tous les saints ! ».

Par expérience, l’adolescent considérait avec le

plus grand soin le moindre énoncé du général des gradés. Dans les prêches de ce dernier, rien n’était dédaigné. Pas même la virgule ou bien la pause dans l’allocution. De fait, il pesait avec discernement et diplomatie les chaînons du langage tenu.

Ce cheminement, une poignée d’autres partici-

pants le partageait. Les plus lucides avaient d’ores et déjà cessé de jouer avec l’étiquette de la guilde, et n’internait plus qu’une unique résolution, survivre ! Survivre en cette terre peuplée de cinoques et truands que l’avarice d’une vie ne saurait en satis-faire la vocation.

Pour les aveugles, ou du moins ceux dont la sagacité ne fut pleinement pourvue, rien dans la

La dague de l’orphelin

structure ou la composition du préface n’excusait de hic.

Nonobstant les impressions de chacun, aucun des membres de ces deux camps aux antipodes n’adressa de revendications auprès de l’orateur. De surcroît, les mines d’ordinaire pusillanimes, n’étalaient qu’une plate mollesse.

Au vu de ce confondant constat, Chef ne sut en dépister le fondement. Singulièrement, l’annonce déclamée ne fit pas autant de grabuge que lors de la précédente conférence.

Néanmoins, n’en déplaise aux indolents, le

cerveau de la communauté ricanait intérieurement, étroitement pénétré de la cécité juvénile de ces pauvres âmes.

« Un peu de patience mes tendres braves… Attendez un peu de rapporter de vos yeux vus le coup de théâtre que nous vous avons concocté… La seconde phase de cette fastueuse fête des damnées n’en sera que plus… déchirante ».

Puis, sur ces entrefaites, il gesticula et tonna afin d’exhorter la foule à emprunter son pas.

— Humpf… Nous partons sur-le-champ de fa-çon à ce qu’ils ne présument notre venue ! Nous avons… Kof ! Kof ! …tous un programme des plus chargés, alors n’osez atermoyer dans de vaines pers-pectives !

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Dans un fracas identique à celui incité à peine vingt jours en arrière, les dix huit tendrons encore en lice s’animèrent joliment de manière à ne pas s’attirer les foudres de Chef et de ses sbires.

Dans un réflexe insolite, Cid et ses affidés ma-nœuvrèrent de concert avec la colonie, et ne se prêtè-rent nullement à de ces mauvais jeux dont ils en dé-tenaient l’ésotérique.

Bien que le remuement des immatures n’était

en rien comparable à l’acte de la promenade fores-tière, son cachet impérieux ne s’en offusquait pas pour autant. Décidément, la diminution drastique des effectifs n’empêchait aucunement la marmaille de s’engager bravement.

Méthodique, la petite troupe se mit en branle en direction d’une paire de charrettes tirées par les mêmes montures, et faisant patiemment le pied de grue.

Seulement, en cette occurrence, nulle fillette ne vint en éprouver le crin, et nulle réprimande ne vint récompenser le geste. Emportée par le cours de son destin avec une floppée de ses camarades, feu

« l’Empathique » 1 ne profitait plus que d’une timide présence dans les mémoires des miraculés.

1 Voir La dague de l’orphelin, partie 1, page 199.

La dague de l’orphelin

« Je rêve debout ou…? », spécula Grinn, à qui la prestance de ces fortes carrioles semblait différer du traditionnel.

Drôlement, à s’y pencher davantage, l’attelage

paraissait s’enorgueillir d’une préférable facture que celle nippée auparavant.

Les équidés, de coutume haridelles et bêtes de somme, s’offraient fringants aux observateurs. Le poil, quelconque à l’accoutumée, détenait en ce jour un reflet lustré. En sus, par la grâce d’un sortilège à l’occulte foyer, une tresse émergeait de cette crinière revêche dont ces rosses s’affublaient.

Par ailleurs, lorsque l’examen se portait sur le

convoi dans son entièreté, une nuée de singuliers et d’hétéroclites détails vinrent surenchérir sur une certitude de plus en plus pressante dans les cons-ciences des avertis.

De remarquables ornements se dressaient crâ-nement sur le bois du convoi. Les escortant, d’excentriques motifs figuraient sur la toile faisant office de pare-vent pour ses habitants.

Par conséquent, considérant ce chevauchement de coquecigrues, il était tout bonnement rocambo-lesque de rattacher cet attelage à un cortège à la sombre réputation. Sa maquette s’annexait davan-tage à celle dont s’affublaient les riches marchands de passage à la capitale.

Gwendal CLAUDEL

Pourtant, derrière cet amalgame de superficiel, une précision renfermait un prestige capital. Qu’importe l’angle de vue, distinguer les traits des-dits résidents sous ce toit bigarré s’apparentait in-concevable. En effet, excepté les cochers, convoyés de gardes postés de part et d’autre, deviner l’identité des passagers s’en trouvait ardu.

De surcroît, en l’honneur de ce trajet, la sécurité du convoi fut renforcée. Non point pour la sauve-garde des pèlerins, mais plutôt pour déjouer toute saugrenuité. Assurément, museler la fougue de ces galopins siégeait maître chez les gredins. Il ne fallait tout de même point qu’un de ces garnements ne prenne ses jambes à son cou à la moindre aubaine.

Avant d’embarquer dans la charrette, une

épaule vint crûment percuter celle de Grinn, aussitôt suivi d’un affreux ricanement.

Pat, témoin de l’odieux geste, alla en toucher

deux mots au fieffé coquin qui osa lever la main sur son compatriote.

— Qu’est-ce q’tu veux Raf ?

— Simplement la vie d’ton p’tit copain… lui susurra-t-il en pesant chacune de ses syllabes. Non tracassé outre mesure de la menace de cet incor-rigible malicieux, Pat lui rétorqua hargneusement le fond de sa pensée.

— Dégage si tu veux pas qu’il t’arrive la même chose ! Allez ouste, du balai, bon vent !

La dague de l’orphelin

De cette manière, sans se laisser démonter par l’humeur querelleuse de cette fripouille, il l’envoya bellement paître ailleurs. Pourtant, c’était avec un fin pincement au cœur que Pat congédia vertement l’un de ses congénères qu’il qualifiait autrefois « d’ami ».

À la réception du camouflet adjugée, un éclat de rage traversa les yeux de l’offensé. Rogne qu’il contint tant bien que mal, mais ne se soustrayant point à l’appréciation de l’alerte.

La raison de l’affront originel, Grinn, ne perdit

pas une miette de la démonstration emportée de son compère de la veille. Se prêtant à l’analyse de la phy-sionomie de l’irascible, il dénota bon nombre d’échappées : épiderme d’un crayeux maladif, mains tremblantes, spasmes incontrôlés de la mâchoire, regard hystérique, profondes cernes lestant le por-trait, sourcillements intempestifs.

Une irrécusable aliénation doublée d’une né-

vrose aigue ressortaient de tous les pores de sa peau dont il ne s’embarrassait plus du camouflage.

Pour sublimer le tout, Raf, traduit sans nul artifice l’appétit meurtrier qu’il entretenait à l’égard du truand qui moissonna la vie de son frère comme s’il s’agissait d’un vulgaire épi de blé.

— Prends garde Grinn, j’ai bien des façons de t’faire payer au centuple c’t’avanie. T’achever froi-dement n’est q’la phase finale d’ma vengeance.

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S’assurant que ses pairs rendaient compte de sa noble résolution pour laver l’honneur de son sang, il éleva la voix.

— Tout ce qui t’est cher ne sera bientôt plus q’poussière. Prépare-toi à saluer l’avènement d’un âge qui n’connaîtra q’pleurs et douleurs. Moi, Raf Carpèneteur, frère d’feu Filou Carpèneteur, réduirai à feu et à sang c’que tu portes en ton cœur !

Sur ce funeste présage, il s’en alla rejoindre un

menu attroupement qui n’était autre que celui de Cid et de ses acolytes. Ragaillardi par son numéro, il conversa quelque peu avec ses nouveaux camarades de chemin.

Que trop perplexe d’une glaciale solitude, il

quémanda asile auprès d’âmes charitables. Qui ne remplissait parfaitement l’emploi si ce n’est le ma-gnanime et désintéressé Cid ?

À l’issue de sa brève étude avec ces humani-

taires, de front, ces derniers lorgnèrent aigrement la bande de trois. En chœur, Grinn, Pat, et Suzy, ne purent réprimer un frisson, immanquablement moti-vé par l’hostile de ces philanthropes.

« Pas sûr que des loups voudraient autant nous faire la peau que cette chic troupe de joyeux… », raisonna Grinn, dorénavant fixé sur les silhouettes qu’il lui fallait épier.

La dague de l’orphelin

Dès lors averti du surplus d’embûches semées aux prochaines festivités, pour le moment, il préféra en taire la bravade.

— Allez venez, on grimpe, nulle peine de s’attarder sur ces loustics, leur intima Grinn, que la hâblerie tantôt proférée échauffa.

*

* *

Quelques temps plus tard, après avoir casé avec succès les dix-huit enfants, silencieusement, le cortège s’échappa de l’établissement des orphelins, et mit le cap sur l’âme de la capitale, le château d’Almendra.

Dans un premier temps, encore à distance de la demeure royale, aucun des dix-huit miraculés n’était savant de leur destination. Toutefois, graduellement, une fois l’amble usée, les perspicaces l’entrevoyaient.

Frappant du coude son associé, Pat, des suites d’une invraisemblable réalisation le héla.

— Eh Grinn, t’as vu où qu’on s’dirige ? Le châ-teau ! Celui d’quel nous sommes bannis à vie ! Celui qui faillit nous pincer et nous pendre d’puis ces hautes murailles ! Celui qui héberge ces raclures d’gardes ! Celui qui…

— C’est bon j’ai compris l’ami. Je suis également de cet avis. Il semblerait que la forteresse de fer soit

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notre prochain emploi… avança Grinn, assuré de l’évidence.

— Notre « emploi » ? Tsss… Qu’est-ce qu’on irait guigner un emploi dans c’trou à rats ? Lavan-dière ? Valet d’chambre d’la princesse ? Trouba-dour ? Haha, joue-toi d’ma personne, tu n’m’auras pas, pas cette fois-ci, rétorqua Pat, assurément plus fat que son interlocuteur.

Rapportant l’énième amaurose de son com-

parse, Grinn y trahit une séduisante ressource pour se payer à nouveau la frimousse de l’orgueilleux.

— Bien joué gros malin, mais quelle serait le motif de notre venue en ce palais selon toi ?

— Euuuuh…

Comme deviné, la réplique ne se targua d’une

loquacité désarmante. L’émotion enflammée ne se profila point, et seule une réticence pathétique fit écho à la pique du roublard.

Diverti, Grinn éclaira de sa lumière les ombres de son ami.

— Bon déjà, je ne pense pas qu’ils nous livreront aux main du roi. Cela n’aurait que peu de sens, et la guilde nécessite notre assistance pour le sacre de leur aspiration.

— Quelle aspi… s’engagea Pat, les yeux ronds d’étonnement.

— Pas maintenant, il me faut encore davantage de preuves.

La dague de l’orphelin

Se ressaisissant, Grinn recentra l’entretien.

— Bref, là n’est pas le sujet. Ces gredins détien-nent fatalement une intention ultérieure pour nous pousser dans l’antre du fastueux.

— Ah ouais laquelle ?

— Aucune idée, au vu de la direction emprun-tée, je pencherais sur l’aile sud avec les cuisines prin-cipales, mais je n’en suis pas établi. D’autre part, pour ce qui est de l’excuse de notre arrivée, je l’ignore, mais nous le saurons sans doute bien assez tôt.

Le brun joufflu, point entièrement pénétré de la répartie adressée, en tira néanmoins un trait étince-lant de charme, Grinn n’embrassait pas plus la desti-née qui était la leur.

Donnant doucement corps à cette vérité, il ne manqua pas de la lui souligner.

— Mais… mais… tu n’en sais pas plus q’moi ! Et voilà q’Monsieur trouve bon d’tourner son camarade en ridicule simplement parce q’Monsieur épie dé-sormais les dam’seles d’bonnes familles !

En haussant impulsivement la voix pour cet épisode, Pat se récria ouvertement de l’impudence de son pendant. Malencontreusement, il y eut un fait auquel sa mémoire omit de s’attacher, la charrette n’était point peuplée que de leur seule essence.

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Suzy, bien tendre pour se composer le cachet obscène de cet éclair indiscret, fixait curieusement Grinn en quête d’explications. Ses approchants, con-venablement plus mûrs, assimilaient que trop la te-neur lascive du penchant publié.

Dans un premier temps, l’ahurissement prit le

pas sur le reste. Désarmée et prise totalement au dépourvu, la progéniture scrutait les trombines des deux lurons au passe-temps on ne peut plus litigieux.

Allant et venant au rythme des toquades, ces regards inquisiteurs tentèrent éperdument d’élucider le sens profond du couplet décoché.

« Mais qui donc accuse une curiosité aussi im-morale ? Qui, sous couvert d’érudit, se complaît dans pareille inconvenance ? Qui porte impudemment les armoiries du turpide à son étendard ? ». Ainsi s’ordonnançaient les jugements esquissés.

Puis, se soumettant à la surprise de l’instant,

Béa, qui opta pour la compagnie d’ennuyeux plutôt que celle de marauds au sale caractère, s’esclaffa ouvertement. À sa suite, d’autres épousèrent son humeur et se résignèrent de bon cœur à venter leur hilarité.

Effarée, les mirettes telles des soucoupes aux teintes ocre et nuit, la paire de débauchés s’empourpra aussitôt. Dans la spacieuse cabine, les

La dague de l’orphelin

rires et larmes de ses occupants laissèrent un arrière-goût amer à Grinn lorsque le « pot-aux-roses » fut outrageusement colporté.

D’ores et déjà lassé des remarques cinglantes le

guettant au bout du tournant, il ferma les yeux et se mura dans un profond silence. Dédaignant les gloses et déclinant les sollicitations, il se coupa tout bonne-ment du reste de l’habitacle.

La blondinette, que l’avidité quitta, se rallia à l’euphorie ambiante. Les joues rosies par la distrac-tion, elle s’abandonna à l’allégresse d’une escapade à l’exil subodoré.

De surcroît, cette dernière paraissait exaltée. Non point accouché de la liesse générale, cet enthou-siasme se peignait coordonné à l’inopinée virée au château. Depuis que les opinions grondaient autour de la visée du chemin, Suzy recouvrait ostensible-ment santé. Sa morosité la désertait, et elle reprenait peu à peu de vives couleurs oubliées.

D’ailleurs, durant le trajet, avant d’atteindre les

portes du mur d’enceinte du palais, elle ne cessait de babiller sans arrêt sur l’extrême finesse des dames qui y résidaient, ainsi que sur le raffinement perpé-tuel auquel se pliaient ses habitants.

Profitant de la disposition à la conversation de sa protégée, Grinn entreprit d’enquêter sur ses liens de filiation. Au cours de son entretien, à sa grande

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surprise, Suzy lui expliqua que ses parents biolo-giques n’étaient point les représentants de la maison Vilar. Des années en arrière, elle fut recueillie dans un couvent, et Monsieur et Madame Vilar, attendris par la frimousse du petit ange, l’eurent ainsi adoptée.

Le prénom « Suzy » lui fut donné puisque ces quatre petites lettres étaient gravées au dos d’un pendentif d’argent, reposant dans l’étreinte de l’enfant. Ce même bijou pendait désormais au cou du tendron aux mèches de blé, et babillant sans arrêt.

Reliant l’épisode du couvent où il trouva jadis

refuge, et la bonne fortune de la blondinette, Grinn arriva à une fascinante conclusion. « Et si ce soir-là nous nous croisâmes ? ». Se surprenant presque à croire en la réalité de ce dénouement, il rejeta cette hypothèse farfelue. « Bah… Quelle est la probabilité de pareille occurrence ? ».

Progressivement, à mesure que se profilait la raison d’être de la promenade, un imposant spectacle s’offrit aux ébaubis.

Une nuée de tours, perçant la voûte céleste, édifiait par leur magnificence un décor fantaisiste.

Ces pics acérés, aux pierres aussi froides que les vents du nord, tendaient une main capricieuse au Très-Haut. Concourant avec les divinités présidant l’azur, ces lances goguenardes fendaient l’horizon.

Au compte de cinq, ces épieux fortifiés bra-vaient quiconque avait l’audace suffisante pour s’y

La dague de l’orphelin

esquinter. Indéniablement, cet quintette d’échappées architecturales jaillissait sauvagement de la perspec-tive environnante.

Ce fut d’ailleurs en cette qualité que les émotifs

ressentirent aussi vif émoi. Jamais de leur actif avaient-ils ainsi approché ces flèches sombres.

Bien que pareil constat soutirait une moue in-triguée, certains, par pusillanimité ou épouvante du dignitaire, n’osèrent s’acoquiner avec ces hauts faits de maçonnerie.

Pour couronner le sceau grandiose de la scène, une foule de gardes, munis de pièces hétéroclites, hallebardes, épées, arcs, fléaux et masses d’armes, boucliers, courtes haches, patrouillaient imperturba-blement.

La plupart arboraient fièrement les couleurs du royaume, tandis que d’autres se fagotaient plus humblement. Ne louant point l’écusson du souve-rain, ces hommes paraissaient faire bande à part et se découpaient de fait quelque peu du paysage.

Isolées sur ces hautes murailles, ces âmes, plus outils qu’individus, pistaient la moindre incartade dans la conduite des petites gens.

Néanmoins, dans une synchronicité rigoureuse, ces sentinelles aguerries remplissaient dûment leur

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fonction et veillaient au grain. Par conséquent, de leur faction, ne réchappait nul visiteur de laquelle la bienvenue n’était courbée.

En cette mordante matinée, le pont-levis se tenait couché. Lui aussi, accablé par les fervents épi-sodes des dernières lueurs, se récriminait déjà des premières en date. C’est pourquoi, se résignant à rôtir, il préféra essuyer sa peine là où l’on ne vien-drait plus mendier son effort.

En son extrémité, une paire de cerbères un brin ronfleurs en gardait l’entrée. Dodelinant légèrement de la tête, ce duo d’assoupis ne prit seulement con-naissance de l’arrivée du convoi que lorsque celui-ci tempéra sa marche.

Une fois lucides, le germe de l’éveil naquit dans

les consciences des paresseux. Rattachant l’imminence de l’exercice à leur devoir militaire, la bande d’amorphes consentit à défendre le pas du domaine.

L’un des engourdis, celui au casque de travers,

visiblement plus prompt à la réaction que son col-lègue, hucha le cocher de la charrette de tête.

— Halte ! Arrêtez-vous !

La dague de l’orphelin

 

Chapitre V

 

Dans la gueule du loup

 

Tour est de la citadelle, la veille.

— Humppff… Quand donc cesseront ces gémis-sements tapageurs… Voilà une heure que cela dure. Tout de même, n’ont-ils de considération pour les honnêtes femmes ?

 

C onfinée entre ses quatre murs, une donzelle d’une jeunesse saisissante se tenait de profil. Les cheveux en cascade et gonflés par l’embrun, cette fée de l’instant accordait une séance exquise pour les fortunés.

Gwendal CLAUDEL

Accoudée à la balustrade d’un humble balcon,

elle guignait l’émotion d’en bas. Sa longue robe de satin, moulant admirablement sa silhouette, caressait les courbes tout aussi harmonieuses du garde-corps.

À la ferronnerie bien méditée, l’ouvrage reflé-

tait l’art de l’acier dans ce qu’il gardait de plus somp-tueux. L’ébauche de vouivres, dragons, et autres artifices de métal rendait la besogne digne de sa posi-tion.

La crème des artisans forgerons des basses contrées eut modelé la pièce dans l’espoir que leur labeur se fût attiré les faveurs du monarque. Par un plaisant coup du sort, l’issue tant convoitée se fût concrétisée par la grâce non pas rendue par le souve-rain, mais par sa fille.

Fort heureusement pour ces hommes au mar-teau, la roue du destin les eut inspiré de belle ma-nière. À l’insu de leur clarté, ils eurent façonné une création aux traits analogues aux héros de papier de la jouvencelle jadis tant courtisée.

En effet, l’intrigue de l’appui lui eut évoqué son

univers favori, celui de la princesse Raisa ana'Ma-

rianna2, une héritière du royaume des Fells au tra-gique destin. Par conséquent, elle se fut empressé d’implorer son paternel pour qu’héritage s’ensuivît, ce à quoi il eut consentit bien volontiers.

2 Personnage de l’univers Les sept royaumes.

La dague de l’orphelin

Seulement, perchée de sa modeste demeure, la princesse se morfondait bigrement. Depuis leur virée à la rivière des nobles, nul soubresaut ne rythmait ses journées. Si ce n’est des saluts hoquetants de sa fidèle farceuse, la littérature contemporaine charpentait son unique refuge.

Là où de bien vaines mondanités ne l’empoisonnaient de mensonges et simulacres, Sérina ne s’en portait que mieux. Las de ces sempiternelles illusions, n’en déplaise aux réprimandes de sa mère, elle ne savourait plus qu’un équipage restreint.

Excepté le naturel des intimes et la fraîcheur des protagonistes de ses récits, estimer la compagnie d’autrui la tenait immanquablement en échec.

Justement, avant que ne sonne la cloche du peuple, une odyssée au cœur de ces fables battait son plein. S’adonnant pleinement à ces évasions spora-diques, la petite reine revivait les chapitres tantôt parcourus.

« Raisa, princesse guerrière… chevauchant à dos d’un pur-sang à l’amble si allongée que

s’évapore l’horizon… Amon3, que le devoir con-

traint… Han4, que l’écueil ronge, mais anime la flamme de son vivant… ».

3 Personnage de l’univers Les sept royaumes. 4 Personnage de l’univers Les sept royaumes.

Gwendal CLAUDEL

Toute rêveuse, elle balançait sa tête de droite à gauche et de gauche à droite dans une mesure pen-dulaire. Peu arrêtée sur l’attraction produite, elle s’égarait toujours davantage. Chassant ses doutes et remords, elle disposait à sa guise les actes de sa propre légende.

« Hop, lui il va là… Hop, elle juste ici… Lui se tient comme ceci… Quant à elle, elle converse comme cela… Et enfin, les deux bougres finirent heureux et eurent une marmaille bien peuplée… Ah… voilà qui est mieux… ».

Dorénavant satisfaite de son arrangement, elle céda à l’abattement. Poussant un râle désenchanté, elle maugréa bien éplorée.

« Et moi alors ? Où se trouve mon Hanson Al-

lister5 ? Celui qui me tirera des flammes simplement pour mes beaux yeux verts…? ».

Clignant innocemment des yeux, elle prit brus-quement conscience de l’attesté. Sans nulle entrave, elle rouspéta d’autant plus vaillamment. « Flûte de chez flûte ! Les miens sont bleus ! ».

C’est pourquoi, bien que l’élan prolétaire lui

soutirait nombre de plaintes, son essence demeurait bienvenue. Assurément, sans plus de précision, ces

5 Nom complet de « Han ».

La dague de l’orphelin

huées débarquées au pied levée l’extirpèrent du royaume des songes et chimères.

Subitement, une clameur sans nul précédent la fit vaciller. Le souffle court, sonnée par l’aventure, elle agrippa fermement l’appui de la balustrade et pesta à l’encontre des fauteurs de troubles.

« Ah tiens, voilà qu’ils haussent le ton ? Comme si cela ne suffisait pas, il fallait qu’ils en ra-joutent une couche ?! Non mais oh, mais que se passe-t-il chez ces tr… troupes ? ».

Sur le point de caractériser ses propres sujets de « truands », elle se corrigea adroitement. Après tout, les instigateurs de ce méchef ne s’échinèrent à la cibler de leur vacarme ? De fait, ces gouvernés ne méritaient pareil titre.

« Le cœur de l’agitation n’est qu’à une poignée d’intersections. Dans la pagaille, je pourrai assuré-ment me faufiler subrepticement et prendre acte du dérangement ».

Puis, accouchant d’une vérité selon son éclai-

rage, elle parvint à l’élucubration suivante, « N’est-il point tout à fait raisonnable d’aller m’enquérir de la situation afin de rapporter à Père les racines de cette commotion ? ».

Négligeant un instant sa position, elle se rappe-la soudainement que l’exploration urbaine ne sié-geait parmi ses priorités. Par ailleurs, ébruiter une

Gwendal CLAUDEL

escapade impliquant une dame de sa trempe risque-rait fort de déplaire au seigneur de ces terres.

« Allons bon, voilà que je m’imagine de ces choses… Et si Mèl me voyait ainsi, que penserait-elle ? Que je ne suis qu’une tête de linotte sans aucun doute… Ah, tiens, étrange, pas une visite aujourd’hui ne m’aura été rendue de la facétieuse… Que mijote-t-elle ? ».

Pendant que Sérina s’interrogeait sur les mani-gances de la rouquine au tempérament aussi impré-visible que les gels aux saints de glace, un étrange calme la ceignait désormais.

Muette sur ce volte-face de la foule en contre-bas, elle tendit la feuille pour en percevoir la cause. Penchée vers l’avant, un pied à terre et le second oscillant, elle peinait à intercepter les remuements de ces fourmis à l’organe si développé. S’étirant encore davantage, saisie par le mystère de cette aphasie, elle inhiba le sens de la vue pour stimuler à son pa-roxysme celui de l’écoute.

Tout à coup, une détonation retentit. Similaire au rugissement d’un monstre de ces mythe si appré-ciés par la plèbe, un grondement résonna dans le quartier sud de la cité et parvint sans détour sur les flancs de ses graciles colonnes.

La princesse, jadis établie dans un équilibre précaire, faillit une nouvelle fois passer par-dessus

La dague de l’orphelin

bord. Se dérobant de peu à l’ultime plongeon, elle se rattrapa in extremis à la balustrade. Encore en état de choc, elle peinait à reprendre le fil d’un souffle assu-ré.

Frissonnante du bout des orteils jusqu’au crin

le plus élevé, elle se félicitait de n’avoir poussé la maladresse plus que de politesse.

« Pfiou… Un pas de plus et… patatras… ».

Grossière philosophie lorsque suspendue à trente mètres au-dessus du vide. Néanmoins, onc cet éclair de lucidité ne lui parvint sauf. L’esprit rebelle de la mignonne occultait son jugement et la conviait substantiellement à sympathiser avec le précipice. Factuelle connivence pour le désarroi absolu d’un père d’ores et déjà tourmenté.

« Et qu’en est-il maintenant ? Qu’ont-ils à re-dire ? Saprelotte… que se trame-t-il dans les bas quartiers ? Une petite minute… aucune fête honorant pareil déluge ne se tient en se jour. La fête de la Saint-Thomas, est dans une semaine, celle du chau-dron de bronze se déroula la semaine passée, pour-tant, aujourd’hui… rien au programme ».

Sa curiosité dès lors piquée, désireuse de péné-trer l’étincelle de ses quelques controverses, elle hu-cha l’un des chevaliers de sa garde personnelle plan-té à deux pas de son emploi.

Gwendal CLAUDEL

— Garde !! J’ai à vous adresser une requête de la plus éminente des affaires !

*

* *

Non loin de là, hors des fortifications, le lendemain.

Séance tenante, le convoi rompit son progrès. Assurément, les cochers, réactifs, donnèrent la ré-plique. Tirant vigoureusement sur les rênes, ceux-ci sommèrent aux assujettis d’enrayer le cours de la randonnée. D’un seul réflexe, les équidés freinèrent des quatre fers afin de répondre du meilleur de leurs capacités à l’urgente manœuvre.

Dans un fracas épouvantable pour les occu-pants, la charrette maîtrisa péniblement son station-nement. En réaction à ce raffut de tous les diables, les conversations se turent et les respirations se firent discrètes.

Pendant un bref instant, une tranquillité pe-sante pour les assommés s’ensuivit. Pas une voix tonitruante ou galante ne traversait la toile, pas un chuchotement ne la perçait. Rien, juste un mutisme que les bougons calfeutrés dans la carriole ne s’hasardaient à altérer.

Soupçonneux de la source du repos animal, pas un bleu n’osait se manifester et prendre la parole pour aller s’enquérir de la situation. L’illusoire bra-

La dague de l’orphelin

voure affichée un peu plus tôt s’était tout bonnement volatilisée dans le cœur des chétifs.

Grinn, trop curieux de l’évolution du dehors,

préféra l’action à l’oisiveté. Précautionneusement, il leva l’un des coins du toit de fortune pour en discer-ner les coulisses. Mettant un doigt devant ses lèvres pour intimer à ses camarades un silence des plus sépulcraux, il jeta discrètement un œil là où remon-trances le guettaient.

Cependant, au travers de la fente esquissée, il jaugea une fantaisie qu’aucune mise en garde n’aurait su pleinement aménager. Un rude gaillard, nul autre que le chef de la dague en personne, se li-vrait à un singulier manège.

— Gentilhommes de ces contrées, entendez ma supplique… je ne suis qu’un… Kof ! Kof ! …honnête homme. Moi, Archimus Bulbatus ne suis qu’un loyal serviteur de Sa Majesté. Ma cargaison et moi-même provenons de ces riches étendues… Kof ! Kof ! …où la terre nous procure ses fruits les plus exquis, et où la pluie abreuve nos bêtes d’une eau à la pureté iné-galée.

Richement vêtu de la tête aux pieds, Archimus Bulbatus, estimable marchant d’une province aux délicieuses qualités, palabrait crânement. Faisant fi de toutes nobles conventions à l’égard de ses interlo-

Gwendal CLAUDEL

cuteurs, il leur exposait arrogamment les finesses de son pays.

— Ah… et les femmes de notre paroisse sont si… désirables, si… avenantes. Loin de moi l’idée de vilipender la rusticité des vôtres, mais… Kof ! Kof ! …tout de même, messieurs, il s’agirait d’évincer le vulgaire qui vous soumet de son tablier.

Intarissable sur les mérites de son héritage et de celui de ses semblables, Chef perçut l’irascibilité de ces larves. Émergeant graduellement du brouillard, ceux-ci, matraqués par la jacasserie de ce négociant, ne s’en portèrent que plus embrumés. De fait, l’exercice de leur fonction se révéla bien plus piteux qu’à l’accoutumée.

Déclamatoire et sans se faire prier, Chef leur conta le mobile de cette livraison inopinée.

— Nul ne précisa notre venue puisque celle-ci n’est motivée que par la bonté de mon souverain ! Sachez mes braves que… Kof ! …son affection pour Sancris est sans précédent et qu’il nous envoya promptement livrer ces modestes présents !

Pour les gardes, habituellement, leur était remis une liste des déchargements prévisionnels. Toute cargaison non renseignée devait impérativement faire l’objet d’un refus catégorique.

La dague de l’orphelin

Ces derniers, nullement prévenus d’un arrivage

de la sorte, s’efforçaient de chasser les parts d’ombre de l’intrigue. Seulement, la parlote du commerçant les incommoda tellement que la révérence protoco-laire ne campait plus qu’accessoire.

Désordonné de la sorte par le laïus de l’orateur,

le sensé des deux gardes ne savait de quel pied gi-guer. Confus, ils exigèrent que soit présenté l’événement qui rameuta ce charroi ainsi que la na-ture des biens renfermés.

Adoptant une attitude outrée, Chef se récria publiquement de l’impair deviné.

— M’enfin, pardi, nous sommes attendus au banquet tenu en cette soirée ! Comment ? N’êtes- vous au… Kof ! Kof ! Kof ! …parfum de la frairie de votre propre gouvernant ? Pareille conduite sied-elle aux gardiens de ce pont ?

— Eh bien… ânonna celui au casque grossière-ment dressé.

— Hardis chevaliers, je vous en conjure, que passage nous soit agréé. Je suis convaincu que les cuisines se… Kof ! Kof ! …morfondent de notre ve-nue. Malgré tout le respect qui est vôtre, nous ne pouvons décemment nous attarder davantage en ce lieu.

— Voyons, les ordres nous… entreprit d’expliquer son collègue, un soupçon agacé par l’outrecuidance du discoureur.

Gwendal CLAUDEL

Chef, éperdument peiné par l’indifférence té-

moignée, abattit ses dernières cartes.

— En ce jour, seriez-vous résigné à gager vos têtes contre ma parole ? À votre avis… Kof ! …comment réagira votre roi lorsqu’il apprendra que ses réjouissances furent joliment retardées par une bande d’indécis ?

Inspirant un grand coup, il les toisa gravement. S’arrêtant sur les mines dubitatives du négligent duo, il leur assena une ultime affaire.

— Mes preux, êtes-vous résolu à essuyer ce blâme, qui, de toute évidence, vous incombera ?

Il fallait bien avouer que la scène soufflée était ravissante. Chef récitait son texte à la perfection d’un de ces saltimbanques versés dans le théâtre et la poé-sie. Que l’art des lettres, lorsque admirablement sub-jugué, se reconnaît plus effilé que la lame du paladin.

Cette révélation pour Grinn marqua un tour-nant dans son « apprentissage ». Jamais la frivolité de considérer ses alentours et les âmes y évoluant comme une saynète cyclopéenne ne l’avait effleuré.

Pour la toute première fois depuis son arrivée à la guilde, l’adolescent expérimenta une tactique autre que celle affirmée par la voix de l’acier. Cette instruc-tion, qui plus est adjugée par l’homme pour qui il

La dague de l’orphelin

commit tous ses larcins, lui soutira une muette cour-bette.

« Fichtre, que le bougre est bon, j’aurais presque envie de le croire… Pas une virgule de tra-vers, pas une posture désadaptée, pas une respira-tion cédée à l’éventualité… Rien à dire, un vrai tra-vail de professionnel ».

De son côté, sans même laisser une seconde de répit aux cerbères de la région, Chef revendiqua son droit de riposte.

— Eh bien ?! Qu’en sera-t-il ?

Excédés par son monologue abasourdissant autant l’éveillé qu’intimidant le preux, les sentinelles du pont tâchèrent de raisonner lucidement. Tracassés par les mauvais présages que charrierait cet accroc si par malheur ce dernier venait à s’ébruiter, ils hésitè-rent à se plier à la bravade de ce fat personnage.

Somme toute, la perspective de sermons hypo-thétiques prit le pas sur le reste. Subséquemment à l’aveu intime de cette couardise, ce fut bien volon-tiers que les factionnaires consentirent à les laisser pénétrer dans l’enceinte interne du palais.

L’aile sud de la citadelle concentrait les activi-

tés quotidiennes essentielles. Parmi celles-ci, l’on retrouvait notamment le nettoyage des tissus avec le

Gwendal CLAUDEL

lavoir, la cuisine et son cellier, ainsi que la défense armée avec le baraquement des soldats de faction.

En complément de ces activités hétéroclites, la rumeur circulait que de drôles d’affaires s’y tra-maient une fois la nuit tombée. Au château, les bruits de couloirs avançaient que seul un cercle de privilé-giés possédait la mainmise sur ces douteuses occupa-tions. Néanmoins, au-delà de ces seuls échos, nul n’était pénétré du fondement de ces derniers.

Cette section du palais accueillait la majorité des flux entrants. Situé aux portes d’un plan d’eau, la tour de garde sud bénéficiait de la plus importante ouverture pavée. En effet, l’empan de l’artère pour-vue excédait grandement celui affublé par les tours riveraines.

De son côté, Chef, obligé au possible de la grâce rendue, multipliait les courbettes insistantes envers les philanthropes. Se confondant en remerciements, il ne tarissait point d’éloge sur la prestance et la gran-deur d’âme de ces sujets intègres.

Ce fut donc la larme à l’œil qu’il prit congé et

promena le convoi au-delà du pont. Le débiteur en question, que l’audace n’étouffait, conduisit sa maigre troupe au travers des larges ruelles de l’enceinte fortifiée.

*

* *

La dague de l’orphelin

Dans ces royales avenues, afin de fluidifier autant que de raison la circulation, les architectes ne lésinèrent quand à la carrure de ces dernières. Plu-sieurs bon mètres séparaient les extrémités de ces allés que l’ouverture étourdissait.

« Sans nul doute pour adoucir le passage de l’infanterie en période de siège si la maison monar-chique venait à assumer la veille de ses membres. Bien qu’aujourd’hui de telles proportions ne siéent au défilé militaire, les chapelets de marque s’en ac-commodent immanquablement », se figura Grinn sur le qui-vive.

À ce propos, une légende urbaine errait dans les mémoires de chacun L’on rapportait qu’un des rois de la dynastie Vergon, des suites d’un crépus-cule bien arrosé, tenta tant que bien mal de retrouver le chemin de ses appartements.

La boisson brouillant sa vue, il lui peina d’en discerner clairement les traits. Ainsi, des heures du-rant, déambulant dans les rues il ne cessa d’endurer impasse après impasse.

Sans conteste, par cette piètre manœuvre, il éprouva sèchement l’austère douceur des murs de son logis. À son réveil, se remémorant de navrants épisodes, il ordonna que soient élargis les couloirs de la demeure princière.

Profondément usé de la sorte par l’exiguïté des

venelles de sa résidence, ce fut par cette vive et dis-

Gwendal CLAUDEL

proportionnée ruade que comparaissaient doréna-vant ces généreuses promenades.

Par conséquent, du fait de cette royale saute d’humeur, il n’était point saugrenue de serrer plu-sieurs charrettes marchandes en travers de la tortille jadis instruite. Sans même en obstruer le passage, l’exercice de ses fonctions quotidiennes s’en trouvait assuré.

Comme si le caractère arrogant des commer-çants l’indifférait, le boulevard édifié plastronnait une autorité inégalée. Indirectement, l’indulgence induite tournait en ridicule les ruelles ordonnancées en dehors de ces murs.

Au sein du chariot, au travers de la fente dissi-mulée de laquelle Grinn saisit le comique, nulle arti-culation distincte ne leur parvenait. Au plus grand dam des habitants de l’espace clos, seul un mince tas d’éclats étouffés transperçait la toile, exacerbant ainsi les tremblements et spasmes qui les secouaient.

L’effervescence citadine surgissait solitaire et

les invitait à exercer audition. Des cris enjoués de drôles de garnements, des plaintes poussées par ces mères pessimistes que l’épouvante intimidait, des jappements tirés de ces cabots que l’hostilité précé-dait l’appétit.

En somme, à la consternation du plus grand nombre, du moins pour ces jeunes voyageurs, le

La dague de l’orphelin

chaos de l’édifice rimait avec celui jugé par-delà la seconde enceinte.

« La vie des sangs bleus serait-elle donc à l’image de ce lieu ? Serait-elle identique à celle endu-rée dans les quartiers de l’orphelinat ? Cette exis-tence dont nous rêvons pourtant tous de laisser der-rière nous est-elle l’unique demain de notre misère ? Une fois, dehors, libres, seront-nous contraints d’espérer pareille réalité ? ».

Ce fut sous ce savant examen, les oreilles dres-sées, que les novices cédèrent à l’abattement. Assail-lis d’interrogations, que les échos ne satisfaisaient guère, ces recrues se laissèrent porter par ce flux ronflant leur semblant autrement plus assourdissant.

Dorénavant interpellées sur la banalité de ce palais, ces recrues en devinaient toute la froideur. Par la symétrie consignée, ce monde, pourtant si proche, à portée de main presque, se montrait étonnamment inaccessible.

Ils en étaient intimement persuadés, malgré la réplique sonore entrevue, futile se juchait le souhait que d’en emprunter le cours. « Escroc des ruelles, escroc éternel », ainsi s’ébauchait le dicton de la guilde. Bien désinvolte qui s’employait à ranger dans un tiroir les attributs de sa condition. Sans mention de la marque à l’épaule gauche où figurait l’emblème de la guilde, l’on ne se dépouillait point vraiment des frusques du maraud.

Gwendal CLAUDEL

Par ailleurs, la dague à la ceinture flanquée d’un bataillon de cicatrices sur la chair récoltées ici et là, fournissaient d’éloquentes adresses. Ces marques, souvenirs gracieusement dispensés par l’altruiste, constituaient d’indélébiles empreintes, étrangères à l’épreuve du temps.

« Nous aurons beau nous vêtir comme eux, bavasser comme eux, rire comme eux, sautiller comme eux… à leurs yeux, nous resterons ces petits vauriens des bas quartiers. Ces mécréants que la peste ronge et dont l’éradication contenterait », sou-pira Grinn, également travaillé sur le sort prédestiné.

Nulle scène de ce théâtre rocambolesque que constituait sa vie ne convoitait sa fortune. Dans un premier temps, ces géniteurs négocièrent son labeur. Puis, dans un second, la pirouette excusée l’envoya tout droit aux péchés des infidèles.

Priant pour que malchance vire à l’opulence, il

dédaigna momentanément sa déroute. Désormais attaché à son illustration future, il se focalisa sur la bande sonore afin d’en relever la moindre note et d’en séparer les nœuds.

« Sait-on jamais, un jour peut-être reviendrais-je en ces terres ennemies ? ».

*

* *

La dague de l’orphelin

Pas à pas, le fourmillant affairement des bords d’enceinte se retira et céda sa place à une relative tranquillité. Ici et là, quelques colorations sonnantes vinrent ébranler le lourd silence rythmé par les sa-bots des canassons.

Seuls ouvriers pleinement employés, ces bêtes de somme, se mouvaient avec une prudence excep-tionnelle. La moindre marque semée illustrait le fruit d’une ardente réflexion chevaline. Même ces bêtes domestiquées percevaient le cachet frigide de la capi-tale.

Délaissant l’empreinte rassurante des allées et

boulevards animés, le convoi s’engagea dans des ruelles à l’essence bien plus opaque. La chaleureuse fièvre humaine laissa place à une rudesse détachée. Les enfants, que la pause sonore glaçait désormais, réprouvaient cette succession leur inspirant vertiges et rancune.

En cette heure, ceux-ci songeaient même au timbre du contremaître. Ils leur semblaient que sa féroce antipathie escortée de ses vociférations se tar-guaient d’une présence opportune. Des frissons sur les membres des délicats s’empressaient de ramper et d’infiltrer les esprits.

Soudain, le cortège se stoppa net. Sans crier gare, la procession enraya sa marche. Les bêtes de sommes hennirent quelque peu, mais répondirent

Gwendal CLAUDEL

rondement à la commande. Brièvement, un échange entre Chef et un de ses sous-fifres troua l’atmosphère, puis plus rien.

Les occupants de la charrette, que la toile occul-tait la vue, ne profitaient que d’une obscurité et d’un effroi grandissants que l’enfer n’aurait su répliquer.

Suzy, à l’humeur aussi changeante que les fan-

taisies d’Éole, avait de nouveau regagné la grève des apeurés. Se pelotonnant contre un Grinn muet, elle fermait les yeux et serrait son pendentif au froid tou-cher.

Jamais ces ailes entrouvertes de métal ne lui parurent aussi vides de sens qu’en cette souffrance. Souhaitant de tout cœur que s’achève cette expédi-tion remuant de béantes cicatrices encore serviables, la petite innocente priait de tout son entier.

Une poignée de minutes plus tard, une voix fraîche d’originalité s’invita. Le commentaire de l’étranger, plus fort et plus rêche que celui du cer-veau de la guilde médusa les curieux.

« Comment c’la ? V’là q’notre patron s’fait mar-cher sur les pieds ?? Et moi qui croyais q’c’était l’plus digne des maîtres… À défaut d’croupir dans un or-phelinat où l’on commet l’apologie du crime, qu’on m’lègue au moins un compétent à sa tête ».

Outrées par l’honteuse retraite formulée par

leur supérieur, ces jeunes âmes perdirent en ce jour

La dague de l’orphelin

une fraction de l’hommage entretenu à l’égard de cet homme que la maladie érodait crûment.

« Ces imbéciles, la seule intonation n’est point synonyme d’autorité… Quand bien même cette der-nière le serait, je suis assuré que Chef, malgré sa con-dition, créerait de sérieuses tempêtes à l’évasive re-tenue ».

Grinn, convaincu de la fausse route de ses ca-marades, conserva une posture révérencieuse envers cet être de lettres. Pour sûr, parallèlement à cette audible déférence, il n’omettait de lui vouer une haine sempiternelle pour tous ses sacrilèges commis envers le genre humain.

Se verser dans le trafic humain pour la satisfac-tion d’un péché mignon ne convenait que peu à Grinn qui souhaitait, malgré ses fautes, accéder au céleste séjour.

L’adolescent, se concentrant sur l’élocution de

son supérieur, en fut bien désappointé. Tendant dé-sespérément la feuille, il ne put en démêler que de vagues bribes.

— Aujourd’hui est un grand jour… duc sera content… objet de la cérémonie… dans une heure… splendide surprise…

« Le duc ? Quel duc ? Peut-être… ». Incons-ciemment, Grinn ne put s’empêcher de songer au

Gwendal CLAUDEL

duc de Besburry, que le conte du père Abbé réveillait encore quelques sueurs froides.

« Avec toutes ces histoires, je n’ai pas même pu me plonger pleinement dans l’étude du parchemin. Promis, à l’issue de cette affaire, je m’y attelle ».

En effet, avec cette histoire de fête des damnés l’accaparant, Grinn en vint presque à oublier le rou-leau de papier et le saphir dormant paisiblement sous les lattes d’un plancher gâté.

Néanmoins, même au travers de tissu, Grinn relevait matière à songer. L’humble grain de Chef suggérait une certaine passivité dans son discours. De tout temps, celui-ci détenait la fâcheuse manie de se gausser du statut de son interlocuteur. Seulement, en cette occurrence, une palpable obséquiosité jaillis-sait des maigres phrasés cueillis.

Par conséquent, en cette instance, la prestance accusée ne seyait à celle qu’afficherait un chef de guilde, mais plutôt à celle d’un voleur des courettes au service du puissant. Son jeu scénique chassé, ne subsistait plus qu’un individu étrangement calme, presque docile.

Bien que son assurance s’entêtait à paonner

l’instruit de sa personne, la jauger ainsi soumise était une première pour Grinn.

« Alors même lui serait soumis à la loi du plus fort… Sapristi… et moi qui croyais naïvement que nul n’oserait le troubler ! ».

La dague de l’orphelin

Lorsque les organes s’éteignirent, un orageux

bruit de herse retentit et le ballet des équidés repartit de plus belle. Comme un envol à tire-d’aile, les cou-reurs s’élancèrent à l’assaut de l’inconnu.

Cataclop ! Cataclop ! Cataclop !

D’un coup d’un seul, les ténèbres accueillirent

les frêles recrues. Celles-ci semblaient s’enfoncer profondément sous la surface. L’obscurité tantôt goûtée vira à l’encre nuit. Utopique s’apparentait l’envie de quémander la compagnie d’une chandelle galamment adressée.

Privées d’un de leur sens les plus fondamen-

taux, la crainte de naguère se mua brutalement en épouvante. Jamais dans l’histoire de la fête des dam-nés pareils tourments ne s’attablèrent et travaillèrent en cette dimension les participants.

D’autre part, l’émoi des marmots était si ca-

pable qu’il paralysait les cadets et suppliciait les aî-nés. Justement, plongé dans sa méditation, Grinn parcourrait les doutes et les embarras de l’épisode peignant à grands traits une rudesse démesurée.

« Qui seront nos hôtes ? De quelle surprise est-il question ? Nous dirigeons-nous dans des cata-combes ? Dans un lieu à l’abri des regards indis-cret ? …mais de qui ? …la Garde ? …le roi en per-sonne ? ».

Gwendal CLAUDEL

Ennuyé par sa méconnaissance de l’ultérieur, il

s’inclina poliment et ajourna l’acte de jugement. As-surément, pour statuer sur la nitescence de l’horizon, la lucidité et la factualité primaient sur le mirage et sa fumée.

« En tout état de cause, un fait demeure… nous plongeons droit dans la gueule du loup… ».

La dague de l’orphelin

 

Chapitre VI

 

Le sang de la seconde épreuve

 

Recroquevillés au fond de la charrette, gre-lottant de peur ou de froid, comme se dé-fendaient certains, les jeunes s’entassèrent dans la cabine. À l’instar de ces bêtes, au cou tendrement caressé par la griffe de la mort, les bleus se pelotonnaient les uns contre les autres, inca-pables de s’extraire de la tiédeur du prochain.

Des regards furtifs, apeurés, lancés vaillam-ment par ceux osant encore contempler le misérable de la situation, se comptaient sur les doigts d’une main. Malgré les braves apparences des plus âgés,

Gwendal CLAUDEL

une palpable inquiétude transparaissait au travers des braveries exhibées.

Vaillamment, Pat s’essayait à témoigner du

bravache. La tête haute, fièrement dressée, il s’efforçait de conserver une attitude franche. Seuls quelques sourcillements trahissaient une panique manifeste. Toutefois, dans les grandes lignes du ta-bleau, il se révélait étonnamment preux.

À deux mètres de sa position, lovée dans un coin, se trouvait Béa, que le manège du joufflu indif-férait. Complètement désintéressée des combines du fanfaron, effiler sa lame lui procurait davantage de distraction.

Consciencieuse au possible, la seule paire d’être

à laquelle elle daignait porter un regard, était celle composée du fluet taciturne et de sa petite blonde.

Lui, toujours aussi discret, ne pipait mot. À son flanc gauche, était blottie une frêle humaine dont la jeunesse florissante ne laissait entrevoir une once de maturité. Tout deux fermant les yeux, l’un s’offrait terriblement vulnérable, tandis que l’autre se présen-tait autrement plus alerte.

Comme si d’un coup d’un seul, s’arrachant de

sa veille, toutes griffes dehors, ce dernier détenait une bestialité inégalée. Béa, plaisamment piquée par l’autorité inspirée, ne pouvait s’empêcher de multi-plier les controverses au sujet du malingre.

La dague de l’orphelin

À la droite de Grinn, Pat, tout penaud du déta-chement de sa belle, s’enquerra de l’opinion de son collègue. En effet, à ses yeux, le bienveillant toujours de bon conseil, consistait son ultime espoir afin de charmer le noble cœur de sa dulcinée.

— Psst, Grinn… toi qui m’tiras d’nombre d’galères, à ton humble avis, comment j’pourrais l’impressionner ?

Arraché de son pâle sommeil et momentanément surpris par l’énigme amie, ce dernier se fendit tout de même d’un réplique.

— Qui…? Béa ?? Mon pauvre, contente-toi déjà de revenir vivant de ce cirque, veux-tu ? Si nous en revenons indemnes, tu as ma parole que nous aurons tout le loisir d’en rompre nos lances.

— Humpf… Tss, tu parles… Chaque fois la même chose. Ras-le-bol…

Notant l’air dépité de son compagnon, Grinn

ne put s’empêcher de s’attendrir et de jouer le jeu du grognon, quitte à se départir d’une fraction de sa nonchalance précédemment balbutiée.

Des occurrences de ce type peuplèrent moults conversations, mais Grinn se débinait fréquemment lorsqu’enfin ses sujets s’invitèrent sincèrement. Seu-lement, en ce jour gris, il mit un point d’honneur à le décorer d’un jovialité qui n’avait sans doute que peu lieu d’être.

Gwendal CLAUDEL

Par un élan fervent, mais à la raison maladroite, il enjoliva un brin le discours initialement prévu. Sous le coup de la culpabilité, peut-être eut-il cru bon d’aviver un enthousiasme tut pour les grandes occa-sions.

« Allons bon… Un artifice ne fait office de bai-ser de Judas. Onc l’affabulation enfantine ne contri-bua à la déchéance d’un voisin. Assurément, l’imagination ne saurait transpercer le destin de ses sournoiseries dissimulées ».

— Écoute, je n’en suis garanti, mais ce plan de-vrait marcher en ta faveur et satisfera ton vœu le plus cher.

Les yeux s’illuminant telles des lanternes, Pat encen-sa l’instructeur et le pressa vigoureusement.

— Dis, dis, dis ! Allez raconte un peu !

— Peut-être que si tu abats à mains nues un de ces foutus loups, Béa t’accordera aimablement une jolie dance, avança Grinn en chuchotant pour ne pas éveiller les soupçons de la concernée.

— Tu crois ? s’extasia Pat aux anges.

À cet instant, ses mirettes s’emplirent d’une

douceur et d’une résolution infinie. Ardente étincelle qu’il ne parvint à farder complètement auprès de ses pairs.

Seulement, en ces heures sombres, peu lui im-portait que s’évente sa curieuse lubie. Volontaire par

La dague de l’orphelin

nature, l’articulation de son compère acheva de cris-talliser son entêtement transporté.

Grinn, prenant acte du revirement radical sur le maintien de son acolyte, au risque de briser la chi-mère, tenta de rétablir un semblant de vérité.

— Tu sais…

— Merci Grinn, je savais que j’pouvais compter sur toi, le loua Pat en lui coupant abruptement la parole.

Dès lors satisfait du visage de la séance, l’hardi

posa une main amicale sur l’épaule de son confident et lui rendit grâce une nouvelle fois.

D’aspect inoffensif, la fable contée, servit sur un

plateau d’argent, contenta sans réserve l’intéressé que l’évasion occupait dorénavant. Embesogné par les stratagèmes qu’il lui fallait échafauder, il ne con-tint point l’éloge de la benjamine.

— Hourrah ! Hourrah ! Bravo ! Quel ingénieuse roublardise ! Se servir de la fêter pour charmer Bé…

Avant que l’euphorique ne clame haut et fort la

teneur et la portée de la causerie murmurée, Grinn lui plaqua une main sur le bec.

« L’effrontée, se rit-elle éperdument du châti-ment présagé si par malheur pareil aveu venait à accoster la conscience de Béa ? Qui sait ce qu’il ad-viendrait de nos dépouilles. Cette vindicative dai-

Gwendal CLAUDEL

gnerait-elle-même livrer nos ossements à la terre ? Brrr… ».

S’assurant que l’impertinente mesurait son

ravissement, l’adolescent retira sa patte. Se prenant la tête entre les mains, il se désola de la conduite de ses intimes.

« Bon sang de bois, mais qu’est ce qu’ils leur prennent ? Tous deux ne voient-ils pas que j’essaie simplement de réconforter l’âme d’un malheureux ? Qu’ai-je donc fait de si impie pour m’attirer pareil bataillon ? ».

*

* *

Quelques heures plus tard, en fin d’après-midi.

Soudain, Chef tira fermement sur les rênes de l’attelage. Dans la foulée, on retira militairement la toile bariolée. Ainsi privés d’un toit au commode réconfort, les novices ne s’en portèrent que plus ha-gards. En effet, le passage de ces longues heures, mères d’éternels supplices, inocula une émotion grandissante dans leurs naturels.

Ce fut d’ailleurs ce navrant spectacle, sculpté

de mines apeurés et d’impubères transis, qui s’étala auprès de trombines inconnues. Encapuchonnées pour la plupart, les bras croisés, ces figures toisaient le nouvel arrivage.

La dague de l’orphelin

L’une d’elles, s’attifant d’une longue robe

pourpre aux manches aussi larges que la taille du contremaître, confia son scepticisme.

— Est-ce donc la marchandise de cette année ? Diable, combien sont-ils ? Même ces denrées-là pâtis-sent autant des menaces du front ?

Puis, énumérant et scrutant les museaux dispo-sés, celle-ci leur rapporta son incrédulité.

— Un, deux… dix-sept, et dix-huit… Pas même une vingtaine de gamins… La performance de la griffe la semaine dernière éclipse de loin celle-ci. Et regardez-moi ces portraits ! Êtes-vous certain que ces moutards mangent à leur faim. Ils n’ont que la peau sur les os ma parole !

Décontenancé par l’allusion au gang rival, à

peine Grinn s’interrogea sur son prétexte, que dans une précipitation et une précision soldatesques, l’inconnu, tout de pourpre vêtu, s’affaira à se familia-riser avec la marmaille.

Sans état d’âme, il tâta les biens livrés pour

juger de leur qualité. D’un œil expert, il appréciait la valeur de ces garnements.

Lorsque son examen se posa sur Grinn, ennuyé, il exprima clairement sa désapprobation.

— Trop maigre.

— Pffft… pouffa Pat, hilare de la description rendue par le savant.

Gwendal CLAUDEL

D’un ton tout aussi sec, le compétent peignit

également un portrait caractéristique de l’amusé.

— Trop gros.

— Pffft… se tordit Grinn, pareillement divertit par le croquis fourni.

Observant d’un œil détaché la scène, Chef,

pénétré de ladite qualité de ses biens, confiait toute son assurance au spécialiste accaparé.

— Ne vous faites de bile quant aux combats livrés. Je suis pleinement convaincu que ceux-ci satis-feront votre maître. Un « certain » travail d’épuration eu lieu en amont, d’où la maigre composition de l’équipage. Seulement, en vertu de ma fonction, je puis vous assurer que ces moujingues surclassent les marmots de la griffe.

— Je l’espère, je l’espère… Si par mésaventure, la livraison couronne de honte votre profession, vous savez pertinemment le sort qui vous sera réservé monsieur le baron, prétendu chef d’une guilde au grand renom.

« Baron ? Voilà qui est intriguant… », songea Grinn, stupéfait de cette vérité articulée.

Tout en serrant fort les dents, une veine sur le front sur le point de faire jaillir le précieux, Chef s’inclina. Aussi discrètement que le convention l’exigeait, il se courba et montra une formelle défé-rence envers l’homme qui lui faisait face.

La dague de l’orphelin

À proprement parler, la muette flatterie n’était

point adressée à ce chien de palais, mais plutôt à celui qui en tenait la laisse. Assurément, ce laquais, à la solde de l’influent, ne concentrait que peu d’autorité. Cependant, en cet office, il arrachait une fraction du prestige de son seigneur.

Une fois le plongeon traduit, le discipliné fit volte-face et dévisagea les mines ahuries de ses dis-ciples.

Ceux-ci, tantôt affolés, s’enorgueillissaient dé-sormais d’une stupéfaction à l’indicible peinture. Onc Chef ne ploya le genou en gage de soumission. Onc il ne fit preuve d’une telle servilité.

Des murmures étouffés accueillirent l’abracadabrante nouvelle. Le sujet de ces messes basses, responsable de leur amorce, leur imposa crûment le silence.

— Allez en file indienne ! Et que ça saute, bande de morveux ! Le premier qui sort de son rang, je l’emmènerai personnellement saluer la déesse Alé-na ! rugit-il en agitant les poings.

En un tour de main, l’ordre revint. Aussi vite

que ces bruits de fond naquirent, ces derniers s’éteignirent par la seule volonté d’un bipède aca-riâtre. Les bavardages interrompus, chacun put s’enfoncer à nouveau dans ses charades et devinettes à l’épilogue cafardeux.

Gwendal CLAUDEL

Prestement, la procession entreprit de se plon-ger encore davantage dans les entrailles de la capi-tale. S’engageant dans d’étroits et sinueux couloirs humides au possible, la bleusaille se plaignait cons-tamment des curieux arômes emplissant ces boyaux de pierre.

Ces relents putrides, formés d’une indécente

concentration de sang et d’urine, pressaient les bé-jaunes à se pincer le nez et à ronchonner en consé-quence.

— Pouah, c’est q’ça shlingue dans l’quartier ! Jamais senti une odeur pareille ! s’offusqua l’un des novices d’un ton nasillard.

— Eheh, même les pieds d’nos tortionnaires embaument pas autant les pièces, c’est peu dire… souffla Pat discrètement à Grinn.

— Ferme-là imbécile, es-tu devenu fou ma pa-role ? Chef est à deux pas ! le rabroua Grinn, que l’impertinence démontrée alarmait.

Dans une atmosphère particulièrement étouf-fante, s’enchaînèrent les déplaisantes critiques à l’encontre de ce lieu que le fétide élit comme rési-dence.

Chacun y apporta son grain de sel afin d’en

énumérer toutes les tares. Parmi elles, l’hygrométrie et le pestilentiel occupaient une place de choix dans le cœur des crédules.

La dague de l’orphelin

Nullement ébranlé par l’évaluation peu glo-

rieuse attribuée au secteur, l’individu aux longues manches pourpres s’empressa plutôt de leur énoncer la situation de l’établissement.

— Sachez, jeunes gens, que vous êtes ici sous le domaine de Monsieur le duc, bien en dessous de la surface. Bien à l’écart du fracas mondain et de la fadeur commune.

— Dieu seul sait d’ailleurs si l’opportunité de revoir l’éclat du jour vous sera conféré. Finir vos jours en ce séduisant tombeau serait une veine de tous les diables, hein les gosses ?! persifla le capitaine de la troupe de soldats, mobilisée pour l’occasion.

Âgé d’une quarantaine d’années, cet homme

acrimonieux ne déguisait au que point sa suffisance envers ces enfants livrés au désespoir.

Flanqué d’un camarade autrement plus jeune et

aux traits de profil étrangement similaires, le garde d’âge mûr et au casque roux témoignait tout de même une déférence manifeste envers l’homme aux manches pourpres.

*

* *

Guidant le cortège dans un dédale d’allées et

de croisements interminables, ce comité de mysté-rieux livrait parfois quelques intrigues à un Chef

Gwendal CLAUDEL

grincheux se contentant de « humpf », et de « grumpf », comme unique répartie.

De son côté, Grinn s’échinait à mémoriser

l’itinéraire emprunté. Seulement, le complexe agen-cement de ces galeries lui rendait la tâche pénible-ment absconse.

« Les virages usés sont bien trop nombreux, impossible donc d’en sauvegarder le parcours. Pour-quoi créer un tel brouillamini sous le palais ? Qui se persuada de la sagacité de ce bazar ?! ».

Irrité par le cachet labyrinthique de l’endroit

que l’insalubrité horripilait, le jeune homme ne cessa de maugréer. Malgré tout, il retint une poignée de passages et de détails d’importance, dont il n’était encore traversé du caractère décisif.

*

* *

Au cours d’une avancée qui leur parut intermi-

nable, les infortunés passèrent devant une série de cachots inéclairés et vraisemblablement inhabités depuis longtemps.

La plupart de ces sinistres quartiers imprimè-rent en ces impubères un vif sentiment d’inconfort. Nul n’en pénétrait l’office, mais tous souffrirent d’un pâle vertige à la vue de ces grilles de fer forgé.

La dague de l’orphelin

Ces simples barrières de métal divisaient les alentours d’une paix ténue. Étrangement, il paraissait que ces barreaux ne remplissaient le rôle d’une ba-nale isolation, mais plutôt celle d’une préservation.

Malgré toute son assurance, Grinn ne pouvait se départir d’une branlante certitude. « Ces geôles nous gardent de ses habitants… ».

Une anxieuse petite voix lui intimait de re-brousser prestement chemin et de s’esquiver. Toute-fois, nonobstant son appréhension, il persévéra. Pas à pas, se présentait assurément plus loquace cette faible plainte, que la patte du destin pressait toujours davantage.

Ce mordant pressentiment, Grinn n’était point

le seul à en apprécier l’offense. Un des innocents, courtaud et plutôt musclé pour son âge, prit son courage à deux mains et brava l’occulte.

Ravalant ses peurs et ses ultimes craintes, sous les railleries de ses camarades, il s’avança vers l’une de ces cellules desquelles une indicible émanation fuyait.

L’érudit à la tunique pourpre, sur le point

d’intervenir et de morigéner l’impudent pour cet écart de conduite, se ravisa brusquement. D’un œil moqueur, il se recueillit devant cette scène perpétrée par une malheureuse intelligence.

Gwendal CLAUDEL

Alerte, le garnement s’aventura précautionneu-

sement. Aux portes de la maisonnée, il en caressa la façade et fut surpris d’y dénombrer moults marques et entailles à même le fer !

Poursuivant son inspection, tâtant ces vestiges d’une ire insoupçonnée, à mesure qu’il prenait cons-cience de l’abondance et de la dimension de ces cica-trices, ses yeux s’écarquillèrent.

Au même moment, de ténus bruissements re-bondirent entre les parois du tunnel, accompagnés de quelques grognements étouffés.

Pétrifié par sa déduction, il ne put s’empêcher

d’esquisser un mouvement de recul, aussitôt rappor-té par le timbre cinglant d’un Cid moqueur.

— Tsss… J’le savais, il joue les durs à cuire, mais au fond, il reste qu’un sale mioche le p’tit.

— Un « sale mioche » dis-tu ? Alors r’garde ça ! se rengorgea le courtaud.

Échauffé par la pique de son camarade, le té-méraire approcha légèrement son visage de l’impénétrable. Son portrait, épousant les surfaces froides du métal, exsudait abondamment les marques d’une panique grandissante.

« Sniff, Sniff, ça n’sentirait pas l’chien mouillé tout à coup ? », s’étonna Pat, que le flair réveilla de sa torpeur.

La dague de l’orphelin

Ainsi rappelé à l’ordre, sur le point de consul-

ter son pendant, un cri déchirant éclata.

— Aaaaaaah !

Avisant tout le beau monde du souterrain, un hurlement strident se réverbéra sans réserve dans ces insondables boyaux.

En son épicentre, un plaisantin, la figure lacé-rée, braillait intensément. Une paire de profondes estafilades, desquelles jaillirent deux geysers écar-lates se révéla aux témoins.

La douleur atroce l’aveuglant, il se rendit péni-

blement au pied de ses amis. Lui qui tantôt faisait étalage d’une fabuleuse vantardise, le voici qui gei-gnait, incapable d’articuler le moindre mot.

À la vue du misérable, ces confrères ne purent réprimer un violent sursaut. Le sanglant de la sé-quence les prit totalement au dépourvu, et comme seule réaction, les juvéniles s’entassèrent contre un mur nu, loin de l’être gâté.

— Que l’on me fasse taire ce braillard ! Il risque de les réveiller inutilement ! tonna l’hôte de ces cata-combes.

Conformément, à l’ordre sommé, un des

gardes, celui à l’âpre verve et au crin alezan, posté au flanc gauche de la procession et non loin de l’infirme, dégaina son arme.

Gwendal CLAUDEL

L’argument en question, une lame de quatre-

vingt-dix bons centimètres, reluisant faiblement à l’éclat des quelques flambeaux, s’éleva hardiment. Puis, le soldat l’abattit sèchement sur le cou de la bête blessée.

Schlak !

Telle la corde d’un arc que l’on relâche, le corps

du courtaud se tendit d’un coup sec. Sur le coup, comme figé dans le temps, il ne bougea d’un milli-mètre. De ce tableau, tous retinrent leur souffle, spé-culant sur la réalité-même de ce placide scintillement né à la chute de l’épée.

« M’enfin, j’n’ai pas rêvé ! », se scandalisa Pat, abasourdi par la mollesse de l’instant.

Après quoi, dans une langueur infinie, la tête du pauvre type se désolidarisa de son buste et tomba dans un bruit sourd.

Plop !

Celle-ci, poussée par une force invisible, roula singulièrement et acheva sa course effrénée au pied d’un Grinn pour le moins sidéré.

Sur la physionomie du déchu, l’on pouvait

encore y lire toute la douleur infligée, ainsi que la stupeur qui y naquit à la suite de l’injonction du gé-néral autoproclamé. Les yeux de l’enfant, encore si

La dague de l’orphelin

démonstratifs, dénotaient d’une juvénilité que l’appel des défunts ne sut entacher.

*

* *

Très vite, la peur et la consternation gagnèrent les rangs des dix-sept participants. À peine eurent-ils pénétrés la caverne de ces malandrins, que le sort les pluma d’un de leurs membres !

« La seconde épreuve n’a pas encore démarré que s’éclaircissent déjà les rangs des prétendants… Ça promet du beau encore cette histoire… », s’affligea Grinn, de moins en moins garanti de la survie de son peuple.

Dorénavant coupable d’une dépréciation de

l’étranger, celui-ci subodora que le repaire de ces extravagants brigands pouvait bien se porter garant de ses ultimes obsèques.

Soudain, une épaisse odeur de sang fraîche-ment déversé assaillit les narines des présents. Cet assaut olfactif ne fit que ranimer les badauds, effarés de l’horreur qui se déroula juste sous leurs yeux.

Sans prévenance ni délicatesse, l’un des leurs se

vit crûment décapité. Sans nul état d’âme, un homme de troupe lui accommoda ses dernières volontés.

« Serait-ce donc une de ces mises à mort orches-trées de la main du puissant ? Une de ces exécutions

Gwendal CLAUDEL

dont la logique elle-même échappe aux plus érudits ? Une de ces pratiques réservées à une humble pléiade d’élus, l’exerçant sans compter et se moquant éper-dument d’éventuelles représailles ? C’est tout bon-nement… fascinant… », s’émerveilla Grinn, charmé par tant de désinvolture à l’égard d’une vie humaine.

Tout à coup, un grognement provenant de la cage adjacente s’éleva. Rauque, guttural, de cette plainte étouffée émanait une perfidie sans nom. Une solitude manifeste s’exhalait de cette antre de la-quelle une offense naquit. Nul n’en gagnait l’habitant, mais tous étaient fameusement avertis des dangers que sa compagnie enfantait.

À la lueur des torches, ondoyant faiblement, se projetèrent les traits d’une sauvage silhouette. Horri-fiés, les jeunets fixèrent le fruit de leur pressentiment. Retenant leur souffle, ces atterrés ne purent que louer l’indomptable prestance de la bête du logis.

Un loup, un énorme loup leur faisait nûment face ! Par son pelage sombre, sans doute en raison de la dense obscurité du lieu, ses crocs blancs ne s’en portèrent que plus francs.

Chacun de ses souffles s’accompagnait d’un

petit nuage de vapeur, accentuant encore davantage le parfum bestial de la pièce. Enfin, pour compléter l’effroyable vision que les ingénus se faisaient de ces

La dague de l’orphelin

monstres du croissant de lune, un épais filet de bave, dégoulinait de sa mâchoire.

Une de ses pattes, la droite, saignait à faibles gouttes. Dans un discret chant de « Ploc, ploc », ces larmes vermeilles chutaient modestement et ajou-taient une touche théâtrale.

Le souverain de cet instant, se pourléchant les babines, toisait crânement ces bambins qui lui firent l’affront de pénétrer sa résidence sans en mesurer les conséquences.

Avidement, le cupide examina ces frêles bi-pèdes qui se départirent aussitôt de cet orgueil tantôt brandi. D’emblée, les complexions perdirent de leur éclat. D’emblée, les vertiges embrassèrent les mouf-flets au devenir incertain.

D’un lâche coup de coude, Pat héla son égal.

— Heuu… C’est moi ou j’ai l’impression qu’ils comptent nous offrir en pâture à c’te bête ? Narquois, Grinn s’empressa de rectifier son ami.

— « C’te bête » ? Mon pauvre, je crois plutôt que nous possédons chacun notre rusé…

— M’enfin, qu’est-ce q’t’entends par « chacun le nôtre…? ».

À peine eut-il achevé sa devinette que l’effarement l’étourdit. Sa conclusion, au combien grossière pour son caractère scabreux, l’intimidait bigrement.

Gwendal CLAUDEL

Bafouillant tel un marin sur son transport que l’ire de la mère emportait au large, Pat constata la gravité de l’affaire.

— Mais… mais… je… que… comment tu l’sais ? M’dis pas que…?

Hochant amèrement la tête, Grinn rapporta son en-quête.

— Tout juste, depuis le début, j’ai dénombré pas moins de dix-huit occurrences où cette fameuse odeur de « chien mouillé » m’a traversé. Je ne guigne après l’honneur de l’oiselet de mauvaise augure, mais qui dit dix-huit odeurs, dit…

— …dix-huit loups dans ces odieux cachots… compléta Pat livide.

« Que Dieu nous garde… », pria Grinn.

Cédant à l’abattement, de plus en plus certain

du bien-fondé de sa démonstration, il s’adressait désormais à ces divinités à l’occulte essence. S’agenouillant auprès de ces entités célestes, il les supplia d’intercéder en leur faveur, et notamment de celle dont la main lui était fermement confiée.

Suzy, pâle comme le plus pur des linges depuis le sinistre levé de rideau, se murait dans un impéné-trable silence. Se cramponnant à la patte de son ga-rant, dans un état second, elle semblait évoluer dans une tout autre province.

La dague de l’orphelin

 

Chapitre VII

 

Canicule au palais

 

Citadelle d’Almendra, dans l’enceinte du palais, une poi-gnée d’heures auparavant.

 

Depuis plusieurs jours, il régnait une folle effervescence entre les murs de la demeure royale. Dans une ébullition sans nom, les domestiques s’affairaient avec mouvement. Dans de curieuses menées, ces subordonnés princiers s’agitaient plus que de coutume.

Il semblait d’ailleurs à ces membres que la der-

nière fois où pareille secousse étreignit le château remontait à un temps perdu. Celui peut-être lorsque

Gwendal CLAUDEL

le roi Vergon prit la main de son épouse sous les hourras d’une foule en liesse. Et encore, l’émotion de cet instant cérémonieux et espéré de longue date, ne pouvait décemment se mesurer à la soudaineté de la présente sensation.

Le bruit courait que l’on attenta à la vie de la

protégée du roi ! Celle-là même qui déchaîna les foudres du monarque lorsqu’à l’aube de ses six ans elle faillit trépasser sous le galop d’un étalon guidé par la négligence d’un insouciant sujet. Le fortuné ne sut d’ailleurs jamais ce qu’on lui reprocha pour que châtiment soit rendu.

Selon ces rumeurs, lors d’une virée exception-nelle en dehors de la douce quiétude du palais, la petite reine, en pleine baignade avec ses suivantes, fut sauvagement attaquée par un mystérieux assas-sin. Fort heureusement, la Garde, jouxtant la zone de front, intervint promptement et mit en déroute l’égorgeur.

De plus, le conte promouvait la piste de com-plices puisque le fuyard, dans son escapade, invecti-va ses acolytes à assumer le sentier de la retraite. Toutefois, dans les esprits de tout un chacun, un fait conservait assurément sa science, la destinée de la princesse faillit lui être arrachée.

Soutenus par les membres de l’escorte aux

premières loges du drame, ces commérages allaient

La dague de l’orphelin

bon train et trouvaient splendide résonnance dans l’intime du personnel. Ces employés de maison riva-lisaient d’ingéniosité pour dépeindre une scène dont ils ne réceptionnèrent que des on-dit.

Tantôt l’identité de l’agresseur était celle d’un

redoutable voyou à la solde d’une principauté rive-raine, tantôt on lui prêtait celle d’un bandit de grands chemins, détroussant le riche et louant l’honnête. Nul ne s’accordait pleinement sur le caractère de son portrait, ou même le motif qui le poussa à effleurer l’irréparable.

Malgré l’évidente nébulosité de l’exposé du

malandrin, aucun des fidèles ne s’en offusquaient. Indéniablement, pour ces fanatiques des qu’en-dira-t-on, l’esthétique de ces clabauderies ne résidait point dans l’authenticité de leur cachet, mais bien dans l’affriolant de leur profil.

Avec certitude, dans ce milieu, peu importe si les faits venaient à être remodelés au profit d’une fraîcheur bienvenue. L’essentiel dérivait de leur exis-tence et de la perduration du manifeste. Par consé-quent, nul ne s’évertuait à démentir la nouvelle, mais s’échinait plutôt à contribuer à son évolution, quitte à revêtir l’enveloppe du hâbleur.

L’anniversaire de la princesse approchant à

grands pas, ce brûlant sujet de discussion trouvait d’autant plus écho dans le cœur des amateurs de royaux ragots.

Gwendal CLAUDEL

Sujet intarissable de controverses et de que-relles, cet ombrage à l’héritière du trône, au-delà de ravir ses partisans, escagassait au plus haut celle qui en était la cible.

*

* *

Chambre de Sérina.

Pendant que chambriers, soubrettes, gouver-nantes, marmitons, écuyers et autres inférieurs con-fabulaient entre eux, une jeune dame, les joues rosies par l’indignation, faisait les cent pas.

— Nous voilà dans de beaux draps Mèl… Père ne voudra plus jamais que je pose ne serait-ce qu’un millimètre de mes souliers hors du château, soupira l’hôte de la pièce.

— Allons, allons, n’est-ce pas tout de même un peu exagéré ? Le baraquement au palais ne sied guère à une dame de ton statut.

— Humpff… Penses-tu… il est certain que mon paternel s’arrache les cheveux en ce moment, et que son seul vœu serait de me claquemurer pour toujours dans l’étroitesse de ses murs…

Complétement démoralisée par la contrariante tournure de l’épisode estival, Sérina se laissa choir sur le lit. Contenant difficilement ses larmes, elle tapa d’un poing rageur sur la molle étoffe de sa litière.

La dague de l’orphelin

— Pourquoi faut-il que le sort s’acharne sur moi ?! À peine suis-je modestement libérée de ses chaînes que je me dois de renouer avec la rudesse de leur caresse !

Le cœur serré, la rouquine étudia sa maîtresse et s’en alla la réconforter.

— Voyons, ma tendre amie, des occurrences de ce genre sont pléthores dans ces contrées, surtout lorsque affublées du diadème de la petite reine.

— Avec ma situation familiale que tu connais fort bien, penses-tu honnêtement que Père consentira à d’ultérieures escapades ? Jamais plus ces distrac-tions ne m’égayeront. Jamais plus le vivifiant baiser de la rivière d’Argent ne me sera délivré…

Massant tendrement le dos tendu comme une enclume de sa patronne, Mélusine s’escrimait à res-susciter un sourire oublié.

De son côté, grognonnant comme le plus bour-ru des marins, Sérina n’allait de main morte envers les cibles de sa grisaille. Parmi elles, le jeune Klep, un adolescent de son âge qui la courtisa dès que don de parole lui fut nanti.

— Raah… Et ce Klep de pacotille, voilà qu’il m’envoya un de ces maudits plis à l’eau de rose. Eurk, j’en serais touchée lorsqu’il cessera de se curer le nez. Je conçois que Monseigneur veuille achever sa soupe sur une note personnelle, mais est-il nécessaire de le faire en ma compagnie ?

Gwendal CLAUDEL

Décriant le maintien peu glorieux d’autres pri-

vilégiés, elle continua inlassablement ses leçons de morale. Tous y prirent pour leur grade. Nul ne fut ménagé dans ce tribunal présidé par une juge en-gloutie par l’amertume.

Mélusine, que la sieste tiraillait presque, à force d’embraser la morosité attenante, faillit saluer Mor-phée. Forte de moult tentatives infructueuses, elle s’était résolue à ne plus s’acharner dans la quête d’une joie fugace sur un visage amical.

Cependant, contre toutes attentes, lorsque s’effondra son entêtement, elle vit enfin une lueur d’espoir dans l’un des phrasés opposéS.

— Pffff… Chuis fichue, jamais plus Phile et toi ne me joindrez pour une partie de campagne… Sé-questrée comme je le serai, il me sera vain que d’escompter réitérer la virée.

— Mais oui, c’est ça ! Tu n’as qu’à t’éclipser du palais au nez et à la barbe des membres de la mai-sonnée, s’enflamma la favorite, persuadée de la jus-tesse de son imagination.

— Ah, ça ma grande, j’ai maintes fois tenté l’expérience durant mes jeunes années. Crois-moi, j’ai failli en payer le prix fort, la morigéna Sérina que l’évocation de ce poignant souvenir ravivait de vi-laines plaies.

— Rooh… tu n’es plus en âge de te faufiler entre les ambles d’un trotteur, regarde-toi, je suis sûre que

La dague de l’orphelin

la foule se fendra en deux pour que tu te fraies un chemin à travers elle.

— N’est-ce pas toi qui soutenais tantôt « au nez et à la barbe de ces résidents » ? Tsss… tu parles, et puis quoi encore ? Sans la Garde peut-être ? la railla la princesse, aussi défaite qu’exaspérée.

Pouffant bassement comme un garçon de rue, Mélusine se prit les côtes.

— La « Garde »…? Pfffff… Il paraît qu’ils sont restés toute la nuit et même jusqu’au petit matin pour retrouver la trace du malandrin.

— Oh…? s’étonna Sérina que l’allusion à son « oncle » piquait l’intérêt.

— Pour sûr, ce sont les lavandières qui me l’ont soufflé ce matin, assura Mèl en bombant le torse.

Se figurant que la piste de ce subordonné au statut privilégié dans le cœur de sa pendante l’égayait, ou du moins l’intriguait, la rousse enchaî-na.

— Te souviens-tu de la tête de Phile après que ses hommes se soient ridiculisés par l’étalage de leur incompétence ? Il en était devenu presque bleu, de rage, de honte, ah, ça je me le demande bien… Qu’en dis-tu ?

— Eh bien je… s’engagea la princesse, peu sûre de la réplique à tenir sans que s’entache de trop l’honneur de son loyal.

Gwendal CLAUDEL

— Oh, et l’autre qui s’est jeté tête la première dans la vase. Haha… quel spectacle ! Le maladroit, nous avons dû le repêcher pour qu’il ne finisse par nourrir les poissons…

*

* *

Extatique, Mélusine revivait avec jeunesse les événements qui enfantèrent l’émoi de son présent. Avec une prodigieuse factualité, elle parvenait à retranscrire dans les moindres détails des scènes d’actes verbeux.

Ainsi, sans discontinuer, elle ne cessa de caille-ter sur ces épisodes d’un frais passé. L’une de ces péripéties, haute en couleur, lui soutira un soupir.

— Oh, et te remémores-tu l’instant où le bougre s’étala de tout son long sur la berge opposée. Pffff… je n’arrive pas à croire qu’il s’écroula avant même d’atteindre sa cible ! les hommes sont de tels godi-chons…

Réalisant qu’à sa déclame elle semblait regretter cette gaucherie, elle se rectifia vite.

— Quoique, ce malotru pataud de naissance nous dispensa une bien belle attraction …

Faisant fi de l’inélégance amicale, Sérina, un

brin distraite, se prit au jeu de l’amusée.

La dague de l’orphelin

— Hahaha… Heureusement que l’assassin n’était pas soumis par un quelconque impératif car jamais Phile et ses subalternes, doués de leur bur-lesque, ne seraient arrivés à temps pour me secou-rir… Rien n’aurait pu décemment l’empêcher de…

Brutalement, la jeune femme à la crinière d’argent étouffa son phrasé. Accouchant de l’évidence, elle ruminait sur l’étrange débouché de l’assaut perpétré par le vilain.

« Le rôdeur avait tout son temps pour attenter à ma vie, mais contre toute attente, il n’en fit rien… à croire que… ».

— Séré… que marmonnes-tu ? s’approcha la rouquine, enquêtant sur le mutisme publié.

— Oh rien… rien… Juste que j’étais parfaitement en phase avec ta remarque sur l’impéritie de nos soldats et que ceux-ci ne remplissent que peu leur rôle. Les exigences en matière de défense et de pro-tection doivent être redressées de toute urgence ! Il en va de l’avenir d’Almendra… que dis-je, de la na-tion !

Décontenancée par le virage emprunté par son interlocutrice, Mélusine, sur un ton léger, ironisa sur la qualification des combattants du royaume.

— Mouais, et dire que ces traîneurs d’épée fu-rent spécialement triés sur le volet. Ah… que je vou-

Gwendal CLAUDEL

drais serrer la patte de leur instructeur afin de lui témoigner toute mon admiration…

— Rooh, tout de même Mèl, tu exagères… la reprit Sérina qui ne tolérait que peu les brimades envers sa Garde rapprochée, surtout lorsque l’on flagellait le meneur du bataillon.

— M’enfin Séré, tu ne vas pas te mettre à pren-dre leur parti ? Avec pareille inaptitude, à croire que l’on souhaite notre fin ! s’exclama la rousse outrée.

Balayant d’un revers de la main la protestation

voisine, la princesse préféra écarter de l’ordre du jour ce discuté. Habilement, elle opta pour une substance plus neutre.

— Ah, tiens Mèl, des nouvelles de mon père et de ma mère depuis que nous sommes rentrées ? Voi-là déjà quatre jours que l’escapade entendue s’est déroulée, et aucune sympathie ne me fut impartie.

Ravie de la tournure du dialogue, Mélusine s’empressa d’y donner suite. Ayant préparé un suc-cinct rapport en prévision de la requête voisine, elle en porta fièrement la couleur.

— Le jour même, une dépêche fut envoyée dans leurs appartements et remise en mains propres afin de les informer de l’incident du lac. Depuis lors, ex-cepté le vaste remue-ménage chez les domestiques, vos parents, eux restent de marbre à la vue de tout ce cirque. Votre père, que la missive ébranla forcément,

La dague de l’orphelin

se terre dans un lourd silence que même sa femme ne semble briser. Peu de nos semblables ont aperçu son portrait depuis ladite livrée.

— Humpff… Quel bande d’ingrats ! Ces deux-là font magnifiquement la paire lorsqu’il s’agit d’incommoder leur fille ! La réticence n’est visible-ment que d’or pour qui croule dessous ! se plaignit une demoiselle nerveuse.

— Peut-être que… ânonna la rousse peu sûre de la justice de son intervention.

— À peine suis-je victime d’un regrettable accroc que ces voyous affichent un calme olympien. N’ont-ils la moindre once de courtoisie à l’égard de leur propre sang que le malheur avertit ?

— Voyons Séré, je suis persuadée que Sa Majesté et sa compagne ont fort à faire et qu’ils accourront à ta porte une fois libérés de leurs fonctions, la modéra la rouquine, s’aventurant en terres hasardeuses.

Sur le point de s’étouffer à l’audition de

l’illogisme de sa tendre amie, la princesse la railla sur sa saugrenue tirade.

— Eh bien Mèl, il faut croire que le château du-quel s’élève notre entretien est bien plus vaste que celui prisonnier de mes souvenirs… Insinuerais-tu que les promenades de l’édifice sont si populeuses que le maître des lieux et sa douce s’y perdraient, au point d’en oublier les quartiers de leur fille…?

— …

Gwendal CLAUDEL

— Rah ce bougre à force de me témoigner aussi peu de civilité, j’en viendrais presque à l’injuri…

Soudain, la voix claironnante d’un des deux

gardes postés à l’entrée infiltra l’appartement.

— Sa Majesté le roi demande une audience avec la princesse Sérina Vergon Viana !

Éberluée, la paire d’amies se dévisagea. Que trop stupéfaites par ce brusque changement d’atmosphère, aucune des deux ne proféra le moindre son.

Le cerveau en ébullition, Sérina tâchait de mettre un tant soit peu de hiérarchie dans ses inopi-nées pensées. « Le roi… mon père… une audience… maintenant ? ».

Interloquée, elle songeait déroutée aux retom-bées de ladite entrevue avec son paternel. Bien qu’elle le railla tantôt pour son inapparente curiosité, la voilà qui faillit à donner suite à la prière de la par-tie opposée.

Les secondes passant, le soldat réitéra sa sup-plique. Encore une fois, nulle riposte ne fit écho à l’intonation étrangère.

De l’autre côté, les adolescentes percevaient un

entretien étouffé entre un capricieux et son docile. Le premier manifestait une sérieuse aigreur quant à

La dague de l’orphelin

l’absence d’interaction, tandis que le second s’évertuait à nuancer l’humeur du révolté.

Le monarque, bigrement surpris de ne recevoir de réponse positive à son appel, tournait comme un ours en cage.

Atterré de ne voir la porte s’ouvrir en grand et

de surprendre le museau diaphane et bouleversé de son héritière, le souverain commençait à se faire du mauvais sang. Lui qui présumait en la présence de sa fille dans l’enceinte du palais comme escompté, ma-nifestement, le poids du sablier compromettait cette certitude.

L’ordre royal, davantage qu’une douce et inno-

cente invitation, ramena les jouvencelles à la raison. Condamner ainsi leur supérieur aux affres du silence traduisait un criant mépris, surtout lorsque était re-nouvelée l’exhortation ! Quand bien même aveuglées par l’embuscade, le statut revêtit ne les habillait de l’autorité proposée.

Tant bien que mal, Sérina balbutia faiblement un « entrez », si discret qu’elle en vint à se demander si son assentiment traversa le bois. Sans détour, le craquement du bois lui apporta sa lumière. Son souffle fut entendu !

Redressant en toute hâte sa chevelure que le récalcitrant exaspérait, la jeune femme angoissait quelque peu sur l’horizon des phrasés à venir.

Gwendal CLAUDEL

« Père qui s’enquiert de ma santé et pénètre dans mes appartement, en voilà une première… Bon, déjà quatre jours, mais peut-être saura-t-il m’éclairer sur sa défection…? », songea-t-elle, tout en guettant le pas de sa chambrée.

Un homme, à l’imposante stature, sans doute

nécessaire pour que parade le cercle d’or, entra alors dans la chambre de la princesse. Il jeta sommaire-ment quelques coups d’œil à gauche et à droite, comme pour mieux juger les goûts de son hôte.

Puis, s’étant suffisamment instruit, il acheva

son inspection sur l’examen des résidentes. Frémis-santes, celles-ci exprimaient une timidité certaine.

Ça y est, le roi Vergon est arrivé !

 

.

La dague de l’orphelin

 

Chapitre VIII

 

L’entretien

 

De bruns yeux, desquels transparaissaient une sagesse millénaire, surmontés d’épais sourcils, fixaient avec une suffocante curio-sité la cible de l’étude.

L’objet d’appréciation, Sérina, tressaillait fai-

blement à l’exercice de son paternel. Jamais pareille inspection ne lui fut rendue par l’homme maniant les rênes du royaume. Se grattant fébrilement une barbe grisonnante, poussant une poignée d’interrogations étouffées, le roi Vergon semblait prospecter un trouble qu’il ne décelait point.

Gwendal CLAUDEL

Bien que la progéniture de l’examinateur bron-

chait quelque peu à l’événement, sa voisine, elle, tremblait comme une feuille malmenée par une bise indiscrète. Pour une dame du statut de Mélusine, le choc était tel que les mots lui manquèrent et qu’elle faillit s’étouffer à de nombre reprises en vue de sa-luer Sa Majesté.

Néanmoins, rouge écarlate, elle parvint à arti-culer un semblant de politesse envers celui qu’elle considérait assurément comme l’un des plus grands de son temps. Pour la toute première fois, elle put examiner de près celui détenant la prépotence sur des centaines de milliers de têtes. De fait, son ébran-lement n’embastillait nulle frontière.

Se fendant d’une courbette et balbutiant un

soupçon de déférence, elle bégaya son humilité.

— Vo… Vo… Votre Majesté… Je… Je… Quelle agré… agréable sur… surprise…

Bien au fait de son risible, elle multipliait les pardons et sollicitait l’indulgence du roi afin d’excuser sa piètre représentation.

Celui-ci, n’ayant que faire du comique d’une des compagnies de son sang aussi burlesque soit-il, la congédia compendieusement.

— Bonjour Mélusine. Je vous prie de m’accorder un moment seul avec ma fille. Vous n’y voyez-là d’inconvénients je présume ?

La dague de l’orphelin

De ce timbre de voix si caractéristique, modelé à travers ses années de service, perçait un impéria-lisme certain. Non point celui prêté au galant, mais plutôt celui attesté du puissant.

— Bien sûr Votre Majesté… bredouilla la rou-quine, le minois cramoisi.

Ainsi effarouchée par l’imposante démonstra-

tion, l’interpellée, se confondit en excuses et se sauva bien volontiers. Battant précipitamment en retraite, elle concéda de bonne grâce sa présence en cette pièce qui lui parut tout à coup bien plus protocolaire que lorsqu’elle s’y était introduite.

Puis, s’esbignant, elle se rendit compte d’un stupéfiant phénomène. « Ça alors… Il se souvient encore de mon prénom !! », se réjouissait-elle, toute bienheureuse. « Le roi en personne m’a parlé… à moi… la discrète, l’humble Mélusine Cretiloli ! Vite, je dois en informer Mère ! ».

Dans le système féodal classique, que les diri-geants adressent la parole aux accessoires de la mai-sonnée est un fait hautement invraisemblable. Lors-que par-dessus le marché le dominant décochait le blason du subalterne, la félicité de ce dernier était promise pour les dix prochains printemps !

Comprenez ainsi l’exultation de ces instru-

ments du roi qui ne frayaient finalement que peu

Gwendal CLAUDEL

avec le commandant de la nation. En effet, quand bien même les sans-grades fricotaient avec la royau-té, ceux-ci ne disposaient que de privilèges restreints.

Tant que le lignage ne se targuait d’un patro-

nyme éloquent, l’héroïsme de naissance demeurait celui d’un roturier condamné à le rester.

*

* *

Père et fille désormais seuls, l’entretien pouvait

dès à présent s’ébaucher. Se toisant longuement, ni l’un ni l’autre n’esquissait la moindre manifestation. Tous deux se jaugèrent, méfiants. Sur la défensive, aucune des parties ne démordait de sa position.

Par conséquent, s’installa un épais silence qui

ne fit que s’appesantir au passage de ces secondes rythmés par l’incessant « Tic-tac » de l’horloge. Per-ché sur la commode en acajou, ce dispositif, dans une justesse monotone, imprimait une mesure assidue, seule architecte d’une quelconque activité.

Voyant que sa fille, aussi têtue que lui dans une jeunesse soupirée ne céderait pas, le roi, dans une épatante conduite, se résolut à prendre les devants.

— Sérina, je…

— Quatre jours…

— Pardonne-moi ? rétorqua le monarque un brin décontenancé par l’interruption de sa fille.

La dague de l’orphelin

— Cela fera bientôt quatre jours depuis les péri-péties de la rivière…

— Enfin Séri…

— Quatre jours que je m’interroge sur la pro-fondeur de votre amour envers ma personne.

— Je…

— Pas une visite ne me fut rendue. Pas un mot ne me fut soufflé ou même griffonné. Rien… si ce n’est une discrétion sépulcrale allouée aux damnés en leur pénitence éternelle.

« Grmml… pas étonnant que Mère ne daigne lui accorder une œillade… Bien que le cierge, si bon-nement entretenu autrefois, s’éteignit à l’appel du grand voyage de Terli et Nomé, le lascar pourrait faire un effort… ».

La petite reine, bien décidée à lui faire joliment payer pour son manque de tact, ne lui laissait nul répit. Sans discontinuer, elle assommait son paternel de récriminations. Faisant fi d’une éventuelle plai-doirie allant à l’encontre de sa verve, elle graciait le maître de la nation de son humeur massacrante.

En cet instant, venter sa frustration comptait autrement plus que le port de fins gants de soie, mes-sagers d’une indulgence manifeste.

Le souverain, non dupe du stratagème de sa rosière d’argent pour le blâmer bellement, s’ingéniait

Gwendal CLAUDEL

à dénicher dans le réquisitoire princier une quel-conque échappatoire.

— Voyons, tout ceci est ridicule…

« Oh mon bonhomme, n’espère pas t’en tirer à si bon compte, je ne suis pas une de tes serfs s’appliquant éperdument à glaner tes faveurs… ».

Revenant à la charge, Sérina brandit bien haut la ruine suscitée par les grouillants bruits de couloirs pour une créature de son rang.

— Savez-vous qu’en ce moment les domestiques de notre demeure s’en donnent à cœur joie ? Qu’ils ternissent mon nom et le crédit lui étant jadis concé-dé ?

Passant outre son émotion de plus en aigue,

elle prolongea sa réplique sous le regard froid de celui à qui elle devait la présence.

— Voilà quatre jours que de ces langues déliées retentissent les interrogations concernant le temps qu’il me reste avant de partir rejoindre mes frères ? J’ai également ouïe dire que des paris à ce sujet se multiplient et gagnent les échoppes en dehors du palais !

Désolé, le monarque s’adressa à sa progéniture

sous un ton qui ne laissait que peu place à l’argutie.

— Allons, tout comme moi tu sais qu’il est vain que d’espérer taire les commérages du personnel de maison.

La dague de l’orphelin

Se tenant droit comme un i, le visage sérieux, il con-tinua.

— Quand bien même ces racontars renferment un soupçon de vérité, jamais ces inepties n’empoisonneront le lustre de notre lignée… jamais de pareilles balivernes ne profaneront les fondations de notre maison… pas tant que je conduirai ce peuple…

En cet instant, une grâce et une sévérités majes-tueuses éblouirent fugacement Sérina, surprise du solennel affublé. Elle qui ignorait jusque-là qu’une telle vertu le flanquait malgré son éclat déclinant, elle en ressortit interloquée.

Cachant son ahurissement, elle s’accorda à cette

remarque on ne peut plus rationnelle.

— Humpff, sur ce point, je peux qu’acquiescer.

— Quoi qu’il en soit, je ne suis pas venu me que-reller avec toi, et encore moins conjecturer sur la nature de ces viles rumeurs portées à ton insu. En ce domaine, malheureusement, les vrais rois ne sont point ceux qui portent la couronne, mais bien ceux qui la jugent. Sais-tu que…

— Venez en au fait Père… supplia la princesse, d’ores et déjà meurtrie du monologue s’esquissant.

— Hum… Hum… Tu as raison. Depuis que tu es rentrée de ta… sortie, comme tu dois t’en douter, je ne suis pas resté les bras croisés. J’ai lancé une bri-

Gwendal CLAUDEL

gade à la recherche de l’homme que tu as aperçu. Et…

— Et…? Père ?

Dans son allocution, le souverain s’était figé.

Muet comme les pierres tombales accolés à la péri-phérie ouest du quartier de la Madeleine, le discou-reur paralysa sa verve.

Seule une pointe d’énervement transparaissait de ses sourcils tressautants. Une haine noire, viscé-rale, fichée à cet inconnu, menaçait d’écarter le roi du sentier de l’éclairé.

Puis, n’en pouvant plus, le colérique céda aux

sombres pulsions de l’acrimonie.

— …et il est absolument hors de question que ce malfrat menace à nouveau ta vie ou celle des habi-tants de ce royaume ! rugit-il en appuyant sa tirade d’une étincelle emportée.

Quelque peu enthousiaste dans sa fureur, il renversa par la même occasion un service de thé, largesse d’une principauté voisine pour le treizième printemps de sa propriétaire. Dans un divertissement aérien, la théière, les tasses, et leurs soucoupes valsè-rent pour s’écraser doucement sur la moquette en contrebas.

*

* *

La dague de l’orphelin

Alertée par la commotion attenante, en toute hâte, la sentinelle pénétra la tempête.

— Votre Majesté, tout va bien ?!

— Sortez ! Et que l’on ne me dérange sous aucun prétexte ! tonna l’interrogé sur les nerfs.

Congédié d’un revers de main furibond,

l’obligé s’éclipsa sans demander son reste.

Penaud, le seigneur de ces contrées s’adressa à

sa fille sous un tout autre ton.

— Aheum… Pardonne cet… éclat. Pour ce qui est de ce si joli service désormais… harassé, je t’en apporterai un neuf, bien mieux que le précédent.

Puis, reprenant de sa royale prestance, il reprit le fil de son annonce.

— Bien que nous n’ayons point réussi à mettre la main sur ton assassin, nous avons tout de même réussi à obtenir de précieuses informations sur lui et l’un de ses complices ! jubila-t-il triomphant.

Intriguée, Sérina leva la tête prestement et ten-dit l’oreille pour ne pas manquer ne serait-ce qu’une miette des révélations de son paternel.

« Ah, tout de même, enfin nous passons aux choses sérieuses… C’est qu’il m’aura fait attendre le bougre. Comme quoi, endurer la morsure de l’épine revête de bien belles propriétés ! ».

Gwendal CLAUDEL

— Des badauds et des marchands à proximité de la forêt jouxtant la rivière d’Argent, virent deux jeunes gens aux habits dépareillés et à la démarche chaloupée en sortir. Ceux-ci paraissaient exténués et visiblement en proie à un ravissement sans nom. L’heure, le lieu, ainsi que le profil des deux candides coïncident parfaitement avec ceux des fripouilles que nous pistons.

Vérifiant subrepticement l’intérêt allégué à sa

déclame, le roi poursuivit.

— L’un d’eux avait les yeux et les cheveux aussi noirs que la nuit, tandis que son acolyte, plus potelé, avait des cheveux d’une teinte autrement plus claire, appuyés par des yeux marrons. Selon ces mêmes sources, l’un de ces deux malfrats s’appellerait Pat.

— Oh… s’étonna la princesse qui revivait un coup d’œil délivré aux mains de la précipitation.

La description esquissé du premier de la paire résonnait avec le portrait de son agresseur. Seule-ment, pour une raison qui lui échappait encore, elle se refusait à livrer aux autorités une peinture plus établie du malfaiteur.

« Rooh… et de toute façon je n’ai rien vu de bien intéressant. Ce pâle coup d’œil m’aura pour tout potage révélé des prunelles corbeaux encadrées d’une sincère pellicule terreuse… pas de quoi en faire un scandale… ».

La dague de l’orphelin

S’approchant de sa fière descendance dont il

eut piqué la curiosité, le roi pressentit que derrière ce fin masque de saisissement, se mussait une réalité connue de sa seule fille.

— Es-tu absolument certaine que tu ne disposes d’aucune piste afin d’aiguiller la Garde dans la traque de cet égorgeur ?

Elle fit un « non » de la tête et s’excusa bien poliment de ne pouvoir assister davantage la Garde dans son entreprise.

— Je vous prie de me pardonner, je n’ai vu qu’un dos… sale qui plus est… En ce qui concerne l’étude de son portrait, dans ma position… je n’ai pas eu ce loisir…

— Soit, mais te remémores-tu un quelconque trait physique ou d’une conduite singulière à un truand de son espèce ? la pressa le monarque qui subodorait la fausseté de la déclaration.

— Je pense que les membres de mon escorte sauront bien mieux vous éclairer que mon humble personne. Ces derniers assistèrent à l’entièreté des événements, et ce depuis une butte. Peut-être qu’une audience en ce prétexte concourrait à retrouver la trace de ce bandit.

Puis, Sérina se remémora l’entretien de tantôt

avec sa pendante, et notamment le passage sur le bien piètre spectacle de son équipage. Se figurant que

Gwendal CLAUDEL

tel exposé amuserait son père, elle décida de lui en toucher deux mots.

Ne se représentant nullement que la résultante de cette confidence instiguerait les foudres d’une ire impitoyable, elle fut bien désemparée de scruter un profil inamical, au lieu d’une figure chaleureuse comme escomptée.

En effet, après lui avoir conté de manière suc-cincte le déroulé de l’épisode riche en rebondisse-ments, en insistant vivement sur l’affaire peu glo-rieuse de sa Garde rapprochée et de leur irréfragable incapacité, la physionomie du souverain se crispa considérablement.

L’air résigné, le visage dur et les yeux froids, si

froids qu’ils en glacèrent Sérina, le puissant prit une irrévocable décision. Celle de corriger le tir en recon-sidérant la justesse de certaines fonctions.

Verdict qu’il tut bien évidemment à sa fille

adorée. Ne guignant après un fougueux sermon arbi-trairement administré et veuf de répartie, le roi scella à son enfant le fruit de sa délibération.

« Il ne s’agirait de l’inquiéter plus que de de-voir… elle en aura déjà vu de toutes les couleurs avec ce criminel… nul besoin que de saler la note ». Pensa-t-il décidé.

— Je prendrai les mesures nécessaires, ne t’en fais pas pour ce léger incident, assura le monarque.

La dague de l’orphelin

— Père, pour l’amour du Ciel, ne les morigénez point trop durement. Leur comportement n’était peut-être pas aussi pauvre qu’exprimé… s’empressa d’intervenir Sérina qui tenta tant bien que mal d’intercéder en la faveur des siens.

— N’aie crainte ma fille, j’ai su… euh… saurai me montrer raisonnable avec la Garde lorsque sera venu le temps de politesse, l’apaisa-t-il en se fendant d’un pâle sourire.

N’osant creuser davantage pour estimer la leste

rectification, la philosophie du « raisonnable » royal, ou encore du sourire le flanquant, la princesse préfé-ra passer sous silence sa controverse.

Assimilant le mutisme de sa fille à une invita-tion à la retraite, le compétent opta à contre-cœur pour une reddition en bonne et due forme de son aventure en terre inconnue.

Se raclant la gorge, ce dernier l’informa de son

départ.

— Aheum… Bien, je vais devoir te laisser, j’ai fort à faire.

Sur le pas de la porte, se rappelant soudaine-ment d’un message à porter, il fit volte-face.

— Ah, tiens, sache que ta mère se fait un véri-table sang d’encre pour toi depuis… Voilà quatre

Gwendal CLAUDEL

nuits qu’elle n’a pas fermé l’œil. S’il te plaît, soit gen-tille et rends-lui visite, ce geste la toucherait.

— Et elle vous envoya bien galamment à sa place ? Quelle amabilité ! Ne pouvait-elle me le con-fier en personne ? Serait-elle donc si frêle au point de ne plus se promener d’aile en aile ? cingla Sérina, dépassée par l’outrecuidance illustrée.

Soupirant doucement, le roi tenta d’inculquer

un tant soit peu de bon sens à sa seule progéniture qui parfois s’enorgueillissait d’une bien maigre con-sidération pour autrui.

— Enfin, tu connais ta mère… elle ne se résou-drais pas même à faire la paix avec les siens pour le bien de la nation. Alors s’épancher auprès de sa fille sous le compte d’une vilaine insomnie persistante… Penses-tu de bonne foi que guillerette comme la rose, elle toquera à ton logis et te confiera ses peines ? Voyons…

Puis, il embrassa sur le front sa fille chérie pour qui il troquerait de vilaines plaies laissées béantes. Encore absorbée par les propos tenus, celle-ci ne se rebiffa point à l’inaccoutumée preuve d’affection témoignée.

Sur ces entrefaites, le césar de ces lieux salua ses hommes et repartit vaquer à ses pressantes occu-pations. Le pas rapide, il regagna hâtivement ses

La dague de l’orphelin

appartement pour s’y enfermer une nouvelle fois et y administrer les affaires du royaume.

Sérina, quant à elle, encore déboussolée par ce brin de causette, ouvrit machinalement un de ses ouvrages de cœur. Posé négligemment sur sa table de chevet, intitulé Le Roi démon, ce bout de lecture la graciait une nouvelle fois d’une pirouette bienvenue.

S’évadant fugacement de cette atmosphère

anxiogène, elle se replongea dans cet univers au fin goût de liberté, et où nul n’essaierait frénétiquement de l’assassiner.

« Tout de même, quel bien étrange person-nage… À deux pas, mais incapable de lever le petit doigt… À croire que sa surprise était plus forte que la mienne… À croire que… ».

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