La dague de l'orphelin - Partie 2 by Gwendal CLAUDEL - HTML preview
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Gwendal CLAUDEL
Cinda Williams Chima, que ce modeste tribut à votre tétralogie Les sept royaumes, s’illustre dignement au-près de celle-ci.
Riposte d’un vœu
À la missive gardée
Loin du feu de l’âme
La dague de l’orphelin
La dague de
l’orphelin
Partie II
Gwendal CLAUDEL
Du même auteur :

La dague de l’orphelin
a
L’ombre du
sceptre
Tome I
La dague de l’orphelin
Partie II
par
Gwendal CLAUDEL
Gwendal CLAUDEL
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La dague de l’orphelin
Grinn Lesteure : adolescent débrouillard, il tente de percer les secrets évoluant à la guilde des voleurs (la dague) et ses alentours. Intelligent et passionné d’histoire, de littérature et autres démonstrations lettrées, lorsque les circonstances le permettent, il apprend à lire. Son regard perçant, son émaciation, ainsi que son casque charbon lui apportent une touche taciturne, presque solitaire.
Pat : Patri Fiaire de son vrai nom, il est arrivé à la dague le même jour que Grinn. Rapidement les deux sont devenus inséparables. Un peu potelé et brun, ce joyeux en toutes circonstances dépense ses rares pé-cules dans des actes de bonne chère. Le luron n’est point réputé pour ses témoignages cultivés.
Suzy Vilar : bleue à la guilde des voleurs, du haut de ses huit maigres années, elle apprend à ses dépens que la race humaine n’est point que source de ten-dresse et d’affection. Ses taches de rousseur agré-mentées de captivants yeux noisette, ses boucles d’un or timide, ainsi que son ingénuité lui valent l’intérêt de ses pairs qui voient en elle une figure angélique. Ses origines et sa présence à la dague sont confuses.
Chef : meneur de la guilde « la dague », les raisons qui le poussèrent à gagner son pain en tant que voleur son floues. Homme de lettres au casque poivre et sel, il considère l’ordre comme l’unique preuve de no-
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blesse en ce monde. Cruel et cynique, malgré sa ma-ladie l’incommodant, il dirige son organisation cri-minelle d’une main de fer.
Sérina Vergon Viana : princesse du royaume de San-cris et unique héritière au trône. Adolescente rebelle au caractère bien trempé, elle n’hésite pas à prendre le contre-pied des attentes parentales. Sans le musser à son entourage, elle exècre les frivolités dont se pâ-ment les sangs bleus. Sa chevelure argentée, ses yeux céruléens, et son « maintien » hors pair détonnent au palais. Elle savoure religieusement les rares instants où, un roman à l’eau de rose à la main, elle s’évade et fuit sa destinée.
Mélusine Cretiloli : meilleure ami et confidente de Sérina, cette jeune femme rousse et svelte possède une singulière attraction pour la malice et autres facéties. Toujours souriante, cette farceuse sensible et émotive se soumet généralement à l’autorité du plus convaincant.
Phile Cara : chef intègre de la Garde rapprochée de la royauté et un des rares bougres dont Sérina affec-tionne la compagnie. Père et mari aimant, il voit la princesse comme l’un de ses enfants. Sa personnalité gauche et ses cheveux poivre et sel ravissent Sérina qui ne se lasse jamais de le reprendre à ces sujets.
La dague de l’orphelin
Julius Maximar Vergon : roi du royaume de Sancris et époux de la reine Lara Viana. Autrefois baron de Vercori, il transcenda son statut au cours d’une lutte pour le pouvoir, aussi nommée « la couronne des noblaillons ». Monarque oscillant entre égoïsme d’un père et devoir d’un souverain, la perte de deux de ses fils lui soutire encore de nombreux sanglots lorsque brille le croissant de lune. Ses cheveux sombres, sa barbe grisonnante, ainsi que ses profondes cernes constituent d’éloquents messagers du poids des âges lorsque se porte le cercle d’or.
Lara Viana : reine du royaume de Sancris et épouse du roi Vergon. Froide et distante envers ce dernier, elle dispense ses avares éclats de joie à sa fille lorsque cette dernière se montre à la hauteur de son rang. Elle apprécie particulièrement les mondanités de la cour et les événements cérémonieux. Ses longs che-veux clairs virant au blond, et ses prunelles noisette, semblent cacher un sombre secret que celles-ci gar-dent oubliées.
Duc de Busberry : mystérieux personnage et jadis principal rival du baron de Vercori, devenu roi. Mal-gré sa déconfiture dans l’illustre quête du trône, il espère secrètement que son fils, Tanon de Busberry, jouira d’une plus grande réussite que lui au même âge. Il possède une influence certaine dans les bas-fonds d’Almendra.
Gwendal CLAUDEL
Arbres des relations
du monarque de Sancris…

La dague de l’orphelin
…et de Chef.

Gwendal CLAUDEL
La dague de l’orphelin
a
Chapitre 0

Rencontre fortuite
Anniversaire de la princesse Sérina : J-37.
…
S e caressant le menton, Grinn se recueillit. Préoccupé, il hésitait à s’énoncer auprès d’étrangers que l’identité menaçait. Son insistance d’à peine une minute plus tôt pâlit aussi vite qu’elle l’obnubila.
« Avancer ou reculer, tels sont nos droits… Divulguer notre parenté ou la mettre sous clefs, ainsi s’énonce notre présent… ».
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Néanmoins, malgré ce trouble déclaré au pied levé, Grinn passa outre cet averti malaise et accabla son ambition passée, celle d’infiltrer le cours d’eau des nobles et de s’y ragaillardir.
La mine sévère, il porta le dénouement.
— La chose est regrettable… Toutefois, on va pas
rebrousser chemin après s’être fendu le dos à couvrir mille lieux… Et puis… si on s’enfonce davantage dans la futaie on pourra esquiver ces indiscrets.
— Oui Chef, bien Chef ! obéit Pat en se mettant
cérémonieusement au garde à vous.
Droit comme un « i », la bleusaille se publiait dignement. Ne sourcillant, Pat faisait preuve d’une contenance singulière pour un olibrius de sa trempe.
Jugeant le soigné prudhommesque de sa senti-nelle fraîchement adoubée, Grinn leva les yeux par dépit.
— Tss… Toujours le mot pour badiner ce rigol-
boche.
— Ce…? le pria Pat, se présumant que le vocabu-
laire emprunté et le ton l’escortant satirisait son chic militaire scrupuleusement lustré.
— En avant ! le convia l’interrogé qui détourna la
réflexion de sa vieille branche.
Ainsi, s’engouffrèrent les deux jeunes gens en
quête d’un point d’eau à l’accueillante pureté et au limpide profil. En tapinois, à une distance conve-
La dague de l’orphelin
nable, ils longèrent la grève. Avec défiance ils pro-gressèrent en tâchant de ne point alerter la souche de leur effarouchement.
Une fois résolus qu’une marge manifeste les
désolidarisait de cette bande de folâtres manches incapables de taire leur position, les mineurs enrayè-rent leur mouvement. Dressant l’écoute, ils soumi-rent toute leur sollicitude au propager des sylves.
— Tu saisis quelque chose ? s’enquerra Grinn qui
s’en remit à l’une des ouïes les plus fines de la cité.
— J’crois q’c’est bon… J’entends plus rien pour
l’moment. Les rires sont d’l’autre côté donc pas d’risques qu’ils nous courent après…
— En est-tu absolument certain ?
— Rooh… Puisque j’te l’dit ! Si t’as trop la
frousse, t’as qu’a faire d’mi-tour une fois parti en éclaireur, ronchonna-t-il tout en bâillant un bon coup.
— Et pourquoi moi d’abord ?! Toi, vas-y ! Je t’en
prie, la forêt est tienne, s’offensa Grinn qui désa-vouait catégoriquement ce plan préconisant sa propre insécurité au profit de l’agrément du déluré.
Mélodramatique, le revers de sa main, sur le front, Pat refléta le maintien du froissé.
— J’aurais tant souhaité, seulement… l’éclat que
te confère le titre de chef de meute me force à
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m’incliner devant ta grandeur et à te laisser prendre les devants.
Nébuleux de l’invisible cachet cartésien de la logique articulé, Grinn, outré, l’interpella.
— Eh oh, gros malin, en tant que meneur je peux
te discipliner à ma guise. Par ma grâce, je t’ordonne alors de cornaquer ! clama-t-il d’un air fat.
— …
Désormais enlisé dans ces niaises flagorneries, Pat, suant à grosse gouttes, tenta vainement de s’en extirper en justifiant sa dialectique. Son inspiration était telle qu’il alla jusqu’à se prosterner aux pieds de son bienfaisant.
Abrégeant les souffrances du misérable, Grinn se porta volontaire pour l’incursion peu jalousée.
— Bon, c’est d’accord, j’y vais, mais bien parce
que j’en suis l’instigateur…
— Génial ! exulta le facétieux qui ne refoula point
sa félicité.
Malgré sa griserie gaiement déployée, Pat recu-la de quelques pas, soupçonneux de la largesse de ce philanthrope. « On est jamais trop prudent dans c’monde », rumina-t-il en coulisse, dans l’expectative de cette œuvre de courtoisie.
Comme convenu, l’altruiste à la patte écharpée
s’exécuta. À pas mesurés, pour ne pas, ne serait-ce
La dague de l’orphelin
que couper bras et jambes à une branchette blâmée par sa ramule, Grinn s’aventura en direction du tendre ruisseau à la ressource tant convoitée.
Tout appliqué sur son ouvrage, tandis qu’il
louvoyait adroitement entre les amorces auriculaires du berceau enchanteur, irréfragable souricière soit dit en passant, un timbre tourmenté le hucha.
— Psst…
— Quoi ?
— Oublie pas d’me faire signe hein…?
— La ferme abruti… récrimina Grinn en s’attelant
de nouveau à son engagement.
Au cours de sa progression, le suave gronde-ment d’une cascade emplissait peu à peu l’ambiance. L’inertie de ce cours magistral sonnait ostensible-ment pour ceux agréant son oraison. Berçant les es-prits et entraînant les indécis, ce joyau des sylves payait ses respects à quiconque partageait son bain.
Enfin, jouxtant la grève de sa visée, il s’immobilisa. Nonobstant l’aimable gazouillis de l’avifaune nicheuse s’égosillant follement, la tran-quillité du lieu chambardait le naturel de l’adolescent.
Avec celle-ci, la fébrilité de l’impénétrable se répercutait ouvertement sur son cœur battant dès lors la chamade. Une main appliqué dessus, lui sommant de réfréner son émeute, l’éclaireur se re-cueillit quelques instants.
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Travaillé par ce tourment aux indécelables ra-cines, il s’interrogea. « Mais qu’est ce qui me prend ? Ce n’est rien qu’une banale rivière… Rien de fan-tasque n’y trempe ses orteils… ».
Admonestant sa bravoure de témoigner d’un
brin de folie, il s’élança. Écartant méticuleusement les ultimes couches feuillues obstruant sa vue, il dispen-sa un coup d’œil à la trouée ainsi suscitée.
Cependant, ce qu’il y vit le paralysa de la base à la cime. Pétrifié, il n’esquissa plus le moindre geste, comme transi de fêter son essence. Cloué sur place, maladroit de mouvement et pris de mutisme, il ne put que fixer philosophe l’objet de son atonie.
Pour la toute première fois, c’est ici qu’il la vit.
La dague de l’orphelin
Chapitre I

Timide néréide
Une vingtaine de minutes plus tôt, rivière d’Argent.
L ’air, sec, tout comme les bouches de ceux qui l’inhalaient, drainait les nappes des pauvres âmes s’engageant de trop près du cercle de lumière. Asséchant et assoiffant, intransi-geante qu’était l’affection portée.
Parmi les impudents dédaignant sa couronne, une paire de jeunes nymphettes, l’une rousse, et la seconde à la toison mercure, se déchaînaient drôle-ment. Au bord d’un large ruisseau jouxtant une
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noble cascade à l’ostensible ronflement, se déridaient donc deux brins de jeunesse.
S’égaillant et s’aspergeant sans relâche, ces
naïades s’esclaffaient à en perdre haleine. Soudain, l’une d’elle, las de jouter contre son adversaire, hissa l’albe flamme.
— Pfiou… c’est bon Séré, t’as gagné… je me
rends…
— Hein, quoi…? Déjà…? Mais on vient tout juste
de s’échauffer, déplora la petite reine qui louchait davantage de gymnastique.
Puis, prenant acte que son opposante d’antan ne lèverait plus les armes dans l’instant, elle se tour-na subitement vers un homme d’âge mûr à la forte stature, qui suivit distrait les ébats de ces ingénues.
— Mon bon Phile… vous joindriez-vous à moi
pour une partie de trempe-qui-peut ?
— Pardonnez-moi, de…? quêta la chef de la
Garde pris totalement au dépourvu.
— Voyons Phile, de « trempe-qui-peut », vous en
connaissez les règles et le cachet, vous n’avez pas arrêté de nous épier Mèl et moi.
— Eh bien… il ne sied guère à un soldat de se
délasser, qui plus est lorsque de faction, s’expliqua le capitaine de la Garde, ennuyé de rendre compte sur d’aussi triviaux sujets.
— Allons, allons, ne faites point l’innocent, qui
sait lorsque nous aurons l’occasion de réitérer ces virées ? incita Sérina de plus en plus véhémente.
La dague de l’orphelin
Contraint par la justice de son poste, il se déroba.
— Ahem… il est de mon devoir de contrôler vos
agissements, surtout en ces lieux, je ne puis risquer de me divertir, aussi tentante soit l’invitation.
— Hmmph… Et moi qui croyais naïvement que…
À croire que la vieillesse vous ligote bien plus que la crinière… maronna la demoiselle malcontente.
Cette ultime remarque laissa un brin d’agacement dans les yeux de son fidèle, encore une fois repris sur sa toison au sombre nuit, constellée d’éclat ivoirins, pareils aux astres des cimes. Néan-moins, en vertu de son code d’honneur, il tut son exaspération, et afficha plutôt une mine pénitente.
Sérina, ainsi inapte à dénicher le moindre com-pagnon de jeu parmi la troupe assemblée, pas même la figure contrite de son ange gardien n’apaisa son désir d’exercice.
« Ah ces velléitaires, je vous jure… rien que s’acquitter d’une dette amicale ou de flatter les fron-tières du serment… les voilà à la traîne ».
Jugeant les environs, elle admira l’altier ravis-
sant de ce cours d’eau enchanteur. L’histoire rappor-tait que le roi en personne, lors d’une excursion en ces bois, intercepta au couchant d’envoûtants reflets opalins, lui évoquant le crin de sa fille. À son retour, il intronisa le titre « rivière d’Argent », à ce berceau d’engageants souvenirs.
Gwendal CLAUDEL
Visant le reflet limpide de l’ensorcelante sur-
face, un vague dessein germa. « Oh et puis mince après tout… Une princesse digne de ce nom est bien capable de s’enquérir du naturel de son bain non …? ».
Ni une ni deux, elle se déchaussa et piqua une tête. Le froid mordant de la rivière lui soutira une pâle plainte qui lui fit boire malencontreusement la tasse. Agressivement, elle battit ses pieds de toutes ses forces afin de renouer avec l’éclatante chaleur honnit tantôt.
Perçant enfin la surface, elle toussa et crachota quelque peu dans l’optique de décharger ses pou-mons d’un liquide brouillant leur emploi.
Au loin, un volée de timbres alarmés s’enquit
de l’infortune princière. En tête de file, le repenti enquêta sur l’embarras de sa protégée.
— Mademoiselle, que vous est-il donc arrivé ? Je
vous avais pourtant prévenu, ces eaux sont d’un gelé pour qui n’y prend garde, le sermonna un Phile an-goissé.
Autour de la miséreuse, une nuée de soubrettes s’affairaient pour mettre à sec une tignasse désormais labyrinthique. Assise en tailleur, Sérina acceptait sans broncher le traitement administré. Bien que ce
La dague de l’orphelin
dernier ne la séduisait guère, futile qu’était de mon-trer les crocs face à ceux les mésestimant.
Inlassablement, sa gouvernante, Mira, lui rabâ-cha les traverses et abîmes rattachés aux affluents lorsque le faux pas motivait le drame. Sans même lui adjuger une seconde de son temps, la baigneuse en herbe préparait déjà son prochain plongeon.
Quinze minutes s’écoulèrent avant de pouvoir
remuer à sa guise. Lorsque la dame au diadème for-mula le souhait de faire trempette à nouveau, Phile insista massivement pour l’escorter, ce à quoi, bien qu’outrée, elle consentit.
Dorénavant, le responsable de la virée scrutait le joyau du royaume dans l’expectative qu’une vague brutalement l’emporte. Phénomène hautement in-vraisemblable compte tenu de la contexture des abords.
Sérina, un brin crispée par l’attitude de son
fidèle, prospecta désespérément le paysage pour s’y procurer une échappatoire. Rêvant fausser compa-gnie à ce zélé porteur d’épée, elle ourdit les fils d’une fine comédie.
D’un ton presque enfantin, elle interpella son
fier chevalier servant.
— Ahem… J’aimerais… ânonna-t-elle en pointant
son corsage timidement.
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Afin de renforcer le caractère abaissant de sa requête, elle inclina docilement la tête et se dandina de bâbord à tribord, les joues rosies par l’infamie.
Derechef, Phile fut interdit une fois encore dans cette journée qui ne le gâtait visiblement point. Ca-fouillant également, il s’obstina à lui présenter sa compagnie.
— Voulez-vous… que… En êtes-vous certaine ?
Je… Toutefois, les ordres sont les ordres et le roi votre père m’a expressément mandé de…
En son for intérieur, le champion de Sa Majesté pestait copieusement. D’une part, il ne pouvait dé-cemment point louer l’esthétique de la fillette au diadème sur le point de se dépouiller de toute mo-destie, mais de l’autre, son devoir de gardien de la lignée royale lui dictait le contraire.
Les courbes gracieuses de cette honnête bache-lette se définissaient davantage à mesure du cortège des printemps, et sa silhouette charriait les traces d’une maturité grandissante. Le lendemain justifiait son œuvre et son souffle éveillait les esprits des au-dacieux.
« Certes, par le passé il m’arriva de veiller sur la petite reine sous son plus modeste attirail lors d’aventures similaires. Toutefois, il est hautement indécent aujourd’hui de… », s’empourpra l’homme intègre.
La dague de l’orphelin
En effet, bien qu’il eut déjà l’occasion
d’éprouver la pureté de cette « fillette » qui ne l’était plus vraiment, le fervent bras armé barguignait sur la morale du dilemme.
Mira, juchée sur une butte, s’inspirant du jeu de
scène de son confrère, lui « porta secours ». L’intention témoignée était fort louable, cependant, selon cette femme au fort caractère, la pudeur sauve-gardait encore jalousement ses frontières.
De bonne grâce, elle se décida à user de son articulation tonitruante pour envoyer promener le malandrin.
— Pardonnez mon bon Monsieur, mais il subsiste
des spectacles que même Sa Majesté ne saurait goû-ter.
— Mais je… se défendit pauvrement un Phile
hésitant.
— Pas de « mais » ! Allez ouste, du balai !
Décochant un sourire en coin à Sérina, elle lui chu-chota.
— Profites-en bien vilaine chipie.
Se départant d’un clin d’œil, ce nerveux bout
de femme au chignon aussi serré que les rangs des fantassins aux frontières, épingla vivement l’incorrigible malotru.
Ravie de se défouler contre un bougre aussi illustre que le chef de la Garde rapprochée du souve-
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rain, elle le houspilla sèchement. Galvanisée par la fierté que lui procurait pareille grandeur d’âme, elle n’omit point de lui rebattre les préceptes de sa doc-trine chevaleresque, qui, selon ses dires, « ne valait décidément pas plus que les courbette des noblail-lons ».
Amusée et bigrement reconnaissante envers sa nourrice d’antan qu’elle qualifiait religieusement de « mégère », Sérina lui conta silencieusement sa grati-tude.
Enfin seule, elle barbota librement dans ce cours dont elle appréciait les teintes. La faune de ces bois s’abreuvant paisiblement, elle surprit notam-ment une paire de daims. Ce gibier, au brun majes-tueux et à l’ineffable grâce, faisait parade d’une toi-son piquetée.
Cette robe constellée rappelait d’ailleurs plai-
samment à Sérina la frimousse tavelée de sa meil-leure amie, seulement dans une logique opposée.
Se laissant balloter au gré du courant, elle déri-va jusqu’à atteindre un curieux promontoire. Élevé de quelques centimètres, ce dernier laissait juste as-sez de place pour s’y établir.
Un poil engoncée dans ces nippes, l’adolescente
décréta que leur port n’était plus motivé par
La dague de l’orphelin
l’impératif. « Et puis mince à la fin, personne ne re-garde de toute façon ».
Un regard à bâbord, puis un second à tribord, lui confirma que nul ne s’avisait innocemment à la reluquer. Toute nerveuse à s’abandonner de la sorte, elle se dévêtit prestement et déposa ses maigres sou-cis sur le bec rocheux.
Ainsi dépêtrée de ces mondanités hiératiques, la jouvencelle embrassa le contact de la source contre sa peau nue. Très vite, son léger malaise fut balayé au profit d’une béate plénitude. En cet instant, il lui parut, que les chaînes affublées par la couronne des-serraient un tant soit peu leur prise et lui toléraient un soudain lénifiant.
*
* *
Au même moment.
Un dos, nu, asseulé, perdu au beau milieu de l’azur d’un cours qui ne tarissait jamais vraiment, s’offrait cavalièrement. À l’instar d’un monument arrogamment érigé et à l’altière conduite, cette fa-çade subjuguait quiconque lui prêtait l’œillade. L’immaculée de l’écorce n’admettait nul rival. Pas même les pics enneigés de la chapelle du nord ne rivalisaient avec pareille illusion angélique.
Soulignant le soigné marmoréen de cet écho négligeant la moindre corruption, deux épaules, au
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tracé élancé, s’ordonnançaient superbement. Comme deux petites collines au franc dehors, ces côteaux épargnés par la turpitude d’une graine immorale, préludaient l’avènement d’une reddition volontaire. Insensibles à la fuite des perles sur leur profil, ces monticules à l’aimable désintéressé, affublaient ses promeneurs d’une abrupte glissade.
Errant aux caprices de l’incertitude, ces sphères
aqueuses roulaient leur bosse. Les péripéties d’une telle conquête prononçaient le sacre d’une existence passée à sillonner les sentes et rainures dont on les prédestinait.
Puis, basculant au devant de leur épilogue, ces orbes à la rumeur louée, transitaient subrepticement sur une robe tout aussi impeccable qu’aux prémices de l’œuvre conduite. Caressant chèrement le chaste visage de ce vaporeux pelage, celles-ci laissaient dans leur sillage les regrets d’un âge.
Enfin, ces douces larmes ruisselant le long d’un
galbe mélodieux, achevaient leur cavalcade au pied de leur berceau, et se ralliaient à leur consœurs. Se fondant ainsi dans une masse innumérable, vain qu’était le souhait de glaner le divin prestige de leur odyssée.
Encadrant de discrètes omoplates, un drapé d’argent, appuyé par un modeste diadème d’un soupçon similaire, luisait doucement. De longs fils
La dague de l’orphelin
mercures s’épanouissaient bellement et enceignaient leur resplendissante démiurge. Pareille à la cascade avoisinante, cette chevelure gratifiait les prunelles d’une suave ondulation.
Sans nulle contestation, le casque vertueux du maître de ces méandres ivoirins contrastait divine-ment avec l’éclat d’or de la rivière environnante. En sus de cette querelle de tons, dans une symétrie dé-passant l’entendement, ce tissé se fendait en partie au milieu du dos, pour en accentuer d’autant plus son versant éburnéen.
Nulle perturbation ne chahutait cette idyllique estrade. Pas même les mièvres manœuvres de la divinité n’exauçaient le souhait d’un frisson. Pas le moindre remous ne transgressait la quiétude d’une perspective figée dans le temps. Plongée jusqu’à la taille au creux d’une niche à l’amène propice, la favo-rite se balançait légèrement, bercée par une sérénade vierge d’immoralité.
De façon intermittente, au gré des flots, une vague nitescence insufflée par d’ultimes lueurs, re-haussait le caractère éthéré du tableau. Pour solenni-ser l’instant, un doux ramage sonna, et chassa les semblants de réticence dont s’ornementait la toile. Par cette grâce poussée à tire-d’aile, dans un agen-cement euphonique, s’adjugèrent les fragments d’une aérienne séance.
Gwendal CLAUDEL
Pour ne point accuser l’euphémisme, le spec-
tacle était immodérément saisissant pour qui n’en percevait régulièrement la touche. Grinn, le souffle coupé par la féérie de l’aquarelle et de sa figurante, resta longuement les bras ballants, à attendre la fuite de l’embuscade.
Étranger à pareille magnificence, l’impression était telle qu’il en versa un pleur sans mot dire. Puis, relevant un incommode larmoiement confondant modelés et grains, de l’illusion il argua.
« Si peu m’aura été dévoilé et pourtant… pa-reille perfection, pareille sainteté ne s’improvise guère… Je me demande bien qui donc en ce royaume a l’audace de hisser une générosité et une finesse de ce calibre ? ».
Pat, toujours en retrait serinait continûment son ami d’interjections désespérées. Affligé de l’irrévérence jurée, cet épisode lui remémorait celui du mendiant de l’orphelinat dont la verve reflétait celle d’un poissonnier exhortant la cohue à saluer son étal.
Puis, épuisant son répertoire de stridulations et autres gémissements sylvicoles, il se résolut à haus-ser l’accent, quitte à trahir sa position.
— Psssst…!
Diantrement importuné par le sifflement de son complice, l’émotion fut telle que Grinn en perdit
La dague de l’orphelin
soudainement l’équilibre. Sans réussir à freiner sa faute, pesamment, il tomba à la renverse ! CRAC ! Dans sa gaucherie, une bien belle branche de som-maire facture fêta son chavirement. Dans un épais craquement révoquant tous repos, l’aurore de sa bévue sonna.
— Qui va là ! Montrez-vous !
Tous crocs dehors, une phonation hargneuse éclata. Par son grain, l’on devinait une nervosité doublée d’une palpable confusion. Le ton sec de l’organe suggérait une dette militaire. Pourtant, une fébrilité manifeste, presque féminine, transparaissait auprès des témoins.
Renchérissant après la crudité de son collègue qui remua tout juste la clairière, un aboiement simi-laire renchérit.
— Ça venait de l’autre côté ! Soldat Miran, je
croyais que vous aviez fait votre ronde sur l’autre rive !
— Mais… on… bafouilla un timbre juvénile.
— Au diable votre démenti ! Prin… on arrive !
Vélocement, un chapelet de déférents tout de fer vêtus s’élança à l’assaut d’une rive obombrant l’inconnu. Faisant fi de connivences, chacun darda vers le lit du cours, sans raisonner une seule seconde sur la sagacité de la charge.
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Tandis qu’une cavalerie pédestre fondait sur
l’hostile au masque méconnu, une troupe de sagit-taires destinait une envolée aux belligérants. Empoi-gnant leurs arcs et puisant rondement la ressource de leur carquois, les voilà fins prêts à aiguiller la mire.
Grinn, soldant l’imminence de la situation ainsi
que sa gravité, prit ses jambes à son cou. En effet, dans son grand galop, une pluie de discrets javelots fendant le ciel l’alarma. Dans une séduisante para-bole, ces dards décochés plongèrent et nappèrent les alentours de la robe du hérisson.
Sous une pluie de flèches, à l’abatée plus que
fournie, Grinn enhardit son preux gaillard à détaler.
— Couuuurs !
Hurlant à pleins poumons, l’adolescent assortit son exhortation à de grands signes. Priant que don de cécité n’eût glorifié son partenaire, il s’évertua à lui communiquer le cachet du soudain, dans l’espoir que ce dernier en pénètre la sévérité et mette les voiles.
Toutefois, les desseins du jeune voleur tournè-rent courts lorsque d’un jugement goguenard, l’on lui jasa sa pétulance.
— Bah alors qu’est c’qui t’prend ? On dirait q’t’as
vu Chef ma parole… Tu veux plus t’baigner ?
La dague de l’orphelin
— Boucle-là triple buse, on fiche le camp ! dicta
Grinn grincheux.
À peine eut-il morigéné son amical qu’un long carreau passa à deux cheveux du profil du fustigé. Dans un sifflement strident, ce lugubre messager lui soutira quelques mèches réfractaires.
Livide, celui-ci tourna son museau dans une lenteur infinie. Pétrifié, ses yeux se posèrent sur le trait destiné à l’embroche. Dorénavant fiché dans le bois, malgré son piqué, un enthousiasme têtu frémis-sait.
Sans atermoyer davantage, dans une détresse devançant sa conscience, diligemment, le brun dé-campa. Se carapatant vivement, il s’exerça farouche-ment à forlonger cette menace à l’abstrus visage.
Brûlant la politesse, il sema Grinn qui n’intégrait que peu l’émulation de celui qui traînait assidûment la patte et rechignait au moindre sursaut renfermant une peine athlétique.
« Et lui qui geignait quand au fait de filer moins rapidement que moi… Bigre, il tut fichtrement bien son jeu le bougre ! Regardez-le détaler comme un lapin de campagne ».
S’engageant de plus belle dans la futaie, à l’abri
d’un funeste déluge, Grinn et Pat célébrèrent le dense ramage des habitants. Les préservant d’une fou-
Gwendal CLAUDEL
droyante destinée, chaque mètre se flattait d’un pres-tige certain.
Enfin, en sombre territoire, la volée fournie autrefois prêtée se faisait silencieuse. Les discrètes javelines, les graciant jadis de leur sinistre courbe, s’offusquaient vraisemblablement de la retraite inspi-rée.
Tendant la feuille, la paire de fuyards investi-gua l’avancée de leurs poursuivants. Leur parvenait étouffée une grappée de jurons, tous plus fielleux les uns que les autres. Apparemment, le jaseran et ses pairs ne facilitaient que peu la brigue aquatique. Rassérénés par l’immédiat de l’horizon, ils décanail-lèrent sans demander leur reste.
*
* *
Au bord de la rivière d’Argent, au même moment.
Le raisonnement spéculé fit assurément mouche. Effectivement, engoncés dans leur bagage de métal, les preux fantassins se mouvaient pénible-ment. Éreintés, ceux-ci ne gagnèrent la rive opposée qu’une fois la source de l’effroi nourri, à des lieux de leur position.
Explosant de rage, Phile, dans une ire que nul ne connut, couvrit ses hommes d’invectives à
La dague de l’orphelin
l’aigreur ascendante. Dans une homogénéité mani-feste, tous y prirent pour leur grade.
— Bandes d’abrutis ! Que l’on me rapporte ces
lascars morts ou vifs sur-le-champ ! Bilieux, un fervent dévoué resté à quai s’interposa.
— Tous mes respects Chef, mais l’éventualité
d’en retrouver même la trace est… s’essaya un jeune homme d’un air goguenard.
— Bouclez-la soldat Miran ! Votre impéritie tonne
d’ores et déjà triomphante à mes oreilles ! Quand bien même votre père occupe le poste d’écuyer des finances, ce dernier ne vous sauvera point éternelle-ment !
Le soldat Miran en question, un jouvenceau aux yeux d’ordinaire rieurs et la crinière blonde, se tenait là, penaud. Le blanc-bec, une lance à la main et le visage cramoisi de honte, ne semblait réaliser plei-nement la portée de son incartade passée, celle de ne débusquer lors de sa ronde les malandrins qui mena-cèrent tantôt la princesse de leurs manigances.
Puis, Phile, apostrophant ses unités rampant sur la berge, et tentant dérisoirement de drainer l’eau imprégnant les tuniques, vociféra à gorge déployée.
— Et vous autres, quand diable daignerez-vous
chasser le fieffé coquin ?! On ne vous a pas encore appris à vous hâter ?! Même ma vieille aurait pincé le scélérat !
Gwendal CLAUDEL
Lui qui à l’accoutumée endossait le semblant de
l’amiteux, et traitait ses hommes avec grande défé-rence, le voilà qu’il les tançait crûment. Comme si la peine capitale était sur le point de lui être psalmo-diée, épanchant sa rancœur, il les rudoyait comme jamais.
Les blâmés, rendus quinauds par les vitupéra-tions du chef d’orchestre, ne surent contredire ces remontrances. La plupart, résignés, endossèrent l’opprobre. Les autres, un brin plus séditieux, bre-douillèrent un démenti, mais rien de bien intelligible ne sortit de leur langue empâtée par la honte.
— Faites votre office par tous les saints ! fulmina
Phile l’écume aux lèvres.
Sur ce, il frappa de son poing l’arbre le plus
proche. Son réflexe provoqua une fluctuation dans le bercement sylvestre, secouant volatiles et écureuils y nichant.
Afin d’ennoblir cette caresse pourvue, une
pluie tirée du feuillé le baptisa d’une rincée aux nuances frisant le chatoyant. Parmi ces pétales au vaillant cachet, une fraction d’atones, présages de l’agonie de l’ère attisant les fièvres, churent tout aus-si bellement.
Le chef de la Garde, au caractère atrabilaire et irascible au possible, oyant un toussotement feutré, admonesta rondement l’impertinent.
La dague de l’orphelin
— Quoi encore ?! Ne me dites pas que…
Cernée d’un escadron de soubrettes s’échinant
précipitamment, emmitouflée dans un nuage de couvertures au poil dru, une jeune femme grelottait. Encore sous le choc des récents évènements, elle tressaillait sensiblement lorsque couches après couches s’édifiait un couvert de fortune.
Une pointe, rosie par une pudeur juvénile, brandissait haut et fort les fanions d’une réserve légi-time.
Jamais dans l’histoire que ces contrées eurent
comptées, une représentante de la couronne ne fut cillée de la sorte. Sans conteste, onc l’office d’une princesse de sang ne fut si bassement lorgné.
Sot de son inattention, Phile regretta amère-ment son irrévérence auprès de l’objet de son labeur.
— Mille excuses Mademoiselle, il y a méprise, je
vous ai confondu avec un autre.
Puis, se prosternant, une goutte de sueur froide per-lant, il demanda grâce.
— Je vous prie de pardonner l’étourderie de votre
sujet ! Il s’est conduit pareil au faible d’esprit et mé-rite d’être châtié de la sorte.
S’interposant entre le contrit et la fille d’Ève
transie, une servante d’âge mûr sermonna sèchement le grossier personnage.
Gwendal CLAUDEL
— Ouvrez les yeux Phile, pensez-vous décem-
ment que la princesse est en mesure de recevoir vos doléances ?
S’exécutant, il se confondit une nouvelle fois en par-dons.
— De grâce, accordez-moi…
— Écartez-vous sur-le-champ de son Altesse,
faites votre travail, et je vous prie de nous laisser faire le nôtre, le rabroua-t-elle sans même lui daigner une audience.
Témoin de la cérémonie de son fidèle, la jeune femme intercéda en sa faveur.
— Voyons Mira… Kof, Kof… Vous vous adressez
au chef de la Garde tout de même, toussota-t-elle en trémulant de plus belle.
Tracassée par l’état de sa protégée, la domestique en question la morigéna.
— Mademoiselle, pour l’amour du ciel, restez
couchée ! Il ne faudrait pas que vous attrapiez un coup de froid. Ménagez-vous bon sang !
— Apaisez-vous donc Mira, je suis bien portante
et vous remercie pour votre sollicitude, la rassura Sérina en forçant un sourire.
S’estimant raisonnablement savante dans l’art
de déceler le vrai du faux dans la comédie de son amie, Mélusine entra en scène avec grand bruit. S’exerçant à retirer ce voile pesant dorénavant dépo-
La dague de l’orphelin
sé sur la clairière depuis l’incident, elle opta pour une combine de l’inconscient. Ne ruminant pas un instant sur l’adresse de son jugement, toute sou-riante, elle le communiqua sans ambages.
— Ah ma chère et tendre… mais quand donc
t’accoutumeras-tu à la cordiale prévenance de tes sujets… Allez, viens on va se dégourdir les pattes !
L’assemblée, dans son entièreté, la dévisagea
sans mot dire. Trop décontenancé par l’audace de son invite, nul n’osa relever l’absurde de la prière. Avec certitude, considérant la fraîche tentative d’assassinat, baguenauder de la sorte était de bien cruche composition.
Toujours les quenottes à l’air, la jouette rou-
quine guettait l’approbation de sa camarade. Malgré son enjouement un tant soit peu excessif, elle dénota un palpable mésaise, la questionnant ainsi sur la justesse de son intervention.
Las de ces concours de politesse auxquels se livraient ses plus proches tributaires, la princesse sonna l’heure de la retraite.
— Je… je souhaiterais rentrer au château, il se fait
tard et mon père ne tardera pas à se faire un sang d’encre.
— « Tard » ? Mais nous avons encore quelques
heures devant nous avant la nuit tombée ? objecta Mélusine, attachée à la jeunesse du site.
Gwendal CLAUDEL
Remontée, Sérina haussa un sourcil avant de se tourner vers son preux chevalier. Gobant les mouches, ce dernier capta néanmoins la muette sup-plique. Sortant de sa pâmoison, Phile reprit un peu de sa contenance et invita la jeune impertinente à lui emboîter le pas.
— Bien sûr, bien sûr, où avais-je la tête ? Made-
moiselle Creutiloli, veuillez me suivre.
— Mais je… hésita celle aux boucles de feu.
Confuse au possible, elle qui s’ingénia à assister
sa dame, la voilà qui se faisait nûment remerciée. Se rangeant aux côtés de l’autorité du diadème, elle consentit à s’esquiver.
Cet assentiment à la souveraineté du trône, précisa l’ultime mimique de cette scène burlesque d’où les acteurs ressortirent autrement plus égarés qu’au lever de rideau.
*
* *
Sur le chemin du retour, réduite à un simple morceau de gibier, à la merci des sursauts du palan-quin, Sérina affichait une mine faussement enjouée. Pas même l’intarissable babillage de sa confidente ne lui arrachait de sincères risettes. Néanmoins, il lui fallut déifier la vertu de sa connaissance pour les moult subterfuges visant à l’épargner du scandale de la rivière.
La dague de l’orphelin
Sautant constamment du coq à l’âne, Mélusine
tissait la trame d’une intrigue dont elle seule détenait la philosophie. Ne se pourvoyant de nulle hiérarchie, ses exclamations s’ordonnaient dans une cadence effrénée. Pur moulin à palabres, la guillerette rousse épanchait un transport factice, dans l’espoir que s’excuse la souillure.
Adoptant ses phrasés avec soin afin de ne point effleurer la subreptice évocation du « rôdeur de la rivière », la loquace menait dextrement sa barque. De temps à autres, elle jetait une paire de regards furtifs à son public, dans l’expectance d’y déceler une quel-conque neurasthénie.
« Quelle frayeur ce fut pour Séré… Brrr, je n’arrive pas à croire qu’échapper miraculeusement à un crime de cet acabit ne lui laisse qu’un air vague sur la figure. Rien qu’une pâle torpeur l’enserre de-puis… pas une larme de coulée, pas une plainte d’articulée… ».
Puis, parvenant à un épilogue accommodant la controverse, écarquillant ses splendides yeux noi-sette, elle spécula. « Serait-ce donc la légendaire pres-tance d’une reine dont tous fabulent mais nul ne saisit ? ». Convaincue par l’évidence, au creux de son essence, germa une abstruse déférence pour la sou-veraine en puissance. Tout en s’extasiant sur la fri-gide indifférence que reflétait la physionomie prin-cière, redoublant d’ardeur, elle prolongea son « amu-soire ».
Gwendal CLAUDEL
Nonobstant la délicate attention, le sens moral de la petite reine réservait à cette dernière un tout autre discours. Non point celui de la prude jouven-celle dont l’ingénuité fut trahie, mais celui du nébu-leux piquant l’esprit et éveillant la réflexion.
Depuis son repêchage de la rivière d’Argent,
Sérina ne cessait de méditer sur le déroulé de sa mé-saventure. Les récentes péripéties graciées la rendi-rent dubitative et suspendue quant à la destinée ré-servée.
« Il se tenait si proche de moi et pourtant je respire encore… Le goujat m’a surpris complète-ment… déplumée, mais il n’arborait pas le moins du monde de rancœur ou de furie à mon égard. Était-ce une larme qui perlait au coin de son œil ? Pourvu que s’éclaircissent ces points d’ombre. Tout ceci m’a rendue… curieuse ».
Sur ce, elle ferma ses yeux desquels défilèrent à nouveau les quelques prises du « rôdeur de la ri-vière ». Inlassablement, elle ressassa le cours de cette rencontre à la note on ne peut plus fortuite, du moins en ce qui la concernait.
Une figure brouillée et un dos crasseux cou-verts de terre, une tunique dépareillée, une escarcelle usée par vents et déluges, un bas délavé dont on discernait l’immaculé d’autrefois, des souliers à l’extrémité creusée, et des cheveux noir de jais qui
La dague de l’orphelin
s’envolaient libres, tout comme l’individu sur qui ces derniers se vissaient.
Bien qu’un désagrément au bras droit semblait
l’incapaciter, la princesse flairait tout de même la grâce de l’instant et admirait la désinvolture avec laquelle son « assaillant » battit en retraite. Pour sa part, les bras ramenés contre sa poitrine, engourdie par le froid ou d’effroi, elle ne put que briguer l’initiative de ses gouvernés pour que sa personne soit ramenée à berge.
Voilà tout ce dont elle retraçait de ce rustre. Sollicitant le concours de son paternel et de son ré-seau dormant, elle ne doutait pas une seconde de la mise au parfum de l’identité du malappris. Dans l’espoir d’une seconde entrevue, en bonne et due forme cette fois-ci, elle piaffait d’impatience d’éventer le motif de l’union du jour.
La rectitude morale insinuerait que pareille découverte par une tierce personne se nippant de la parure du huron, échaufferait les âmes et exacerbe-rait les humeurs. Néanmoins, toujours est-t-il que la royale frimousse adressait davantage d’intérêt que d’aversion envers le discourtois.
Paradoxalement, cet atterrant coup de théâtre pour les protagonistes de la virée, renfermait une saveur particulière pour la princesse qui essuya pour la première fois une gifle de la sorte. Seulement, trop
Gwendal CLAUDEL
inexercée, la repêchée des flots n’appréhendait point encore la portée de la malencontre et de son lende-main.
La dague de l’orphelin
a
Chapitre II

L’auberge du Bon ragoût
— Bon sang d’bois, mais c’était quoi ça ?
Retentissant, un grondement fit vibrer les feuillus. À son grain, l’on entrevoyait une aigre crispation. Cette âpre quérimonie, décochée à un estropié encore haletant, eut le don de dérider l’intéressé.
Riant à gorge déployé, ce dernier refoulait pé-niblement sa récréation.
— Hahaha… Ouf c’était moins une mon vieux,
ricana Grinn en administrant une légère tape sur l’épaule de son grivois.
Gwendal CLAUDEL
— Eh là ! On a failli y passer j’te signale ! se récria
Pat encore sous la charge de son ire.
— Rooh ça va… on est pas mort pour autant à ce
que je sache… dédramatisa le chétif tout hilare. Pardonnant la férue velléité de corriger son acolyte, Pat le consulta.
— Pourquoi on nous a canardé comme du m’vais
gibier ? Qu’est-ce t’as vu au juste ? Se frottant rêveusement la joue droite, Grinn mur-mura.
— Un dos…
— Un « dos », rien qu’un « dos » ? s’enquerra Pat
consterné.
Un brin romanesque, mirant la frondaison, l’étourdi persifla le caractère des propos jactés.
— « Rien qu’un dos »…? Humpff… Non mon
ami… un très joli dos.
Profondément, il soupira. Pendant un bref ins-tant, il crut discerner les traits d’un minois enchan-teur. Seulement, malgré force de persuasion, il ne ressaisissait point la physionomie tant guignée. D’ordinaire, sa mémoire oculaire ne le trahissait. Pourtant pour d’obscures dérobades, les empreintes de sa remembrance du sujet demeuraient aériennes.
Pat, de son bord, se fichait éperdument du ca-chet évanescent de sa souvenance, et foudroya cet assembleur de nuée à l’humeur aussi papillonnante que ces gens de maison lorsque acculés.
La dague de l’orphelin
— Espèce de s’tané bon à rien ! On a failli passer à
la broche pour un « joli dos » ?
— Un « très » joli dos cela dit… le corrigea
l’adolescent encore en proie à l’harmonie d’une poli-tesse excusée.
— Non mais dis-moi q’je rêve vieux ?
— Eh bien… se dandina Grinn, ne sachant bigre-
ment que point répliquer à son bon drille.
— Crois-moi sur parole p’tit gredin, je…
Les poings serrés, exacerbé au point que soit menacé de sa volée l’outrecuidant, il arrêta brus-quement la réprimande. L’oreille, dressée, calquant la conduite du fidèle œuvrant pour son maître, Pat s’immobilisa.
Puis, pénétrant le cachet de sa confusion, il suspendit son affaire et jura.
— Sur le sang d’Atéri, ils ont t’jours pas lâché
l’bout ces maudits gredins ?
— De… Qui…? ânonna Grinn encore évaporé.
— Ces chiens qui tentèrent d’nous planter pauvre
mule ! Allez viens, on se s’coue si on veut pas finir enfilé sur un pique place Saint-Pierre !
Pour la énième fois de cette harassante journée, il s’esbignèrent. Quêtant le généreux couvert des sylves afin de se soustraire à leurs poursuivants, ils caletèrent à en perdre haleine. Puisant dans leurs ultimes réserves, les garçons persévérèrent.
Gwendal CLAUDEL
Continuellement, les traqueurs les sommèrent de taire leur éperon, injonction qui ne manqua de distraire le meneur de la bande.
« Et puis quoi encore ? Peut-être veulent-ils que du surcroît nous préparions le thé ?! Cornegidouille, qui donc les apprivoisa ? », soupira un Grinn navré, mais néanmoins drôlement séduit par la calinotade.
Endéans la percée de leur refuite, la faune du lieu accueillit bruyamment cette retraite. Les insectes se dérobèrent promptement, les cerfs et daims dé-campèrent, et la volaille sauvage se retira en un cla-quement d’ailes. Même la sveltesse aérienne des foulées adoptées effaroucha ces âmes des bois.
Bien que l’homme pénétrait cet havre de paix et
d’harmonie, la faune provincial ne savait apprécier l’équipage aboulé. De juste ou d’inique, le litige du genre humain siégeait professeur.
Écourtant inconsciemment les enjambées, Grinn et Pat se relaxèrent. Depuis belle lurette, le sifflet des cerbères ne sonnait plus. Censément, les traqueurs troquèrent leurs guêtres pour celles du pisteur. De fait, l’aubaine d’une braillarde escam-pette se profilait finement dans le naturel des damoi-seaux.
D’une verve autrement plus amicale que dans
l’échange passé, Pat, revint à la charge quant au texte de l’armorial du dos épié.
La dague de l’orphelin
— T’sûr q’t’as aucune piste sur l’titre de c’lui
q’t’as surpris ? T’as pas saisi sa trombine ?
— Mes excuses, je n’ai avisé qu’un dos. Mais
crois-moi sur parole, j’aurais donné n’importe quoi pour que me soit dévoilé davantage… avoua-t-il en rognant quelque peu sur la clarté de sa péroraison. Se frappant la cuisse, Pat rouspéta.
— Crévindieu ! J’sais pas qui diable t’as surpris
dans son eau, mais c’devait être un sacré morceau pour q’ces andouilles nous harcèlent d’la sorte !
— Ouais pas faux, sans doute une fille de noble
rudement bien nantie… conjectura nonchalamment un Grinn cerné de vagues réminiscences.
— P’têt bien que… Hein…??
Hautement dérangé par une carence en lucidité des suites de courses effrénées à la récidive bienheu-reuse, Pat, dans un premier temps, ne décela de hic. Seulement, l’intelligence s’installant lui souffla son égarement. Retraçant les fariboles du dialogue tout juste jaboté, c’est là qu’il prit acte de la gauloiserie.
— Une… une « fille » ?! Voilà que Monsieur re-
luque les jeunes demoiselles au beau milieu de leur toilette ?! Fille de noble qui plus est ? balbutia un Pat rouge pivoine, trop remué pour dompter son effare-ment.
— Le hasard sans doute… raisonna son interlocu-
teur admirablement plus apathique. À terre, Pat campait interdit.
Gwendal CLAUDEL
— Eh ben… faut croire que le « hasard » inspire
bougrement bien l’procès !
— Mais puisque… commença Grinn assujettit par
une fraternelle complaisance.
— Pas « d’mais » mon pendard ! À peine surpris
la main dans l’sac q’tu t’carapates comme l’voleur q’t’es ! Pas même l’ombre d’un plaidoyer ! Courbatu et assommé par la fièvre journalière, Grinn se récria.
— Raah…! Mais pourquoi est-ce si compliqué de
blanchir sa conduite alors que l’unique dessin les animant, aussi éclairé fut-ce-t-il, crayonna ma perte ?! Planter ma tête au bout d’un pic, voilà ce qui les charmait vraiment, point le motif de ma visite.
Quémandant humblement le soutien de son allègre luron, l’unique gratitude recueillie fut une œillade bien aise, aussitôt succédée par un clin d’œil malicieux. Levant les yeux au ciel, le brocardé entre-prit d’occire l’imprévu et se trotta, quitte à faire cava-lier seul.
Ce fut donc en se gaussant sur la pauvreté d’esprit des hommes de fer et en dépeignant le coup de pinceau affriandant de la toile louchée, que se paracheva une virée qui tourna court.
*
* *
La dague de l’orphelin
Sur les coups de fin d’après-midi, l’impétuosité
météorologique se radoucit quelque peu. L’accablante ardeur des temps fervents s’écrasa au profit d’une candeur opportune.
Exempté de l’effervescence diurne, au compte-
goutte, le menu peuple émergeait de sa tanière. Le sourire aux lèvres, une troupe de freluquets bambins s’extirpait enfin d’un chez soi aux affreux relents du suffocant. Tout juste débouchant du seuil, un bien curieux duo à la démarche incertaine poignait.
Maculés d’une épaisse couche brunâtre, les
titubants, malgré une faiblesse manifeste, témoi-gnaient d’une simplicité et d’une assurance remar-quable. Éclatants de gaieté, l’un brun et replet, et le second à la panse plus modeste et au casque charbon, se pavanaient plaisamment.
De retour à la cité, quiète de fausser compagnie à leurs poursuivants, la paire de lurons, d’un com-mun accord, décida de célébrer le comble au Bon ragoût, leur auberge favorite. Après tout, pareil lustre gagnait bien l’écart d’une poignée de lampées ! Quel autre lieu de réjouissances siérait à l’euphorie éprou-vée ? Nulle autre table ne saurait combler les préten-tions animant le transport de ces âmes nobles.
Situé en plein centre du quartier de la rivière soyeuse, l’établissement ameutait les amateurs au franc couvert. De prime abord, l’échoppe ne payait
Gwendal CLAUDEL
pas de mine, pourtant, les rompus au service attes-taient avec véhémence de la finesse de ce dernier.
« D’la victuaille comme les sangs bleus n’en ont pas ! », qu’arguaient certains. « Un chez-soi humi-liant l’nôtre ! », se lamentaient d’autres, une choppe insolemment levée. À croire que la boisson détenait la formidable vertu de déchagriner le miséreux…
Établie à quelques pâtés de masures de la dague, l’auberge agréait la compagnie d’une seule et unique harde d’aigrefins. Cette troupe de truands n’était nulle autre que l’illustre meute de coupe-jarrets opé-rant dans le secteur est et se colletant bec et ongles à l’ouest et au sud avec le gang des vipères.
En échange de la sauvegarde de l’établissement
et de sa clientèle, d’hospitalières écuelles s’offraient plantureusement.
Ce gage d’affection s’ancra lors d’un accord
tacite de deux entités. Le tenant, Barth, aussi évoqué sous le sobriquet de « Bon Barth », un soir d’hiver, reçut « l’accommodante » sympathie d’un chef de guilde à ses débuts en poste. Cet instant marqua le heurt primitif entre ces deux lascars à l’idiolecte que-relleur.
Néanmoins, dans tout contraire se terre un pair. Ainsi, cette complicité nouvelle donna lieu à de populeuses marques de clémence, entérinant tou-jours davantage la symbiose gagée.
La dague de l’orphelin
Pour sûr, pareil altruisme ne profitait qu’aux
dignes. Les indigents, eux, jouissaient seulement d’une venue loisible. Pour Grinn et Pat, telle affection était leur. Lorsque attablés, se fendre d’un acquitte-ment tenait de rigueur.
Si par outrecuidance, l’un des ingénus de la
horde se gaudissait de passer outre la science de convention, un prompt rappel à l’ordre le contristait et lui passait le caprice de doubler la faute.
Pat, mélancolique d’un passé qu’il ne connut
jamais, grommela.
— Si seul’ment on pouvait ripailler gratis…
— Tu ne voudrais quand même que deux blancs-
becs de notre trempe banquètent à titre gracieux tout de même ?
— Bah, j’chais pas… V’là une paire d’années
qu’on s’rompt l’dos à faire leurs courses, il pourrait bien céder une faveur l’Barth, t’penses pas ? s’étonna Pat que la faim tiraillait.
Présomptueux, Grinn clama le torse bombé.
— N’ai crainte mon ami, dans quelques années je
siégerai roi en cette guilde… non, roi en cette contrée et nous festoierons en ce lieu matin, midi et soir !
Il polit sa tirade d’une coquette courbette.
Celle-là même dont les hommes bien nés s’affublaient. Perplexe quant à la forfanterie confes-
Gwendal CLAUDEL
sée, Pat estima que de rudimentaires pulsions obtin-rent préséance.
*
* *
Évoluant à l’instinct, guidé par la section infé-rieure de son tronc, le famélique se recueillit au pied d’une modeste bâtisse. De sommaire devanture, la demeure, ne payait pas de mine. Néanmoins, ce trait avait pour qualité de la fondre dans le décor envi-ronnant. Nul en ce théâtre ne se dotait d’une bourse mafflue.
Un écriteau vétéran, sur lequel figurait le titre de la maisonnée, oscillait modiquement. À l’encre délavée, se profilaient d’alléchantes courbes instrui-sant le coquin. Bon ragoût, limpide comme de l’eau de roche, et à l’intitulé on ne peut plus authentique !
Retenue à ses extrémités par de branlantes chaînes au cachet rouillé par les draches, l’étiquette de la résidence avait peu fière allure. Voilà belle lu-rette que le lustre esthétique de l’adresse périclitait.
Pourtant, au demeurant, l’artistique du logis
n’importunait point les endurcis. Dressés sous de telles auspices, ces éprouvés, qu’importe l’humeur du ciel, répondaient toujours présents.
Apparemment, la soirée en date ne dérogeait à la coutume. Depuis une simple fenêtre à l’étroite lumière, l’on apercevait de brumeuses silhouettes à l’indiscernable effectif. De toute évidence, les masses
La dague de l’orphelin
laborieuses s’invitèrent à l’échoppe du « Bon Barth », afin d’apprécier une cesse de bon ton.
Se pressant au comptoir, ces seigneurs d’un
soir festinaient allégrement. Laissant cours à leurs éclats, ces roturiers quêtaient l’hospitalité d’un tenant vivement employé.
Il fallait confesser qu’en cette période, le maga-
sin s’enorgueillissait d’aucun répit. Avec les beaux jours déclinant la feuille, tous cravachaient à étancher une soif pélerine avant d’encaisser les ondées d’arrière-saison.
Par conséquent, à toute heure, la veglione nu-tête battait son plein. De fortes voix, charriant une guillerette esclandre, se dégageaient de l’auberge au travers d’une porte massive, délibérément entrou-verte.
Pareil trouble auditif côtoyait une sollicitation olfactive. Un chatouillement mesuré au niveau des naseaux glissait un rude désordre dans le rigoureux des badauds. Ainsi happé par un indescriptible fu-met, infatué qu’était le sot conjecturant s’y désinté-resser.
« Sniff, sniff… Mais quelle fragrance mes aïeux ! », s’extasièrent en cœur les deux complices. Se languissant après de nouvelles retrouvailles motivées non plus par le hasard, mais par la méthode, à l’unisson ils humèrent l’humeur nocturne.
Gwendal CLAUDEL
À pleins poumons, les adolescents éprouvèrent ce dense filet odorant, et s’en imprégnèrent viscéra-lement. Gravant dans leurs mémoires cette em-preinte aromatique, tous deux s’enthousiasmèrent à l’idée d’en pénétrer la source.
Ce divin échantillon de la cuisine locale les poussa d’autant plus à enfoncer la porte et à se livrer immodérément aux plaisirs et coutumes de la table. Grinn, hypnotisé, ouvrit la marche.
Comme subodorée, l’animation y était intense.
Quoique « intense » ne rendait que peu justice à l’émotion ceignant la résidence. Une franche caco-phonie régnait en maître sur cette terre régie par l’entrechoc de chopes se bisant, et par les clameurs de ceux les séchant.
Se frayant tant bien que mal un chemin parmi les convives de cette fête bachique, le duo dénicha une humble tablée en coin de salle.
S’y invitant, Grinn jeta divers coups d’œil sur
les membres de cette vêprée arrosée. Sondant les profils, des suites d’un examen appliqué, il s’adoucit quelque peu.
Pat, surprenant la décontraction de son associé, s’enquerra de sa provenance.
— Bah quoi, qu’est c’qui t’arrives ? T’es tout ten-
du ?
La dague de l’orphelin
— Personne à l’horizon… du moins pas ces
« gens-là »… signala Grinn, un brin décontenancé par l’inopinée perspicacité de son allié.
— Ah… « eux » ? Pas d’risques, avec la fête des
damnés et ses préparatifs, ils sont bien d’trop occu-pés, raisonna Pat, avide de ragoût. Exhalant longuement, Grinn lui exprima son ennui.
— On est jamais à l’abri… même ici, même main-
tenant. On joue aux impudents sans même peser le poids de notre entrain. Un jour ou l’autre…
Sans lui accorder le luxe de conclure sa spécula-tion, une jeune demoiselle, à peine plus âgée que ces messieurs, esquinta la philosophie entraperçue.
D’un timbre engageant et exhalant de juvénili-
té, elle les aborda.
— Que désirent ces gentilhommes ?
L’un des « gentilhommes » dont elle fit men-
tion, se glorifiait déjà du diplôme attitré. Pat, sous le charme de la verve d’une adroite serveuse, n’estimait dorénavant plus que son caractère parmi l’assemblée crépusculaire.
Dès lors conquis, il lui fallut plastronner auprès de la ravissante. Sagace et diverti par l’inclination de la partie opposée, Grinn le laissa coqueter de tout son saoul. « Ah ces jeunes… », se ravissait-il tout en en-viant la désinvolture avec laquelle autrui se vouait à ces parades.
Gwendal CLAUDEL
Obligé de la philanthropie de son partenaire à la vue d’un clin d’œil furtivement publié, Pat répon-dit à la jouvencelle d’un air solennel, mais dans un registre néanmoins hautement cordial.
— Le ragoût de la maison pour moi et mon invité
voulez-vous bien ?
Réprimant un sourire et devinant les intentions sous-jacentes dans le jeu de scène de l’orateur, la jouvencelle se prêta malicieusement à son jeu.
— Il sera fait comme Monsieur le demande.
Sur ce, elle révéra sa clientèle d’une courtoise
courbette d’où l’on devinait de galantes jambettes au gracieux élan. Après de brèves secondes qui s’allongèrent pour un Pat apprivoisé, elle le couva d’une œillade et s’éclipsa.
Aux anges, le bienheureux se réjouissait de sa bonne fortune auprès de la gent féminine. Sans con-teste, il ne manqua de soulever cette prépotence à son homologue.
— Psst… T’as vu Grinn ? J’crois qu’elle m’aime
bien.
— Si tu le dis… Et Béa t’en fais quoi ? Tu baisses
les bras ? Moi qui croyais que… goguenarda-t-il.
— Mais tu n’comprends donc rien ! Si j’me limite
qu’à une seule compagne, j’risque de… préluda l’égrillard, nullement prédisposé à battre la coulpe.
La dague de l’orphelin
— Ah non, là je t’arrête… j’en ai assez entendu ! le
fit taire Grinn, peu enclin à être mis au parfum des indécents penchants de l’immoral.
— M’enfin… Sois pas si coincé ! On risq’nos vies
tous les jours, on mérite p’tête plus qu’un simple joli brin d’fille sur l’chemin, t’crois pas ? s’offusqua-t-il, acquis de la droiture de son éthique.
— Tu finiras tes jours en enfer mon pauvre…
— Grinn, on y d’jà… voilà deux ans qu’on y
croupit, déplora Pat travaillé.
Les regard mornes, plus moroses que jamais, la plaisante atmosphère de la salle ne sut ranimer la flamme d’une ivresse déchue. Démoralisés par le vil feu de l’inconscient, les jeunes voleurs s’adonnèrent à de curieux labeurs.
Pat contemplait la rugosité du bois de table en quête de ses nœuds, tandis que Grinn étudiait la silhouette vacillante d’une flammèche esseulée et bravant les courants.
« Danse la chandelle, dévore la quintessence, craque le brasier… Tout comme nous, celle-ci lutte faiblement. Jamais l’on ne lui reprochera la misère de son éclat, ou même la hâte avec laquelle celle-ci con-sume son âme… Tels nos humbles essences balayées par les remous d’une peine à l’indécis gouvernail, celle-ci s’échouera au détour d’un écueil l’accablant cruellement ».
Gwendal CLAUDEL
Puis, Grinn, dérivant sur un tout autre sujet, se rappela qu’un parchemin toujours point déchiffré sommeillait à quelques pâtés de maisons.
« Et ce petit cachotier qui me garde ses se-crets… Que j’aimerais savoir lire pour qu’enfin se profilent les fils de son intrigue… ».
Accaparés par les peines les employant, tous deux n’éventèrent l’irruption d’une bachelette en-combrée d’un plateau richement garni.
— Et voilà deux délicieux ragoûts pour ces char-
mants gentilshommes ! annonça l’aimable serveuse tout en réitérant son clin d’œil à l’évocation du « charmant ».
Se délestant encore davantage, elle se confessa quant à l’humanité de la bâtisse.
— Accompagnés d’une chope de cidre ! C’est la
maison qui régale.
Une paire d’assiettes, fastueusement décorées
et escortées chacune d’une volée de breuvage eni-vrant, s’ordonnançait magnifiquement. Pour les mi-séreux, pareille géométrie consolait drôlement. Une harmonie de si bon goût ne saurait rendre stoïque le lettré. Pantois, le duo scruta la composition du sou-per.
Le ragoût, à base de pommes de terre, de ca-rottes, de persil, de thym, et de volailles, subjuguait les sens. Une mince traînée, relâchée par les mets
La dague de l’orphelin
chèrement disposés, obligea les instruits à remanier leur conception de l’empyrée.
Quant au nectar des déités, son alléchant ne se fanait que peu en compagnie de la pitance délicieu-sement apostée. D’ample contenance, le breuvage contenterait sans contredit les soifs bordant la frairie. En outre, comme pour mieux aguicher le chaland, une timide écume se ballotait au gré des remous des conviés.
« Onc le jardin d’Éden ne pourrait se targuer d’une effluve de la sorte… », estimait Grinn, pénétré de l’évidence.
« J’ai presque envie de pleurer… », se pâmait Pat sous le coup de l’émotion.
Aucunement au fait de la passade fébrile des deux compères, la dame de salon, exigeant son dû, revint à la charge.
— Cela fera un total de deux viris pour ces mes-
sieurs.
Arraché de son état de torpeur, Pat emmurait l’intime souhait de l’envoyer paître. Cependant, tou-jours est-il qu’il cultivait une fraîche tendresse pour la demoiselle.
Grand prince, il libéra de sa bourse quatre viris qu’il lui tendit, le double de la somme revendiquée !
Grandiloquent, il prononça sa bonté.
Gwendal CLAUDEL
— Je règle le tout ! Et gardez la monnaie jeune
fille.
Au-delà de sa réflexion un tant soit peu dépla-cée, sa conduite se targuait d’un cachet au combien esbroufant pour ce joufflu des sombres allées. En effet, à peine quelques semaines en amont, un tel débours lui aurait soutiré une vilaine grimace.
Cependant, en ce jour faste, une déboursée de cette nature lui procurait une insondable félicité. La structure sociale se courbait afin de lui payer ses respects, et la masse épousait la marche.
« Est-ce donc ce que ressentent les sangs bleus en sillonnant les terres et consommant jusqu’à super-flu ? », s’extasiait-t-il, abasourdi par l’habileté de la finance.
Toutefois, malgré la largesse témoignée, la mi-dinette s’inclina et repartit sans demander son reste. Sa retraite, dépourvue de la moindre œillade ou d’un petit geste coquet de la main, renversa le magnanime qui ne s’embarrassa pas d’une aigre algarade à son égard.
— La maroufle ! Comment ose-t-elle ?! Et moi
qui…
Sa contrariété, sur le point de causer une es-clandre malavisée, poussa son voisin à intervenir.
La dague de l’orphelin
Ainsi, Grinn, optant pour le sarcasme, le pria pour qu’il la ravale sommairement.
— Mon Pat, je crois que tu t’es fait berner sur ce
coup-là… Peut-être que plus d’opulence aurait con-quis son cœur. Il n’est pas encore trop tard pour la stipendier davantage…
Bougon, le floué envoya le railleur sur les roses.
— Rah la ferme… Tss, ces femmes… toutes les
mêmes ! Pourquoi a-t-il fallu q’le mauvais sort s’acharne sur ma pauvre personne ? Plus jamais tu m’entends Grinn, plus jamais on ne m’leurrera d’la sorte ! jura-t-il impétueux en serrant les dents.
« Jamais, jusqu’à ce que tu croises un nouveau minois captant ton attention… C’est la quatrième fois que tu te fais empaumer en trois mois ! La jouven-celle de la fête des roses, la lavandière, la fille du soldat de la tour nord, et maintenant celle-ci ? Voyons Pat, mais regarde-toi en face… », s’éberlua Grinn, épaté par le manque de discernement du can-dide.
De son côté, le bon crédule essayait par tous les moyens de se convaincre de la force d’âme atypique de sa dulcinée de toujours. « Béa doit être exactement la mê… non, impossible ! Certes, celle-ci sait s’montrer rancunière en de ''rares'' occasions, mais jamais elle n’oserait commettre pareille fourberie… si ? Elle est différente… enfin j’crois… ».
Gwendal CLAUDEL
Devisant gaiement autour d’un banquet dû-
ment mérité, les enjoués conversèrent de tout et de rien pendant un long moment. Inusuelles furent les instances où pareille alacrité convoyait la route de ces orphelins de cœur. Toutefois, en regard de la touche remarquable de l’expérience, sa triste récur-rence ne les entrava point le moins du monde à faire bonne chère.
À la nuit tombée, la peau du ventre bien ten-due, ils rejoignirent l’orphelinat, qui, à cette heure avancée renseignait un calme olympien. La brise nocturne, tremblante de légèreté, remuait mollement les quelques ramures dont la touffe s’exposait pré-tentieusement.
À pas feutrés, ils longèrent le mur d’enceinte
afin de retrouver le vieux chêne posté le long de la façade ouest. Atteindre le parapet depuis leur posi-tion était extravagant pour des êtres d’une telle cons-titution. Effectuer un bond de quatre mètres, trop peu pour l’hominien raisonné ! Par conséquent, dans l’optique de regagner leur piaule perchée sur la dent de la couvée, se rabattre sur la grimpe du feuillu juchait inévitable.
Malgré une infinie circonspection dans les mouvements opérés, leur rentrée au bercail alerta une sentinelle embusquée non loin. Ayant surpris une paire d’ombres se glissant souplement dans les
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ténèbres de la nuit, la dextérité des ces spectres fut telle que celle-ci y reconnut l’adresse du lignage.
Prompt à la levée, cette dernière, présumant à un coup monté de ses pairs, éleva la voix et les hu-cha.
— Eh, vous là-bas ?!
Seulement, aucune réplique ne remonta sa sta-tion. Pourtant, surtout en de sombres heures, il était impérieux de prononcer son occupation. Appréhen-dant une intrusion étrangère, son sang ne fit qu’un tour.
Toutes affaires cessantes, il s’empressa
d’accourir auprès d’une cloche de métal dont le caril-lon chantait en cas de force majeure. Établi à deux pas de l’outil, il darda vers son objectif et le fit jaser.
DILING ! DILING ! DILING !
— Flûte, cet abruti nous a repéré. On fonce ! pesta
Grinn, de moins en moins reconnu du bien-fondé de l’entreprise.
Grimpant en toute hâte, ils rallièrent sans en-combre leur cambuse et s’y carapatèrent. Émotifs de la frayeur passée, ils trémulèrent encore quelque peu avant de se détendre pour de bon.
— Pfiou… c’était moins une… chuchota Pat, ner-
veux que les murs de la geôle n’embastillaient l’aveux.
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Encore chancelant de la situation dont il venait de réchapper, le timoré ne remarqua point l’enveloppe noire reposant au pas de la porte de l’habitation.
Pudique, celle-ci se tenait sauvage, retirée du reste des corps l’entourant. Esseulée au milieu d’un plancher froid, baignant sous le clair de lune, elle détonnait avec l’horizon tangent.
Une fine broche de métal, retenant son contenu, perçait faiblement l’opacité du soir. Détail qui n’échappa pas au guet du plus attentif de la bande.
« Tiens, tiens… ».
*
* *
Plus bas, un quart de révolution de la fine aiguille aupara-vant.
Rassemblés autour d’une imposante table,
quatre individus, à la posture grondante, toisaient leur prochain à la manière de fauves se jaugeant avant une rixe des plus farouches.
Deux camps se faisaient grossièrement face. L’un comportait Chef à sa tête, et flanqué du contre-maître ainsi que d’un second bras droit. Quant au parti opposé, il n’affectait qu’un homme encapu-chonné et tout de sombre vêtu. Nonobstant son exil, une aura glaciale, presque bestiale émanait du
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moindre centimètre carré de tissu et intimidait même les plus hardis.
Malgré l’imperceptible différent, ces hommes
dissertèrent longuement sur le déroulé de l’émulation en cours, la fête des damnés.
— Quand commençons-nous la seconde phase ?
questionna le bras-droit, complètement ignorant du trouble ambiant.
— Dans quatre jours, j’ai eu l’accord du duc, nous
nous mettrons en branle dans la matinée et vous pourrez procéder de votre côté quand bon vous semblera, lui assura le meneur de la dague sous un ton vague.
Curieusement, l’inflexion maniée à l’invocation
du titre de l’individu dont il eu l’aval, s’en trouva singulière. Pour une audience non alerte, rien ne transparaissait. Seulement, les avertis devinaient une pointe de sarcasme subtilement mussée. Comme le témoigna l’involontaire réservé, mais néanmoins éloquent du coquin à l’identité drapée, certains en cueillirent l’insolence.
Le contremaître, encore plus fuyant de l’intrigue que son égal, s’enquerra consciencieuse-ment de la posture du duc et de son allégeance toute « indéniable ».
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— N’était-il donc pas censé rester neutre par édit
du décret royal ?
— Comme nous le savons « tous », les disposi-
tions du duc sont impénétrables… rétorqua Chef, sous une nuance une nouvelle fois caustique.
À la suite de sa réplique, il glissa furtivement un coup d’œil afin d’épier l’attitude de l’opposition. Malencontreusement, il ne perçut de dissentiment dans le maintien de cette dernière.
« Le malandrin, pas un mot sur ma rétribu-tion… Je m’apprête à lui livrer de bien jolis mets, et le voici qui ne pipe mot ! Quand lâchera-t-il le mor-ceau ? », s’impatientait le cerveau de la guilde avant de reprendre le fil de la séance.
Pendant encore une dizaine de minutes, ils méditèrent sur les péripéties du lendemain. Endéans ce laps de temps fugitif, le crâne emprisonné dans ses larges paluches et se massant les tempes, Chef mar-mottait inlassablement un monologue immuable.
« Mais où peut bien être ce fichu colis ? Mor-dious, il était censé me parvenir il y a déjà près de trois semaines ! Trois semaines ! Mais que fabrique ce duc de pacotille ? ».
Nonobstant sa rancœur envers l’éminent, il
n’osait traduire sa plainte, par peur de représailles armées. La sinistre réputation du duc de Besburry, le précédant de loin, et ses connexions à travers le
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royaume effarouchaient quiconque épris du désir de forligner.
Toutefois, n’en déplaise aux bonnes mœurs,
l’agacement du dirigeant fut telle qu’il se résolut à braver le déraisonnable. S’apprêtant à énoncer le réprouvé, malgré sa pusillanimité, un furieux son de cloche retentit et réduisit à néant le germe de son entreprise.
Preste sur ses appuis, tout en jurant copieuse-ment, le révolté se froissa. Bien aise de déverser son amertume sur une entité tierce, il tonna.
— Mais qui diable éprouve mon autorité ?!
*
* *
Dans une forêt à l’est d’Almendra, à une heure avancée de la nuit.
— Chef, on peut rentrer ? Il se fait tard et
l’assassin doit être loin à l’heure qu’il est… protesta un garde exténué.
Implorant la pitié d’un homme à la contenance
tourmentée, ce soldat à la trempe des plus vigou-reuses se désespérait du fanatisme du général.
D’aucuns souligneraient l’indulgence de ces
individus de troupes qui ratissèrent les bois sans broncher depuis que l’on en somma l’ordre. Toute-
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fois, même la plus altière des persévérances excuse lisières.
D’une perspective purement rationnelle, endu-
rer la fièvre d’un tel séide force l’admiration. Seule-ment, ici, le clair déplaisir du serviteur l’emporta sur l’aveugle diligence.
Fâcheusement, le chef de la Garde royale, hir-sute au demeurant, ne vit d’un bon œil la rouspé-tance de ses subordonnées et décida d’occire dans l’œuf cet embryon d’insurrection.
— Non !! tonna-t-il véhément
Gesticulant désespérément, il aboya de plus belle.
— Nous poursuivons les recherches jusqu’à ce
que nous retrouvions sa trace ! Pensez au sort qui nous sera réservé lorsque le roi apprendra que nous avons laissé filé une menace directe pour sa proté-gée ! Il attenta à « sa » vie crévindieu, « sa » vie !!
— M’enfin… balbutia un gaillard aux épaules
larges et un poil courtaud.
— Au boulot soldat !
Subséquemment à cette sincère injonction, tous rejouèrent la besogne. Conscients des imputations de leur supérieur, chacun s’exécuta sans ronchons ulté-rieurs. Ainsi opérait la camaraderie militaire.
En dépit de la fureur accusée, Phile ne ressen-tait pas la moindre once de rancœur envers ceux qui l’accompagnèrent sur d’innombrables champs de
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batailles. Seule sa médiocrité et son impuissance face à la vulnérabilité d’un être l’affectant plus que de devoir l’horripilait.
Continuellement, il repassait cet épisode où un péril imminent et cauchemardesque narguait son enfant de cœur. Paralysé, désarmé, il prenait molle-ment racines sans réussir à lever l’auriculaire afin de tirer l’innocente des griffes d’une tragique destinée.
« Mon enfant… Mais qu’ai-je fait… ».
Écumant la forêt jusqu’au petit matin, Phile et ses affilié, sans grande surprise, ne mirent le grappin sur les fugitifs. Par ailleurs, ce fut en cette aube que naquit l’illustre renommée du « rôdeur de la ri-vière », aussi surnommé selon les langues « l’épieur aux nymphettes ».
