La dague de l'orphelin - Partie 2 by Gwendal CLAUDEL - HTML preview

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Gwendal CLAUDEL

La dague de l’orphelin

 

Chapitre XI

 

Contre-offensive

 

Hâve, Grinn ne savait que narrer. La fantaisie du jour ne lui arrachait davantage de mur-mures. Son comparse, également interloqué par la présente situation et son embrumé devenir, ne put réprimer un interrogatoire.

— Psst… Grinn, à ton avis, qui sont les comiques avec l’costume sur la figure ? L’carnaval c’pas au-jourd’hui… si…?

— Pat, je crois que nous sommes les comiques de cette farce, répliqua-t-il anéanti.

— Hein…? Nous ?? s’écria-t-il en furetant de son regard l’évidence lui prouvant le contraire.

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D’une ton monotone, Grinn relata à son fidèle

l’articulation d’une tradition orchestrée en un âge d’antan, et vraisemblablement perpétuée.

— Comme en une ère révolue que les livres nomment « Antiquité », un certain type de célébra-tion prenait place sur une étendue circulaire au plan-cher recouvert d’un sable ambré. Surnommée « arène », ladite surface hébergeait moult combats guerriers tenus en l’honneur de divinités belli-queuses. Deux genres de festivités majoritaires s’y tenaient. Les duels entre mortels… et les affronte-ments entre hommes et bêtes féroces. Le second cas, plus hasardeux que le précédent pour la troupe an-thropienne, signait usuellement l’arrêt de mort de cette dernière. En effet, l’issue, la plus souvent fatale pour les sacrifiés, était inévitable lorsque confrontés à plus barbare qu’eux…

— Comment… Mais… insinuerais-tu que…? bredouilla Pat, perdant de ses couleurs si laborieu-sement recouvrées.

— …que nous perpétuons cette vieille coutume encensant l’offrande divine au moyen de vies hu-maines… dans le rôle de ceux à qui l’on offre le repos éternel… conclut Grinn, atterré par son épilogue.

— Eh, vous autres faites-nous sortir d’ici !! se récria l’un des candides qui ne souhaitait aucune-ment cristalliser dans la roche l’enseignement de ce freluquet au casque charbon.

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Nulle répartie de ces mystérieux à l’identité

mussée ne vint honorer sa requête. Froidement, ces badauds siégeant sur les hauteurs, les considéraient d’un air détaché. Un mélange de dégoût et de suffi-sance perçait au travers de cette façade de carnaval.

Dès lors qu’un innocent élevait la voix, ce der-

nier était aussitôt récompensé par d’irrévérencieux hommages. D’une morgue inégalée, cette grossière déférence ressemblait traits pour traits à celle desti-née aux mécréants des bas quartiers.

Alignés telles des rangées de conseillers prêts à instruire le juste, et tout aussi taciturnes, les masqués restèrent de marbre faces aux incessantes supplica-tions de bleus grincheux.

Son voisin, constatant que la supplique adres-sée ne portait ses fruits, renchérit de plus belle.

— Eh, vous là-bas ! J’vois q’vous êtes les patrons de c’t’endroit. Tirez-nous d’ce faux pas et vous aurez ma parole que j’vous revaudrai ça !

Les patrons en question, au nombre de deux, contrastaient grandement avec la masse. L’un des deux, pourvu d’un masque rappelant la prestance du faucon et son sombre plumage, était apprêté d’un habit charbon, moucheté de touches écarlates.

Positionné de la sorte, ce dernier disposait d’une vue imprenable sur le plancher des comédiens.

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Une chevalière, en or plausiblement par son éclat, reflétait un statut qui détonnait parmi le comité.

À ses côtés, un personnage tout aussi élégam-ment vêtu, mais au moindre maintien, lui tenait compagnie. Se grattant le bras dans un élan emporté, celui-ci paraissait souffrir d’un maux tant bien que mal réprouvé. Habillé d’un vêtement aux nuances brunes, pâles et funestes, et surmonté d’une façade à la touche similaire, tout comme le milan royal, ce spécimen racé exprimait la noblesse de son sang. Doté de boucles d’oreille et d’une chevalière aux illusions argentées, cet individu, d’une notable auto-rité, se tenait néanmoins en retrait vis-à-vis de son homologue.

S’imaginant que pareilles prestances illustrées

seyaient à d’éminents personnages, bien que crû-ment, ce fut donc tout naturellement que la recrue les interpella.

Seulement, là encore, aucune réponse ne naquit de la puérile prière. Seule une vague de rires étouffés parcourant l’assemblée témoigna d’une quelconque audition.

Tapant du pied, le raillé fulmina quant à la légèreté de l’assistance.

— Laisse tomber Léo, ces faibles d’esprit n’bougeront pas d’un pouce tant qu’ils n’se s’ront pas distraits jusqu’à plus soif… le raisonna son com-pagnon.

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Soudain, un orgueilleux gong retentit. D’un

coup, les masqués marquèrent un irrépressible fris-son. « Ça y est ! C’est enfin l’heure des jeux ! », ainsi transparaissait leur excitation à l’écoute de ce mugis-sement. Enfiévrés par le cri du métal, ces anonymes se trémoussaient follement à l’idée du sanglant nu-méro auquel ces gamins se livreront.

Au même moment, les grilles des modestes ouvertures, celles-là même que Grinn repéra tantôt, se hissèrent dans un horrible grincement. À ce stade, nul besoin de s’enorgueillir de l’esprit d’un intellec-tuel pour deviner l’issue de l’opération. Au grand dam des moutards à la fortune prédestinée, des suites d’un infernal sursis, la seconde épreuve poin-tait enfin le bout de son museau…!

*

* *

Comme escompté, de ces gueules laissées béantes, jaillirent moult loups animés par une fréné-sie bestiale. Similaire à celui qui les coursa tout à l’heure, ces monstres de contes arboraient une robe noire de suie, et des prunelles d’un ambré plus ou moins souligné.

D’épaisses retombées salivaires, parfois agré-

mentées d’un farouche claquement, sublimaient cette scène sur laquelle le fauve régnait désormais en maître.

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— Un, deux, trois… onze… et dix-sept…! se récria un garçonnet désespéré par le bilan de son énumération.

— C’est pas Dieu possible… C’est pas Dieu pos-sible… Non mais dites-moi que je rêve ! s’indigna sa voisine à la tignasse déshonorée par les disgrâces successives.

« Comme prévu… Dix-sept rusés… Un pour chacun d’entre nous… Un par loqueteux… Et dire qu’une seule de ces créatures nous terrifia au point que nous détalâmes comme de bilieux lapin… Voilà encore un fameux déboire… », songea Grinn, un brin désenchanté par le cachet de cette facétie de mauvais goût.

Curieusement, comme si dressés, les loups s’alignèrent et firent front au groupe de sacrifiés. Cette saisissante image eut l’effet d’une douche gla-cée sur le bataillon des crédules.

Ainsi estomaqué par l’ordre disciplinant la

meute, Grinn entrevit une logique qui le mortifia. « Par quel miracle ses chiens nous opposent-ils de la sorte ? Pas un ne nous présente un écart de conduite. Pas un ne charge toutes lames tirées, comme si… une essence tierce en régulait l’inhumanité… ». Incons-ciemment, à l’ébauche de cette hypothèse, son regard sur porta sur ce distingué ponte assis au premier rang.

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Puis, un second gong se réverbéra dans l’arène

circulaire. Plus strident que le précédent, ce dernier, pareil au coup de tonnerre, marqua l’avènement d’un destin des plus tragiques, celui de l’irruption du jugement dernier !

Instantanément, et ce à tour de rôle, les sour-nois s’élancèrent sur un bétail impuissant. Pris à l’improviste, la harde de novices, sans nulle prépara-tion, peina à réagir convenablement. Adoptant un semblant de formation, bien qu’encore décontenan-cés par la soudaineté du désastre, ces derniers dégai-nèrent de leur mince fourreau un chétif poignard.

Bien que son caractère frêle et fluet perçait plus qu’à l’accoutumée, cette lame, d’une vingtaine de centimètres, représentait dorénavant l’unique pré-sence réconfortante et renfermait leurs ultimes lueurs d’espoir. Pas même la compagnie d’un pair ne suffi-sait à les rasséréner, et par conséquent, mucher l’inimaginable effroi les enchaînant.

« Un loup à abattre par personne… C’est car-rément du suicide ! À quoi bon se donner la peine d’en découdre alors même que leur supériorité est écrasante ! », se rebellèrent-ils tous en jurant à tout bout de champ.

S’organisant tant bien que mal afin d’édifier

une ligne de défense aussi médiocre soit-elle, la marmaille opta visiblement pour l’usage de rangs

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serrés. Sans doute que dans l’optique de se défendre plus aisément et de réduire les pertes prématurées, l’élection de pareille coordination s’imposa d’elle-même.

Seulement, n’en déplaise à la logique, cet éclat

n’était point tiré de l’instruction du lucide. En effet, le vertige de l’instant étreignant les âmes, les poussa inconsciemment à se pelotonner contre le voisin ! Ainsi, se rangeant en un demi-arc de cercle, les bleus bravèrent cavalièrement ces ombres solitaires.

« Ce n’est pas grand-chose, mais au moins nous pourrons leur tenir tête momentanément… Qui sait… peut-être que cette sagacité primitive nous donnera une chance de rééchapper à cette sinistre mascarade… », se disait Grinn, peu assuré de la vé-racité de sa supputation.

S’accrochant à toute conviction optimiste,

l’adolescent se figurait bien naïvement que le réflexe inné de la bande les sauverait d’un prompt désagré-ment.

Néanmoins, malgré cet instinct providentiel et cette légère espérance, toujours est-il que les impi-toyables carnassiers brisèrent rapidement et aisément cette précaire formation arrangée à la hâte.

De fait, en moins de temps qu’il n’en faut pour

pester, sans même qu’une créature ne soit abattue, hommes et bêtes inaugurèrent un ballet mortel.

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*

* *

Par ce défilé de mécomptes pour les jeunes recrues, ne subsistèrent plus que de petits groupes de deux ou trois garnements, s’escrimant contre une horde de loups répartis uniformément entre les es-couades improvisées.

Tout à coup, un gamin, à qui un bras sanguino-lant pendait mollement, poussa un hurlement de tous les diables. Un membre canin venait d’enfoncer férocement ses crocs dans sa cuisse. Un liquide gre-nat ruisselait abondamment de la blessure et abreu-vait le sable de l’arène. Virant au pourpre, le plan-cher, dès lors tacheté, ne semblait jamais étancher sa soif, et s’imprégnait sans relâche du précieux fluide.

Une jeune fille, postée non loin de son ami, planta jusqu’à la garde son arme blanche dans le flanc de la bête. Surprise par le volte-face inopiné du perfide, celle-ci fit un bond de côté et esquiva de justesse une contre-attaque des plus vicieuses. Dans son embarras, elle n’eut l’opportunité de récupérer son poignard, et le laissa donc profondément fiché juste au-dessus du thorax.

Bien que se dispensant d’un dénouement fu-

neste, la controverse la rongeait bien davantage que de raison. Et pour cause, son opération si admira-blement exécutée ne mit à terre le malfaisant ! Hébé-tée par l’échec de son entreprise et la destitution de

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son équipement, la fillette ne vit l’arrivée d’un des congénères du mauvais.

Tantôt tapi derrière un pair et à l’affût de la

moindre interstice dans le jeu de scène grimacier des amuseurs, le malin entrevit en la douleur d’un de ses compagnons, une occasion qu’il ne devait en aucun cas manquer.

Gnap ! La gorge visée, le résultat fut sans appel. Dans une gerbe incarnate, les yeux écarquillés par l’incompréhension, l’abasourdie trépassa.

S’interrogeant encore sur la façon de reconqué-

rir son bien chéri lui revenant naturellement de droit, celle-ci calancha sans même formuler l’esquisse d’une objection. Ses yeux, quant à eux, exprimèrent amèrement toute l’amertume de cette dernière inter-rogation qu’elle légua à ce monde égotiste.

« Plus que seize… ». Du coin de l’œil, Grinn aperçu avec horreur l’épilogue de l’acte du tendron. Impuissant, il assista au grand voyage de ce petit être qu’il ne connaissait que de nom. « Amaida… je crois… elle était proche de Béa. Quelle misère… ».

Comme tous les autres, Grinn était accaparé à assurer sa survie dans un premier temps, puis celle de ses alliés si la providence le permettait. Aux prises avec un sanguinaire noir de jais, voilà près de deux minutes qu’il ferraillait fougueusement. Raisonnant de la sorte, il lui était bien malaisé de soustraire de ses griffes et de ses crocs une Suzy terrorisée.

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Glissée entre Grinn et Pat, le frêle corps de la fillette s’esquivait péniblement aux malices des sau-vages. Flageolante de la tête aux pieds, désemparée, Suzy se navrait de n’être d’aucune utilité pour ses âmes providentielles. Seulement, le museau de ces malins ravivait d’affreux tourments et inhibait toutes défenses. Effectivement, d’aveugles plaies, à peine pansées et desquelles s’écoulaient sa témérité, l’entravaient atrocement.

Un air contrit emplissait son visage désormais ravagé par la honte. Enfouissant davantage son mu-seau dans la tunique de Grinn, elle ensevelit ainsi son déshonneur.

Confondant le réflexe de sa protégée pour une démonstration angoissée, Grinn redoubla d’ardeur afin d’attirer l’attention de ces brutes aux pattes ar-mées.

Toutefois, et il s’en éduqua à ses dépens, la

sournoiserie et l’intelligence de ces prédateurs sur-classaient celles qu’on leur prêtait. À sa grande sur-prise, la matoiserie de ces chiens sauvages égalerait presque celle des humains ! Ces roublards de chiens visaient constamment la plus douce de la troupe, Suzy, et ne se froissaient aucunement d’élire une proie docile.

En prenant un semblant de perspective, Grinn découvrit avec une horreur non dissimulée la cruau-té de ces sacrifices organisés.

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« Il n’est plus question de combat… nous es-suyons un tel revers que la ruine et son massacre nous guettent ».

Incertain entre qui de l’homme et de la bête est

le plus barbare, l’adolescent fut rapidement contraint de remettre à plus tard cette interrogation toute légi-time. En effet, une griffe passant à quelques milli-mètres de son œil droit et fauchant une mèche à son passage, le ramena en l’instant présent.

Grinn, Pat, Suzy, et deux autres garçons accu-saient une mince formation contre les parois de l’arène. Disposés de cette manière, la menace étran-gère ne pouvait provenir que d’un seul et unique front, celui les opposant ! Une fois cette organisation en place, il ne restait plus qu’aux galopins de les pourfendre à l’usure. Manière militaire non point des plus nobles, mais assurément des plus compétentes. De fait, par une succession de prises en tenailles et de risques inconsidérés, la mise à terre des rusés se dis-tingua sans détour.

Après plusieurs bavardes minutes, cette tac-tique, composée par Grinn, fit admirablement ses preuves et permit d’abattre trois loups un poil trop audacieux.

« Onze loups pour dix survivants… ça se pré-sente mal. À ce train, nous allons tous y passer… Il

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faudrait un véritable miracle pour que nous réé-chappions à cette hécatombe…».

Parmi les dix-sept bleus en lice et initialement bien portants, ne subsistaient plus que dix individus, ordonnés en trois pelotons disséminés à travers l’arène.

Parmi eux, se trouvait notamment celui de Grinn, à la tête d’un groupe de quatre individus. En effet, l’un des garçons s’étant joint, s’exposa plus qu’il n’aurait fallu et le paya de sa vie.

Plus loin, à une dizaine de mètre de leur posi-tion, se démenaient bravement une adolescente aux longs cheveux corbeaux et un pair au casque auburn. En effet, aussi étrange que cette annonce sonnait, Béa s’allia avec un Doigts-de-fée toujours aussi impertur-bable, malgré la criticité de la situation. Pareille al-liance outrait Pat qui voyait en ce scélérat un énième rival.

— Humpff, il perd rien pour attendre c’lui-là… Attends q’je termine mon affaire et après j’te règle ton compte…

— Concentre-toi l’ami. Que nous le voulions ou non, il reste un bon atout… intervint Grinn qui préfé-rait la performance de cet antagoniste taciturne à celle de Cid et de sa bande.

À la différence de Doigts-de-fée qui pourfen-dait de sa dague maints monstres nocturnes, la

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troupe de Cid ne s’enorgueillissait point de la même qualité. À leurs pieds, ne s’amoncelaient pas les ca-davres de ces bêtes de la nuit, mais plutôt ceux de camarades à la vie sottement volée. S’effarouchant de l’hostilité instruite, les couards, entraînèrent sans nulle vergogne leurs semblables à leur fin. Par exemple, jeter des congénères aux crocs des sangui-naires afin de s’y préserver momentanément ne leur était que peu exotique.

Néanmoins, en dépit de ces quelques actes répréhensibles, une folle impulsion animait le camp des orphelins. Singulièrement, et pour le plus grand bonheur du genre Homo Sapiens, les pertes chez les loups s’enchaînèrent sans que nulle riposte ne vint déranger la tendance.

— Et vlan ! Prends ça sale cabot ! se défoula Pat, ragaillardi par une force insoupçonnée.

— R’joins tes compagnons et pourris en enfer ! s’exclama son voisin, Mit, lui aussi revigoré.

— Espère pas occire mon ami sale clebs d’pacotille ! se récria Pansu, levant la main contre son maléfique.

Comme si la proximité avec la mort déliait les langues, tour à tour, ces gladiateurs improvisés en-treprirent d’articuler un florilège d’insultes toutes plus raffinées les unes que les autres. La plupart s’offraient à ces rusés. Toutefois, il arrivait également

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que de joyeux et habiles surnoms dédiés au chef de la guilde peaufinaient le tableau. Assurément, les jeunes gens démontrèrent une dextérité et une créa-tivité exceptionnelle dans cet art qu’est la joute ver-bale.

En supplément d’une glorieuse inventivité, les

verts belluaires attestèrent d’une souplesse militaire épatante et s’adaptèrent peu à peu au rythme effréné imposé par ces loups à l’endurance réputée inépui-sable.

— Fichtre, sans c’jeu ridicule, on en serait pas là à saigner du loup dans une salle emplie d’spectateurs tous plus capricieux les uns q’les autres ! se révoltait Cid, passant le plus clair de son temps à confier ses périls à ses subordonnés.

Nonobstant les clairsemées frayeurs devenues inusuelles, ce fut dans une ambiance presque joviale que se poursuivit l’extermination de ces bêtes assoif-fées de sang.

« Une fois que l’on prend le pli, ces bestioles ne sont finalement plus si terribles… Aussi saugrenu et inconcevable apparaît ce postulat, je ne puis que l’énoncer… », songea Grinn, tout en tranchant la gorge d’un membre canin qui s’effondra dans une mare de sang.

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À demi contemplatif sur l’issue de cette rixe,

l’adolescent ne souffrait plus autant des subterfuges et tromperies à répétition de ces prédateurs régentant les sylves. Sifflotant gaiement, Grinn en vint même à composer un sonnet.

Dans l'immensité d'une nuit sacrificielle, Seul, le pèlerin se rit du vent qui mugit. Dans la pénombre de son unique bougie. Peiné, le quidam en néglige l'essentiel.

Puisant dans la folie d'un maigre potentiel, S'élèvera le chant de la dramaturgie,

Tissant les fils d'une cynique stratégie. Pour en sanctifier tout le providentiel.

Seulement, que le sort s’acharnant est cruel, Pour les étourdis le provoquant en duel, Victimes de son ire sans nulle couleur.

Ô toi aigrefin de ces quartiers d'Almendra, Ô toi vil rôdeur que la lune surprendra, Tel s'écrit ton malheur, guidé par sa douleur.

La dague de l’orphelin

 

Chapitre XII

 

L’alpha

 

Dix minutes plus tard, le dernier loup lâcha un râle d’agonie et s’écroula au pied d’une Béa couverte de sang. Le drap carmin la nippant lui décernait une fameuse pres-tance guerrière que l’on ne voyait que dans les repré-sentations de preux combattants épée au poing.

Les cheveux en arrière, eux aussi enveloppés dans une pellicule groseille, lui donnaient un esprit flamboyant. Esprit qui en sidérait d’ailleurs plus d’un. Un adolescent, à la crinière brune et aux joues bien charnues, ne faisait pour sûr point exception.

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—Depuis quand le sang embellit-il les gens…? demanda un Pat rêveur à un Grinn lui aussi médusé par l’aplomb de la jeune femme.

— Depuis que nous devenons fous et que nous nous livrons à de ridicules mises en scène tout juste bonnes à rassasier le prospère… répliqua-t-il, exté-nué par les rebondissements passés.

Pat, levant les yeux au ciel, exhala longuement. Un voile de chagrin obscurcit le semblant de félicité qui naguère figurait sur ces billes bavardes de vie. Murmurant, il glissa une plainte emplie de souf-frances.

— J’me demande parfois s’il ne vaudrait pas mieux… tu sais ?

Presque implorant, ce garçonnet si plein de vie en d’auspices savoureux, se parait dorénavant d’un minois à l’éclat d’une infinie tristesse.

Sachant pertinemment en quelle conclusion son comparse le guidait, Grinn se lamenta. Ces affres inhérents aux citoyens de leur classe commençaient sérieusement à lui porter sur les nerfs.

« Voilà maintenant que le cerveau de Pat en est tout retourné… Quel fâcheux dénouement que ren-ferme cet épisode… ».

Néanmoins bien décidé à le sermonner pour une réflexion aussi cruche, il lui tapa le crâne au moyen du manche de sa dague.

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— Ferme-là, imbécile ! Tu sais très bien que réa-gir de la sorte ne changera rien !

— Aïe ! Ça fait mal ! Qu’est-ce qui t’prend à la fin ? se plaignit le martyr en frottant son crâne endo-lori.

Ainsi sèchement rabroué, jurant et pestant, Pat préféra l’étude de sa dulcinée à une quelconque ri-poste à l’encontre de son ami qui lui décocha tout juste un sacré dommage.

De son côté, Grinn examinait un tout autre pourquoi. « Bien que cette farouche et meurtrière scène prit place, la herse qui jadis nous accueillit ne montre aucun signe de se mouvoir à nouveau… Y aurait-il une palabre de l’éminent avant que ne s’achève cette épreuve ? ».

Les semblables de l’adolescent, davantage dé-

contractés, criaient au miracle et se pâmaient déjà de cette ivresse que de reprendre haleine après cette périlleuse traverse.

Impatients de se voir couronnés de succès des suites d’une escarmouche âprement et bravement menée, les mines s’affichaient particulièrement eu-phoriques. Tous savouraient déjà les louanges de la victoire ainsi que les révérences qui les accompa-gnaient.

Tous en étaient convaincus, cet épatant succès, ou du moins démonstration guerrière, avait assuré-

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ment épaté ce monarque détenant sûrement la capa-cité de les extraire de leur condition.

Ce fut d’ailleurs la raison pour laquelle les

quelques survivants s’extasiaient déjà des retombées de leur morceau de bravoure. Certains se congratu-laient et échangeaient de gais propos sur l’habileté renseignée par un pair. D’autres, moins démonstra-tifs, adoptaient une posture plus en retrait, mais s’enthousiasmaient tout autant que leurs semblables. Ceux-ci s’écroulaient par exemple dans le sable pour y verser quelques larmes de volupté, ou encore se tenaient là, les bras ballants, une douce risette sur le bord des lèvres.

*

* *

Malgré un soulagement manifeste, un inconve-nant sentiment de malaise oppressait Grinn. Flairant le trouble que trop souvent humé, l’adolescent pres-sentait qu’un événement des plus nauséabonds s’empresserait de fondre sur eux une fois que l’allégresse atteindrait son paroxysme. Indécis sur l’horizon à mirer afin d’en deviner la silhouette, Grinn se tenait constamment sur ses gardes.

« Bizarre, nos charmants spectateurs ne sem-blent point pleinement satisfaits… comme si le pour-quoi de leur présence n’avait point encore fait acte de démonstration. J’ai un très mauvais pressentiment avec tout ça… ».

La dague de l’orphelin

Avant qu’il ne puisse mettre au parfum ses

alliés de ses craintes, tout guilleret, Pat s’approcha afin de louanger ses aptitudes de stratège.

— Eh, eh ! Nous voici tirés d’ce guêpier ! On en a bavé, mais voilà ces satanés cabots plus qu’un vilain cauchemar… Allez viens fêter ça…

— Oui ! Oui ! Oui ! criait au miracle une Suzy qui donnait libre cours à une ferveur trop longtemps contenue.

Hésitant à noircir la toile de son alarmisme, Grinn décida néanmoins à leur dévoiler son appré-hension.

— Pat… Suzy… je crains bien que le jeu n’ait atteint sa conclusion… Je ne saurais vous en commu-niquer davantage, mais nous risquons encore d’y être pour un petit moment…

La plus prompte à réagir, Suzy, ne se départis-sant point encore de son insouciance, confia son scepticisme.

— Mais… mais… Y’a plus de loups, non ?

— Exact, pour le moment nous n’avons plus de méchants loups à corriger, opina Grinn en lui tapo-tant gentiment la tête.

— Mais… mais alors…

Comme pour mettre un terme à l’incompréhension de la fluette Suzy, l’homme en

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noir au drapé piqueté de grains carmin, assis sur son trône aux dorures étincelantes, montra enfin signes de vie. Toujours masqué, il leva la main afin de quê-ter l’audience de son public. Se faisant, un manteau autrement plus tranquille succéda au léger tumulte de tantôt.

D’un raclement de gorge, les naïfs en étaient

pénétrés, ce monarque augurait ainsi la venue d’un discours flattant la vaillance de ceux méritant les honneurs de la guerre… leur héroïsme !

Grandiloquent, le césar au trône articula quelques mots.

— Que le clou du spectacle pénètre dans l’arène !

De sa voix puissante et grave, tous dans le complexe distinguèrent clairement la pensée de cet individu distingué. Une pluralité de réactions récep-tionnèrent sa prise de parole.

Au travers des masques de l’assistance, une

palpable excitation germa sans nulle dissimulation. Ladite émulation de ces êtres costumés excéda celle déployée auparavant. À croire que les festivités anté-rieures n’étaient aux yeux de ces curieux que de simples hors-d’œuvre !

En contrebas, les mines effondrées héritèrent aux enjouées. Consternation et accablement prédo-minaient désormais dans les humeurs de chacun.

La dague de l’orphelin

Incapables de se résoudre à pareil épilogue, la masse naïve s’insurgea contre cette injustice.

— Oh ! C’est une blague j’espère ! s’écria Dadet, un des rares survivants au massacre.

— Ouais ! C’est vrai ça ! Huit des nôtres sont morts pour votre fichue cause ! C’la ne vous suffit donc pas ? renchérit Pansu, les cheveux hirsutes et la larme à l’œil.

Encore un fois, sans esquisser le moindre geste afin de réprimer, ou du moins chercher à endiguer les adjurations de ces mômes, les curieux person-nages s’entêtèrent dans leur stoïcisme.

Tout à coup, la grille sud se hissa dans un énorme fracas !

CLANG !

Il fallait avouer que cette cavité bénéficiait d’une carrure autrement plus colossale que celles qui s’entrouvrirent pour jadis offrir l’hospitalité.

Bien que son ouverture ainsi laissée béante instillait l‘intrigue, la plupart des jeunes entre-voyaient en cette trouée sombre la venue d’une peine connue.

Crâneur, Cid s’avança et se plaça à la tête du

petit bataillon. Tout fanfaron, il coqueta sur l’absurdité de la situation et l’évident dénouement sur le point de s’ensuivre.

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— Pff… Si c’est encore un d’ces foutus loups, à moi seul je s’rais capable d’l’abattre… et à mains nues !

« Gredin, encore faudrait-il que tu ne te caches pas derrière tes camarades ou ne les envoies vers de plus hauts pâturages pour que naisse pareille pro-messe ! ».

Grinn, nonobstant le caractère cocasse et horri-pilant de la hâblerie, opta plutôt pour une posture empreinte de réserve et de circonspection. Embarras-sé de ne détenir toutes les cartes afin de gager son destin, il prêta toute son attention à la porte sud, porte des ténèbres et mère d’indicibles tourments.

Soudain, un souffle rauque émanant des tré-fonds de cet abysse obscur éclata. Bien plus opaque, bien plus rogue, bien plus bestiale que ses prédéces-seures, cette exhalation éclipsait en tous points les intimidations des loups gisant aux pieds des orphe-lins. Cette expiration, oracle d’un funeste présage, pétrifia Grinn, qui, prit d’un mouvement de recul, réprima une vive exclamation.

« Quelle est cette… chose ?! ».

Surélevés, les masqués se tordirent dans tous les sens et tendirent le cou afin de distinguer ne se-rait-ce qu’un éclat du « clou du spectacle ». Un léger bruissement, pareil au vent dérangeant les futaies,

La dague de l’orphelin

survola l’assemblée. Dans une discrète cacophonie, les costumés bourdonnèrent quant au développe-ment de ce coup de théâtre.

Poum ! Poum ! Poum ! Dans une folle frénésie, les cœurs de chacun martelèrent des poitrines et des âmes enserrées par le sursis. Dans l’attente d’un in-connu jugement, la bleusaille flatta le terme de cette odieuse cabale.

Poum ! Poum ! Poum ! Dans une résonnance parfaite, les cœurs des gladiateurs battirent à l’unisson avec la cadence des pas de l’être dans la pénombre. Sur le point de marquer son entrée, cette brumeuse existence émit un grondement à faire va-ciller les hardis.

Puis, se révéla un loup, encore un autre, mais différent de ceux affrontés auparavant. Bien plus massif que ses congénères étendus, celui-ci était en-tièrement blanc. Une fourrure au poil d’un immaculé et d’une innocence hors pair s’énonçait altièrement. Des yeux d’un bleu captivant, des crocs gigan-tesques, et des griffes acérées comme des lames de rasoir parfaisaient cette sauvage représentation.

Subitement, se remémorant un passage d’un

des livres qu’il compulsa chez le père Abbé, Grinn identifia la créature. « Une hauteur au garrot avoisi-nant le mètre soixante-dix, un pelage concurrençant le parfait de l’hermine, des yeux d’un azur troublant,

Gwendal CLAUDEL

une majesté sans pareille… Misère, nous voici face à un loup des pics enneigés… ».

Désemparé par le brutal de son étincelle de savoir, il s’ébaubit néanmoins devant la complexité de la capture de ce monarque des montagnes.

« Pour en attraper un, il faut non seulement traverser la forêt interdite délimitant son territoire, mais également semer la meute qui en garde ses membres… Quelle est donc l’influence de notre hôte ? Pourquoi nous opposer à… ça ?! ».

Impérieuse, la bête stoppa son avancée. Fran-chir le seuil de sa résidence semblait être sa première volonté. Dans une noble superbe, le museau levé, elle se tint droite et respira profondément, rapportant ainsi à tous l’étonnante musculature de son poitrail. Avec certitude, l’entièreté de sa personne respirait la cruauté, le sang, et la mort…

Même si son pelage se parait des nuances les plus chastes, pour les misérables, bien acquis était l’évidence. Ce concentré de tyrannie, taillé pour la joute armée, ne caponnerait en rien devant une quel-conque opposition, aussi obstinée soit-elle.

*

* *

Cid, frissonnant à la vue de cette machine à tuer, recula lestement, et se positionna à la queue du groupe des rescapés.

La dague de l’orphelin

À ce tableau, Grinn déglutit. « Ce doit être ''l’alpha''… celui que la horde craint et respecte par-dessus tout. Le commandant des instincts primaires, le gouverneur des natures… Sans conteste, au beau milieu d’une meute de loups ordinaires, il règnerait en incontestable maître. Pas étonnant que nos co-pains de tout à l’heure se comportaient aussi docile-ment… Pareil général tait les individualités et raf-fermit le caractère… ».

Calmement, les yeux du loup, d’un clair et

d’une sagesse éloquente, se posèrent sur les dé-pouilles de ses semblables. De son examen, pas un ébranlement des plus sévères n’émergea. Seul un grognement étouffé trahit son ostensible amertume.

Attentif, Grinn analysa le maintien de ce rusé au franc dialecte. « Serait-il en peine ? Voilà qui est renversant… Maintenant que j’y pense… il est vrai que cette race bien particulière détient une intelli-gence sans commune mesure avec ses frères des plaines ».

Toutefois, ce que Grinn perçut comme de la mélancolie n’était en réalité qu’âpre déception. Pour le seigneur du royaume alpin, que de fiers représen-tants du lignage des loups périssent aux mains d’êtres aussi malingres et faiblards que ces mouflets lui était tout bonnement insupportable !

Gwendal CLAUDEL

« Par quelle incompétence ces loups des grandes steppes ne suffirent à égorger jusqu’au der-nier les freluquets ici présents. De quel toupet s’empanachent-ils pour invoquer en ce lieu une exis-tence de ma qualité !? Moi, l’alpha des pics enneigés, dévoreur des glaces et fantôme des hautes neiges ! », tel s’inscrivait le fond de sa pensée.

Puis, lassé de ce délictueux et affligeant spec-tacle, l’alpha se concentra sur la petite troupe compo-sée de Grinn, Pat, Suzy, Béa, Doigts-de-fée, Raf, Mit, Cid, et ses deux plus loyaux acolytes, Dadet et Pansu. Se pourléchant les babines, la bête pencha la tête sur la droite et exposa une resplendissante dentition à faire frémir l’impétueux.

Néanmoins, cet argument n’ébranla outre me-

sure le longiligne de la bande qui, de ses longues échasses, alla à la rencontre du nouveau compétiteur. Ne réalisant aucunement le gouffre cyclopéen en termes d’aptitudes guerrières et tactiques séparant le loup des plateaux avec celui des pics enneigés, le benêt s’achemina droit vers son salut.

S’engageant vaillamment, un sourire flottant

sur les lèvres, Dadet joua machinalement avec sa dague dont l’acerbe rivalisait presque avec celui des griffes précédemment narguées.

À deux pas, l’alpha, un brin amusé par le cu-

rieux manège de cet humain aussi balluche que té-méraire, ne savait sous quelle ambition le galopin se

La dague de l’orphelin

pavanait de la sorte. Sur ses gardes, le rusé se résolut à user de toute sa force contre le malappris se dres-sant contre lui et se hasardant à railler sa grandeur.

Sans crier gare, désormais à cinq mètres de sa proie, le petit homme brandit sa courte épée et s’élança. Hurlant à pleins poumons, celui-ci s’apprêta à réitérer les manœuvres qui jouirent d’un succès retentissant auprès d’adversaires passés. Simultané-ment, l’alpha leva la patte et l’abattit aussi crûment que sa composition l’agréait. Le coup asséné fut si puissant et si impatient que le brave homme ne put réagir en conséquence.

Ainsi écrasée par la souveraineté du puissant, la victime fut rappelée sur-le-champ auprès du Très-Haut. Par la violence de l’acte barbare, les entrailles du trépassé s’étalèrent bellement sur l’arène, et gor-gèrent par la même occasion le sable d’un sang en-core tiédi par la fougue d’une jeunesse à la brutale morale.

Ainsi, en une fraction de seconde, le combat fut plié. Ainsi, en moins de temps qu’il n’en fallut pour admirer le cours de ce duel, le glorieux fut proclamé. Sans contredit, victoire totale pour l’alpha !

Ce dernier, non-rassasié par son escrime, s’achemina vers le maigre bataillon désormais réduit à neuf intrépides. Son regard de glace, perçant même les plus intimes venelles, dévisageait férocement

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chacun des orphelins. Dorénavant acquis que cette bande de délaissés n’était en réalité que du menu fretin tout juste bon à abreuver les antiques, le large loup nivéen gagna hautainement sa pâture.

« Mais quel est ce monstre ?? Auraient-ils déci-dé de tous nous exterminer jusqu’au dernier ? Vite, sauve qui peut ! ».

Alarmés par le triste sort de leur comparse et l’aplomb témoigné par ce boucher sanguinaire, sous les exhortations de Grinn, les arénaires se réfugièrent contre les parois en pierre du terrain.

Tremblants comme des feuilles à la venue de l’automne, les orgueilleux d’antan n’avaient point fière allure. Angoissés à l’idée de s’exposer eux aussi à l’ire de cette force de la nature, les mines ne pu-bliaient que terreur, désolation, nostalgie, et repen-tance. Dans un confus entortillement d’émotions, les négligés de cette ère avaient tous secrètement fait vœu de pardon et avaient d’ores et déjà préparé l’exode de leur terre natale.

Rebuté à la conscience d’un tel épilogue, Grinn

se refusa à périr ainsi et à ne satisfaire ses promesses naguère arguées.

« L’exaction de ma vengeance auprès de mes parents nullement amorcée, le parchemin point en-core décrypté, la vie de Suzy toujours sur le fil, notre

La dague de l’orphelin

avenir avec Pat sur la sellette… Que d’affaires re-marquables en suspens… ».

Serrant cavalièrement sa dague, le jeune voleur décida de tenter le tout pour le tout et de se battre pour le bien des siens. Se mordant la lèvre supé-rieure, résigné, il soupira.

« Et moi qui croyais tout ça derrière moi… voi-là que je m’y replonge à nouveau… ». Décisif, bien qu’abominant pareille manœuvre, il se décida à prendre les devants.

D’un ton autoritaire, il s’adressa à ses huit ca-

marades de fortune.

— Très bien, alors voici comment nous allons procéder…

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