La griffe du spadassin - Partie 1 by Gwendal CLAUDEL - HTML preview

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À l’audition de sa conclusion, le jeune homme

lâcha un rire étouffé. Selon toute apparence, la situa-tion prêtait à l’amusement… déplaisant bigrement au chef de maison qui renchérit dans la foulée.

— Mais bon… vous savez, un affront est si vite arrivé… Quel dommage ce serait d’arracher de cette terre la vie d’un idiot la découvrant…

Négligeant ces cordialités distribuées, la prin-cesse

— Aaah… Jeeuh comprends miieux… et com-biiien de temps réésideura-t-il au paaalais ?

— Autant de temps qu’il le faudra…

— « Autaaant de teeemps » ? Mais n’est-ceeuh pas un peeuh exaaagéré ? Ce garçon douah aussi avoir deees deuvouars envers sooon nooom, nooon ? s’étonna-t-elle en esquissant un mouvement de recul de la tête.

— Oh pour ça… Je suis sûr que sa place sera bien plus profitable ici qu’enfermé chez lui… J’apprécie la témérité du parent, mais Dieu qu’il peut-être sot… Haha ! N’est-ce pas jeune homme ? l’interrogea le

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souverain en assortissant sa remarque d’une tape sur l’épaule.

« Un Père jovial, en de bon termes avec autrui, et déguisé comme un bouffon en présence de son invité… Je ne sais pas ce qu’il se trame dans cette baraque… mais ça cache forcément quelque chose de louche… », songeait-elle méditative.

Sentant qu’un détail l’interpellait sans vrai-

ment se déclarer depuis tout à l’heure, Sérina renou-vela son inspection de l’étranger. Sans même dissi-muler son examen, la petite reine l’inspecta sous toutes les coutures.

Ainsi, ne se souciant nullement de sa robe pi-quetée de pointes vermeilles, infortune couvrant de honte plus d’une dame de rang, clopin-clopant elle approcha son visage du sien, comme pour le graver dans sa mémoire et conclure ou non d’une recon-naissance des traits de ce dernier.

Sur le point d’apposer un sobriquet à son

étude, une voix chantante, presque cristalline, l’arracha de son hypothèse naissante.

— Mademoiselle, il me plaît de vous rencontrer en d’aussi « bons » auspices… À ce que je vois, la réputation des femmes de cette citadelle n’est usur-pée et dépasse grandement mes fébriles estimations. Si j’avais su que les rapports que l’on me prodigua différaient autant de l’exotisme démontré, il y aurait

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belle lurette que je me serais présenté devant vous… flagorna-t-il en s’inclinant bien bas.

Malgré les bonnes manières exposées par l’individu, autrui y décèlerait une certaine forme de dérision. Ces antiphrases, plus troublantes les unes que les autres, suggéraient un ton que la princesse n’appréciait guère.

« J’ai comme l’impression que ce rigolo se paie ma tête… Serait-ce à dû aux propos litigieux de mon père ? ». Levant un sourcil, Sérina le fixa de ses yeux bleus.

L’étranger à lunettes, interprétant le silence

princier comme un assentiment au « compliment », enchaîna de plus belle.

— Les femmes de ce pays ont un de ces côtés « sauvages » que j’estime et il me plaît de constater que sa plus éminente figure en est une fière égérie… acheva-t-il son éloge des dames de la région sur une énième révérence.

Certaine que ce drôle de personnage à l’accoutrement aussi saugrenu que ses louanges la brocardait, Sérina s’échauffa.

« Non mais pour qui se prend-il !? Passe encore qu’il émette un commentaire sur mon apparence, mais de là à accumuler : “réputation point usurpée”, “exotisme”, et “côté sauvage”, là c’en est trop ! ».

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— Saaachez que jeeuh…

Seulement, sur le point de corriger l’impudent sous le regard distrait d’un père observant le déroulé de l’entretien les bras croisées, on dérangea la petite reine une nouvelle fois.

— Pardonnez mes manières. J’aurai souhaité vous biser la main gauche comme la convention et les coutumes de ces contrées l’exigent, mais je note que celle-ci est d’ores et déjà occupée à de bien plus pressantes affaires, rapporta-t-il sur un ton neutre et promouvant l’honnêteté.

De longues secondes passèrent sans que Sérina ne donna suite à sa remarque « emplie de bonne volonté ». Toujours les mirettes rivées sur ce mysté-rieux résident, il lui semblait qu’un profil réputé ressurgissait petit à petit du fin fond de sa mémoire.

Toutefois, incapable d’apposer un verdict sur

l’identité de ce malotru à la langue acerbe, Sérina se murait dans un impénétrable silence.

Relevant l’absence de réaction de sa fille envers

les hommages de ce jeune homme et pour briser un calme malplaisant, contrarié, le roi intervint.

— Hum… Sérina, va donc te débarbouiller et changer de tenue veux-tu ? Une fois un peu plus présentable, tu nous rejoindras dans la bibliothèque. Nous pourrons ainsi faire plus ample connaissance

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avec notre nouvel… ami… conclut-il en lui lançant un clin d’œil complice.

Puis, d’un signe, il lui intima silencieusement de filer avec Mélusine pour ne rendre la situation plus cocasse qu’elle ne l’était déjà. Obtempérant, les deux jeunes femmes tirèrent leur révérence et s’esbignèrent cahin-caha.

Tout à coup, prenant le tournant duquel Sérina déboula tantôt et s’emplafonna dans le dos de sa confidente, la voix chantante de Paul de Ternant stoppa sa marche.

— Ah oui princesse, j’allais oublier… Puisque nous sommes « amis », comme l’a si bien souligné Sa Majesté, que diriez-vous de s’adresser par nos pré-noms respectifs…? Il nous sera plus aisé de commu-niquer et étouffera je suis sûr des frontières n’ayant lieu d’être… soutint-il d’un air fat.

— …

— Ahem… Permettez-moi de commencer le premier. Appelez-moi Paul, même si pour une rai-son qui m’échappe, certains de mes amis s’entêtent à employer le nom « Albert »… une blague de mau-vais goût sans aucun doute… suggéra-t-il en guet-tant le comportement de la partie opposée.

Ce fut à cet instant précis que la pièce man-quante du puzzle se logea au bon endroit et apporta le déclic à une princesse ahurie. Réalisant désormais

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pleinement le statut de l’affaire, l’attitude des deux homme l’un envers l’autre, les ambiguïtés succes-sives, le profil lui évoquant une lointaine remem-brance, la donzelle aux mèches de cendres se récria intérieurement.

« “Albert” ?? Comme le prince Albert !? Ce fichu bougre que l’on me force à épouser pour un cessez-le-feu qui ne durera pas même une lune ?! Cet Albert ?! Celui qui eut occis mes frères sur le champ de bataille au cours d’une campagne changeant le cours de la guerre ! Celui dont les hommes ferraillent avec Phile ? Ah bah ça c’est ce pompon…! Il est vrai aussi que Mère m’avait prévenue de son arrivée imminente… mais de là à ce qu’il débarque au-jourd’hui… ».

Abattue par la nouvelle, sans même allouer à son interlocuteur la civilité d’une courbette ou d’un aurevoir articulé, Sérina reprit le chemin de ses quar-tiers. Cumulant les funestes nouvelles les unes après les autres, l’héritière ne savait où donner de la tête.

Lui tirant le bras pour la ramener contre elle, la rouquine lui souffla son trait d’esprit.

— Hehehe… alors commeuh ça touah aussiii t’es soldateuh ? Toi qui teuh moquais, te voilà divi-neeement sermonnée ! remarqua-t-elle d’un air es-piègle.

— …

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Seulement, la princesse ne détenait là un cœur enclin aux plaisanteries. En effet, son moral au plus bas, pas même l’observation d’une badine compa-gnie ne l’extirpait de sa léthargie.

Ainsi, le nez encore larmoyant, la petite reine laissait de fines traces de son passage.

« Ploc-ploc ». Dans une chute orchestrée par ses mouvements oscillants, une à une ces perles écar-lates frappèrent un sol nu dont l’écho accompagnait celui du dehors.

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a

Chapitre VII

 

La fête de l’Automne

 

Deux semaines plus tard, chambre de Pat et Grinn. Anniversaire de la princesse Sérina : J-11.

— …et encore un qui s’écoule… un d’plus… et toujours rien… déplora Pat ennuyé au possible.

— Hmm… répondit mollement un jeune homme au casque noir de suie et à la complexion délicate.

 

P artiellement rétabli, Grinn pouvait dès lors se mouvoir plus ou moins normale-ment. Excepté cabrioles et pirouettes dans lesquelles il excellait, sa mobilité revenait

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graduellement. Ses nuits se faisaient de moins en moins agitées et son visage paraissait chaque jour plus vif que la veille. Conservant encore ses quelques bandages en travers de la poitrine et sur les bras, son état général n’était plus aussi critique qu’une vingtaine de jours auparavant.

Cependant, sa taciturnité, elle, s’accentuait

toujours davantage. Influencée par la perte de la petite blonde et le vif sentiment de n’être qu’un pion sur l’échiquier d’une tête pensante, Grinn dépérissait à petit feu. Mis à part deux ou trois phrasés qu’il dispensait à son meilleur ami dans ses brefs mo-ments de répit, son silence s’énonçait loquace.

Interprétant ce grognement désormais si fami-lier à ses oreilles comme une invitation à la poursuite de sa réflexion, Pat continua.

— Ça en est vraiment déprimant tu trouves pas ? J’veux dire d’rester enfermés comme des malpropres dans cette foutue piaule au toit et au plancher bran-lants…

— Hmm…

— Roh allez… J’me suis d’jà excusé plein d’fois d’t’avoir laissé seul contre l’gros toutou… J’sais pas pourquoi, mais on était tous pétrifiés d’surprise… Toi qui t’élevais contre l’loup et montrais des signes d’victoire ? Fallait surtout pas qu’on t’déconcentre… L’enjeu était trop grand… Ou alors c’était p’tête d’la

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peur, après tout… D’toute façon on est rien qu’une bande d’froussards… se désola un Pat quinaud.

— Hmm…

— J’comprends q’tu nous en veuilles… mais t’pourrais au moins m’concéder une conversation, non ? On a rien d’autre à faire que d’causer d’toute manière… Eh dis… T’pourrais au moins m’écouter au lieu d’t’acharner sur c’pauvre mur…? L’implora-t-il, les yeux désormais au ciel.

— Hmm…

Crrr… De sa dague, le discret inscrivait les

jours qui passaient. Ceux-ci dans une lenteur in-soupçonnée, marquaient les esprits et rongeaient le peu de lucidité conservé après les deux premières épreuves. De fins traits, laissés sur les parois froides, vestiges du temps filant, lui servaient de repère tem-porel et d’activité pour ne pas sombrer dans la dé-mence d’un emprisonnement né de quatre murs nus.

De surcroît, outre le recensement des journées s’écoulant, il en profita pour s’exercer dans le do-maine de la littérature, et plus particulièrement celui de l’écriture. Sortant parfois de sa cache le parche-min qu’il arracha des mains du dodu un mois et demi plus tôt, il s’entraînait à recopier les courbes manuscrites de lettres joliment ornées. Une virgule par ici, une lettrine par là, une particule par ci, une apostrophe par là…

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Seulement, sans précepteur pour le guider, la démarche se révéla fastidieuse. Néanmoins, reco-piant jour après jour diligemment certains mots du rouleau de papier, les progrès se firent nettement ressentir. Ses lettres, autrefois si gauches et pleines de maladresse, s’enorgueillissaient désormais non pas de grâce, mais de fermeté. Pour sa défense, com-poser au moyen d’une dague sur une surface aussi sèche et récalcitrante que la pierre, s’apparentait à un défi de haute volée, qui plus est pour un garçon en quête de savoir !

Crrrr… Crr… Inlassablement il gravait ses

traces de langage. Avec précision et patience il per-fectionnait sa plume. Toutefois, un fait persistait… la signification de son étude lui demeurait étrangère…

« Hump… J’apprendrai bien un jour ou l’autre… Si seulement le père Abbé était là, il aurait pu m’aiguiller sur le sens de mon labeur… Quoique au vu des réactions du dodu, son contenu doit être important… ».

Cependant, bien que l’adolescent comprit très tôt l’importance du message que renfermait le par-chemin, l’idée que l’inscrire dans la roche relevait de l’imprudence ne le traversa jamais. Ainsi, de la pointe de sa lame, il apposait sans le savoir une trace de son érudition, et celui d’une pensée qu’il aurait sans doute mieux valut garder enterrée…

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De son côté, ne se laissant nullement démonter par le clair manque d’entrain de son compagnon, Pat se donna comme mission d’animer son entretien par la seule force de sa salive.

— Ah tiens d’ailleurs, ça fait un moment q’ça m’travaille… elle t’a dit quoi Béa ? la dernière fois ? T’sais quand elle m’envoya bouler et qu’il restait plus qu’vous deux ?

— Hmm…

— Rah, j’le savais ! Tu disais donc bien la vérité… pour la faire tomber sous mon charme fallait

q’j’abatte le loup à mains nues3… C’est c’que t’as… S’arrêtant, les yeux écarquillés et manquant de s’étouffer, le brun s’insurgea

— …AVEC UNE DAGUE espèce d’vil tricheur ! Pendard, t’as même pas respecté tes conditions ! Humpf… pour t’faire pardonner, j’exige q’tu m’racontes c’que vous vous êtes murmuré c’te nuit-là ! lui imposa-t-il, le pointant du doigt.

— Hmm… marmonna Grinn d’un air pensif.

« “Cette nuit-là” ? À vrai dire je serais bien incapable de retracer fidèlement ce qu’elle me souf-fla… Une histoire d’accident et d’ennemi… mais excepté ces brèves informations… je n’en suis pas plus avancé… Il faudrait m’entretenir une nouvelle

3 La dague de l’orphelin, partie 2, page 150.

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fois avec la rancunière, mais cela risque d’être diffi-cile… ».

S’apercevant que les yeux au plafond de son

compère ne lui apporteront qu’un silence réédité, Pat poursuivit son interrogatoire. Après tout, mieux valait s’occuper l’esprit à composer des étincelles d’intelligence, qu’à les garder enfermées et les laisser roussir l’intérieur d’un crâne…

— T’penses qu’on aura quand des nouvelles d’la prochaine et ultime épreuve ? Voilà plus d’trois se-maines qu’on est rentrés au bercail… Quand même, ils pourraient nous t’nir informés… se plaignit le joufflu tout en jouant avec des brins de paille aussi usés qu’au premier jour.

— …

S’apprêtant à poser une énième question sans

satisfaction, Pat fut arrêté dans son élan.

En effet, contre toutes attentes, une réponse lui parvint.

— J’en sais rien… mais c’est la première fois que les jeux s’étalent sur une période aussi longue… Si tu t’en souviens bien, ceux-ci duraient entre une et deux semaines maximum avec bien moins de pertes humaines… À croire qu’il existerait une corrélation entre le nombre de victimes et le temps passé à s’entretuer… raisonna Grinn le doigt posé sur la lèvre inférieure.

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— Mais t’penses pas qu’ils… commença Pat, ravi que son associé rejoigne la partie.

— Te prends pas le chou l’ami… ils doivent avoir leur raison…

— Ah, mais j’chuis pourtant sûr que…

Poooooooh !

Soudain, le bruit grave d’une corne soufflée

l’interrompit net dans sa contemplation. Émanant du dehors, ce ronflement eut même le mérite de tirer Grinn de sa torpeur.

« Ce doit venir de l’est… Le Long Pic s’éveille ? Non, impossible… pas à cette période de l’année… les gardes ne le toléreraient sûrement pas… mais quoi alors…?

Pooooooooh ! Poooooooooh ! Poooooooh !

Tout à coup, provenant des trois autres coins de la citadelle, d’autres le relayèrent et renchérirent de plus belle.

*

Cette vague sonore, comme une invitation tacite, aviva une sourde clameur. À croire qu’en cet instant les bas-quartiers d’Almendra se réveillaient puisque une multitude de cris de joie, au timbre d’un juvénile changeant, succédèrent à cet élan acous-tique.

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En effet, l’activité dans les bas-fonds de la cité

connut un soudain regain d’énergie tel, que passants comme marchands s’activèrent dans une cacophonie sans pareille.

— Hourrah ! C’est enfin l’heure ! s’écria une voix enfantine.

— Hehe… À nous les plaisirs d’la haute ! exultait une femme d’une trentaine d’années, les yeux pétil-lants et emplis d’enfièvrement.

— Sus, sus, sus à l’ennemi ! rajouta son collègue tout en se frottant ses épaisses paluches.

Confinés dans leur tour, à l’écart de la commo-

tion attenante, la paire de lurons se regarda avec de grands yeux ronds.

— Pat on d’accord que le petit peuple est de sor-tie en ce moment, non ? demanda Grinn, hésitant encore sur la communication de son audition, tant improbable était l’occurrence.

— Je… j’crois bien q’les gens causent entre eux… murmura le brun en se levant de sa couchette.

— Parbleu… Que se passe-t-il en ville pour cau-ser un tel boucan ? siffla Grinn, en se redressant pé-niblement.

— Oh, oh, oh ! Aucune idée, mais une chose est sûre… J’veux en être ! Oh… En plus y’a d’jà du beau monde hors d’sa piaule… rebondit Pat surexcité.

— Pour vrai ? s’étonna son voisin.

— Hehe… Viens voir par toi-même…

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Sa curiosité piquée, et de plus en plus certain qu’un spectacle valant le coup d’œil s’édifiait au pied de son logis, l’adolescent au casque foncé apos-tropha son collègue.

— Aide-moi à me relever vieux, veux-tu ? J’ai pas envie de rouvrir mes plaies… le sollicita-t-il en ten-dant sa main.

Son bon samaritain, bien que ronchonnant un peu sur les innocentes demandes du blessé alors que ses propres plaintes ne trouvaient réception, s’exécuta. S’accoudant enfin à la fenêtre de l’habitation, Grinn, interpella son pendant.

— Pat… Quel jour sommes-nous exactement ?

Ce dernier, relevant le menton et se le frottant lentement, pesait la question. Ainsi, les mirettes ri-vées sur le toit de tête, comme s’il regardait attenti-vement les moindres détails de la charpente les sur-plombant sans oublier les toiles d’araignées géantes qui s’y nichèrent, Pat méditait.

Soudain, prit de gaieté, il se tourna tout guille-ret vers un Grinn à l’expression rieuse.

— Hahaha ! Grinn, c’est bien not’ veine ! Au-jourd’hui c’est l’jour d’la pré-fête d’anniversaire d’la p’tite reine ! Son excellence royale, la princesse d’Sancris, Sérina Lara Vergon ! Hahaha ! Avec tout c’qui nous tomba sur l’caillou j’avais complèt’ment

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oublié ! Q’l’on porte un verre aux sang-bleus et à leurs desseins peu scrupuleux !

Hilare, le brun aux yeux désormais radieux, peinait à contenir sa félicité. Celle-ci contamina d’ailleurs son voisin dont le visage s’illumina pareil-lement. À l’instar d’un soleil dévêtu de ses moroses écharpes, la figure de l’adolescent, tantôt taciturne, affichait là une mine épanouie.

Tout sourire, il s’exclama.

— Comme tu dis ! Vive la royauté et leurs plans tout juste bon à satisfaire un ego trop plein et vider la culpabilité d’un cœur aussi noir que la Vieille lorsque point l’hiver ! Allons ripailler comme il se doit ! Je ne sais pas toi… mais moi… je crève de faim !

— Toi, « crever d’faim », et comment ? T’n’as q’la peau sur les os, il s’agirait un peu d’te remplumer mon gaillard ! le moqua le plus dodu, internant peu de remords de ce côté-ci…

— Me « remplumer » dis-tu…? Et toi je suis d’avis que te retirer quelques une des ces plumes formant ton épais duvet ne serait pas de trop… sug-géra Grinn sur un ton faussement provocateur.

— Grrr… Qui sait qui pouvait pas s’lever y’a tout juste deux minutes ? Hein l’gros p’t’être ? riposta Pat, se prêtant bellement au jeu de son compère.

— Hahaha… Cela étant dit…

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Se départant du masque de la marrade, pre-nant tout à coup, un air sérieux, Grinn enchaîna.

— Pat, je ne plaisante pas… Que dirais-tu de te retirer et de profiter des plaisirs de la haute ? Un poil effrayé, ce dernier s’écria.

— Déguerpir ?! Et l’couvre-feu l’interdisant ?

— Roh… cesse donc de pinailler, on l’a déjà fait une fois… une récidive ne nous tuera pas… si ? l’interrogea Grinn en rapprochant son visage du sien.

Troublé par la tournure de la discussion, le joufflu bégaya quelque peu.

— Heu… On l’a échappé belle la dernière fois… J’chais pas si… Et ta blessure ? T’es à peine capable d’courir… alors… entama Pat, sa décision flanchant un peu plus à chaque respiration.

Avisant le vacillement de celui pour qui le chant des victuailles détenait une sainteté sans pareille, avec rapacité, Grinn porta l’ultime coup d’estoc.

— Rooh, un détail, un détail… Je la sens à peine cette éraflure… et puis me dégourdir les pattes accé-lérera le processus de guérison… D’une pierre deux coups ! La bonne chère d’un côté, et mon rétablisse-ment de l’autre ! Alors, partant pour un second tour ?

*

Affamés depuis plusieurs lunes, le cruel manque de clairvoyance brouillait la vue des deux

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comparses. La cause de leur inanition ? Leurs geô-liers. En effet, la logique souhaiterait qu’à l’approche du point final de la fête des damnés, l’on alloue une pitance convenable aux survivants, dès lors au seul nombre de huit.

Seulement, les membr

es chargés des livraisons des casse-croûtes, trop en-nuyés de gravir la volée de marches, ne l’empruntaient qu’une seule et unique fois dans la semaine ! « Impraticable » et « risquant de se briser la nuque » comme ils le soutenaient, ces voleurs préféraient s’abstenir de braver trop souvent cet escalier en colimaçon, quitte à laisser mourir de faim les occupants à son sommet.

Certes les deux garnements étaient plus que familiers avec l’agonie de l’appétit… mais trop c’est trop ! Par conséquent, sur un coup de tête, la paire se glissa à nouveau hors de sa chambrée, à l’assaut de l’agitation du dessous, et pressés d’enfin se mettre à table sans grondements de l’épigastre à sa sortie.

À toute vitesse, le duo passa la fenêtre donnant sur la face ouest, et la désescalada. Les parois mous-sues à certains endroits ne leur simplifiaient pas la tâche, mais ces béatilles façonnaient bien le cadet de leurs soucis.

Assurément, se faufiler à l’abri des regards

sous un soleil ostentatoire relevait davantage de l’ordre du substantiel…

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Calant leurs ongles et phalanges dans les in-terstices pourvues ici et là par les intempéries se succédant, Pat et Grinn s’escrimèrent à ne point dé-raper et précipite leur chute. Pour sûr, pareil incident apposerait un point final à cette escapade… et leur existence par la même occasion…!

Comme la fois dernière4, ils se mirent dos à la rue adjacente pour atteindre la branche du tilleul qui commençait tout juste à se dénuder.

Au cours de leur descente, tandis que l’un

maudissait une mobilité lui faisant présentement défaut et l’handicapant dans le moindre de ses mou-vements, l’autre maugréait contre une corpulence peu adaptée à l’exercice.

« C’pas Dieu possible… On mange pas un qui-

gnon d’pain, mais j’ai l’ventre qui colle autant ! Alors ça c’est la meilleure ! J’me fait un régime pour même pas perdre n’serait-ce qu’un p’tit bout d’gras ?! Mais c’est scandaleux ! », jurait Pat entre ses dents, défait que le jeûne forcé ne portât ses fruits.

Soudain, atteignant une conclusion qui faillit causer sa perte, Pat siffla d’ahurissement.

« Alors ça par exemple… J’me tue d’puis plu-sieurs jours pour faire jacter l’animal, et d’simples

4 La dague de l’orphelin, partie 1, page 283.

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coups d’cornes suffirent à lui s’couer les prunes… Et on m’parle d’justice ? Tss… ».

Toutefois, malgré les contraintes et les frayeurs de chacun, la paire atteignit sans encombre leur ob-jectif premier, la base de la tour.

« Plus qu’à atteindre cette branche et on y est… », songea Grinn en se concentrant sur son pro-chain saut afin de rejoindre une des rares traces de verdure des environs.

Hop ! Un bond plus tard, il l’atteignit, suivi de près par son comparse qui faillit toutefois la man-quer. Manquant de jus dans les jambes suite aux cabrioles à répétition et requérant une grande minu-tie, le dernier effort imposé fut à deux doigts de ré-clamer la vie du ventripotent. Heureusement, Grinn, anticipant pareil dénouement, s’était déjà positionné de façon à intervenir en cas de besoin.

Enfin, s’assurant que nul ne surprit leur échappée, se concertant du regard et opinant de la tête, les deux resquilleurs s’élancèrent au devant de nouveaux ennuis !

*

Se fondant dans la masse de badauds et espé-rant passer inaperçus, la paire se relaxa peu à peu. Cachant tout de même leur visage avec un longue

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écharpe en tissu d’un noir uni pour Grinn et d’un brun délavé pour Pat, les deux amis conversèrent allègrement.

— Ah… Enfin libres… J’commençais à en avoir ras-le-bol d’pourrir dans c’te cellule… soupira le dodu du groupe.

— Tu « commençais » seulement ? Sacré veinard, moi je ne pouvais à peine remuer l’orteil durant près de quinze jours ! s’indigna son voisin.

— « À peine r’muer l’orteil » ? Mais t’as pas arrê-té d’massacrer not’ piaule avec tous tes dessins et gribouillis ! le contredit le joufflu, offusqué de la mauvaise foi exposée.

— Tss… Tu ne comprendras jamais l’art de l’écriture et le pouvoir qu’elle renferme…

— Aux dernières nouvelles, l’adresse d’un coute-las dépass’ra toujours celle des mots… marmonna Pat en posant la main sur sa ceinture.

— À condition d’être encore en vie pour en attes-ter… Crois-moi mon brave, notre bêtise d’aujourd’hui ne converge clairement pas vers ce beau projet… s’amusa Grinn en lui décochant un clin d’œil.

— Rooh… Mais puisqu’on s’fera pas prendre, on est des pros d’toute manière. On l’a d’jà fait une première fois, une seconde n’nous tuera pas…! dé-clama-t-il fièrement en bombant le torse et en se le frappant si violemment qu’il s’étouffa de surprise.

— Kof ! Kof ! Kof !

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— Allez, allez… Mon pauvre cesse donc de te malmener de la sorte. On dirait que tu imites Chef sur le point de recracher ses poumons… ironisa Grinn en tapotant le dos.

Puis, les yeux encore étincelants d’ivresse, il conti-nua.

— Et puis, ne va pas t’étrangler avant que nous puissions nous empiffrer comme il se doit !

La bave aux lèvres, les deux garçons se dirigè-rent vers le centre d’Almendra, où se trouvait la place du Roi. Jouxtant la façade sud du château, ce lieu, comme son nom le suggérait, était l’un des in-contournables de la cité.

Chaque année, de grandioses célébrations y prenaient place où le peuple célébrait ses rares ins-tants de gaieté. Justement, tous les ans, à la même période, lorsque que les lueurs de l’été s’estompaient et que se profilait l’automne, une grande frairie s’y tenait.

En effet, le vingt du mois pour être tout à fait précis, en l’honneur de la princesse de Sancris, un grand banquet était donné. Bien qu’incomparable à ceux arrangés pour les invités de marque de la mo-narchie, pour les petites gens, cette exubérance de richesse suffisait amplement. Du moins, ils ne trou-vaient à se plaindre jusqu’à ce que s’achève l’agape…

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Tous, miséreux comme disetteux étaient con-viés à festoyer autour de plats d’exception spéciale-ment préparés par les cuisiniers de la haute. Ceux-là même rivalisant d’ingéniosité pour satisfaire les palais les plus royaux ! Rien qu’à cette pensée, les estomacs d’une affamée population gronderaient de satisfaction !

Pour sûr, le modeste quidam, inaccoutumé à ces clinquantes tablées, ne pouvaient que se décro-cher la mâchoire à la vue d’un festin s’exposant in-nocemment.

Enfin, pour sublimer le tout, divers activités et attractions se tenaient en parallèle : jongleries, danses folkloriques, duels de bretteurs, théâtre, fan-fares musicales au son de luths et lyres, jeux en tous genres… En somme, ces réjouissances marquaient un réel tournant dans le quotidien des plus démunis et leur accordaient une journée avec le ventre plein.

Seulement, un hic demeurait pour nos deux jeunes voleurs : la Garde royale. En effet, cette der-nière s’assurait tout de même que les vauriens des bas-quartiers, affiliés à des organisations douteuses ou sanguinaires, ne jouissent également de cette grâce princière. Toutefois, pour nombre de gredins, la tentation était trop forte…

Par conséquent, de nombreux badauds et cri-minels se risqueraient à s’exposer en terrain décou-

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vert, et ce malgré la vigilance armée d’une couronne intransigeante.

Faisant partie de ces personnages, Pat et Grinn arpentaient encore les allées et ruelles de la capitale. S’imaginant déjà rouler sous la table centrale, celle où s’amoncelaient avec opulence mets et délices du royaume, la paire piaffait d’impatience. Excités comme des loups assoiffés à la vue d’une brebis éga-rée, les deux s’adjugeaient de discrets coups de coude.

— Allez, allez ! Active-toi un peu Grinn ! le pres-sa Pat en accélérant le pas.

— Grmml… Rien ne presse, le festin ne débutera qu’au son des cloches… grogna l’exhorté, peu dési-reux d’imiter l’empressement de son luron avec ses plaies tout juste refermées.

— Non, si ça s’trouve on a déjà manqué les ailes de poulet à l’orange ! renchérit le joufflu.

— Mais non, mais non… Regarde autour de toi, les gens affluent encore ! le rassura le convalescent en posant une main sur la poitrine.

Sa récente course pour fuir l’étreinte de La

Dague réveilla une douleur sourde au niveau de son torse.

« Il ne faudrait pas que j’empire ma situation… Heureusement que ma guérison était l’un des argu-ments de notre escapade… Mais bon, il est ici sujet

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de pilons de poulet… alors hors de question de se débiner ! », décréta-t-il tout en étudiant ses environs.

Effectivement, comme il le soutint tantôt à son compère, le commun confluait encore vers le point de ralliement, la place du Roi. Au fur et à mesure que le duo approchait de leur destination, de plus en plus d’individus les entouraient. Ce détail eut d’ailleurs le don d’horripiler Grinn qui n’appréciait guère se serrer de la sorte avec des inconnus. Après tout, l’imprévu se dissimule toujours sous couvert d’invisible…

Ainsi, dans un curieux assortiment de couleurs bigarrées, une procession de badins, aux passifs dif-férents, piquait droit sur le cœur des festivités. Mal-gré la diversité de profils et les allures parfois aux antipodes des uns et des autres, tous partageaient un point commun, la faim aux trippes !

Tenaillés depuis plusieurs semaines pour la plupart, ce festin représentait l’occasion rêvée de mettre de côté leurs tracas quotidien, et pourquoi pas, bambocher pour des camarades qui n’eurent la chance de vivre assez longtemps pour y participer encore une fois…

Pour sûr, Grinn et Pat ne constituaient qu’une

maigre fraction des inassouvis de la cité portuaire ! Des milliers d’autres se paraient également du tire

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du famélique ! Après tout, les tiraillements de l’épigastre étaient monnaie courante en temps de guerres.

*

Après une courte marche dans les ruelles de la capitale, les deux adolescents débouchèrent enfin sur la place du Roi, aujourd’hui bondée. Naturellement, une foule de pèlerins se massait et jouait des coudes, comme pressée par la perspective d’une heure em-plie de félicité. La vague humaine était d’ailleurs de telle ampleur que n’apparaissaient plus les pierres du plancher. Ce dernier, rudement piétiné en cette occasion et aux inscriptions et ornements ciselés à sa surface, ne pouvait qu’attendre la fin du banquet pour exhiber de nouveau ses atouts.

Bien qu’en cette aventure la foule occultait le jugement qu’autrui porterait au lieu, celui-ci n’en restait pas moins une des places les plus imposantes des environs ! Son envergure de plusieurs hecto-mètres et s’étalant sur deux espaces distincts, faisait de ce secteur un espace particulièrement judicieux pour des phases de ralliement. Pour cause, caser plusieurs dizaines de milliers de personnes ne rele-vait point de la folie, mais de science et d’histoire !

En effet, l’aspect majestueux de l’endroit dé-

montra à plusieurs reprises sa valeur, que ce soit pour le cantonnement d’une palanquée de merce-

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naires, ou pour la tenue de royaux discours où l’on convia les citadins.

En rang, le long des murs et façades des bâti-ments accolés à la place, des rangées de soldats tout de fer vêtus se tenaient bien droits. De leurs lances dressées et leurs épées dénudées, ceux-ci surveil-laient le déroulé de l’épisode. Gardant l’entrée et filtrant le flux de badauds, ceux-ci essayaient tant bien que de mal de faire régner l’ordre au sein de cette communauté.

Toutefois, leurs lames, piques de métal et épaisses cottes de mailles leurs parurent subitement bien superflues… L’affluence du jour dépassait leurs attentes et la marée d’indigents ne tarissait son cours.

Soudain, un des gardes, dans la fleur de son âge, capta le reflet d’une figure emmitouflée dans une bande de tissu noir.

— Eh, toi ! Montre ton visage ! La racaille est

interdite ! l’invectiva-t-il en posant la main droite sur le pommeau de son arme.

L’alpagué, la face toujours dissimulée derrière

son écharpe ébène, fonça droit devant lui et ignora l’apostrophe du gardien de l’ordre. Puis, se frayant un chemin parmi la masse, il franchit avec succès le barrage des sentinelles.

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Le soldat, bien décidé à écrire de son autorité le fin mot de cette histoire, l’harponna une seconde fois.

— Eh ! Puisque je t’ai dit de…! commença-t-il avant de se faire arrêter par un de ses collègues au visage plus mûr.

— Ça ne sert à rien, on ne le retrouvera pas… Le peuple le protègera…

— Enfin… mon oncle, mais il…

— Qui préfèrerais-tu affronter ? Un fin bretteur reconnu par ses pairs, ou une quinzaine de brigands sans foi ni lois ? l’interrogea l’oncle en question.

— Eh bien… Le fin bretteur, je dirais… Mais quel est le rapport ? demanda le jeune homme.

— Aaaah… Notre cas s’y rapporte… Ne consi-dère pas ces gens comme de simples inoffensifs, mais comme une meute d’enragés prêts à te dévorer au moindre faux pas. Abandonne l’idée de l’appréhender, car si tu t’entêtes, tu finiras par y passer toi aussi…

Sur ce bref échange, résigné, et bien désolé de l’être, le garçon dans sa vingtaine suivit le conseil de son aîné et reporta son attention sur sa surveillance en cours.

L’individu hélé tantôt n’était autre que Grinn,

au foulard mussant son identité et au discret reflet

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argenté s’agitant à chacune de ses foulées. Après tout, quand bien même les chances de croiser un membre de La Dague ou une sentinelle le reconnais-sant étaient minces, celles-ci demeuraient néanmoins présentes !

Malheureusement, bien que le mouvement de fuite opéré eut l’effet escompté, il perdit néanmoins dans la démarche son complice de toujours.

« Bah… On se recroisera sans doute au cœur de l’action… Connaissant le bon drille… ».

Jouant des coudes pour se tracer un chemin et semer une bonne fois pour toute la patrouille du soldat, Grinn réprimait son envie de bousculer da-vantage ses semblables. Pestant intérieurement, il se lamentait de n’atteindre le divin buffet et de hâter sa satiété.

« Mince ! Si proche du but… et pourtant si loin ! L’idée de tous les flanquer dehors et les balan-cer par-dessus le pont de la vieille est tentant… mais que dirait la Garde…? ».

*

Après d’interminables minutes et un « Tin, tin,

tin ! » qui enflamma le disetteux, il rejoignit enfin la table centrale. Surnommée « la corne d’abondance », en vertu de l’affriolante pitance déployée dessus, celle-ci n’était autre que la terre sainte pour les bien-

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heureux la trouvant. Viandes en tous genres figu-raient sur cette impressionnante pièce de bois longue d’une bonne centaine de mètres au bas mot ! Petits gibiers, gros gibiers, même le faisan les honorait de son plumage ! Il n’y avait pas à dire, une fois encore les marmitons se surpassèrent.

À noter également que la consommation de chair animale, d’ordinaire limitée et immensément accidentelle pour le commun, ne semblait cette fois-là nullement contrainte par les lois de la tablée… et avec raison, nul ne s’en offusquait !

De surcroît, à cette longue liste de plats carnés, s’ajoutait celle des accompagnements et des richesses de la mer. Divers et variés eux-aussi, ces plats ren-daient une ode exquise dans le palais de ceux s’en délectant. Fruits et légumes cuisinés sous des formes inconnues, incongrues même, mais adjugeant un ballet des saveurs. Des poissons tels que la daurade royale, la limande meunière, ou encore le lieu noir, s’offraient aux pupilles écarquillées des convives de cette grande tablée.

Perdu dans la contemplation de ce paysage digne d’un paradis imaginé, Grinn, l’ouïe néanmoins alerte dans le brouhaha ambiant, perçut des frag-ments d’une discussion menée à tribord.

— Eh, t’as entendu la n’velle ? s’adressa un homme, d’une quarantaine d’années au visage gras

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et tenant dans sa main gauche un os de cochon, à son collègue de droite.

— Non, vas-y raconte… répondit ce dernier à moitié intrigué, sans doute plus intéressé par le bol de soupe qu’il vidait allègrement.

— Paraît q’la p’tite reine viendra faire un tour !

— Là ?! Mais pour quoi faire ? Pour s’la jouer princesse ? Et puis j’chais pas c’que t’en penses, mais l’spectacle est pas spécial’ment beau à voir, si ? de-manda-t-il, désormais captivé par l’affaire.

— Chais pas… C’est une amie qui travaille au château qui m’la raconté pas plus tard q’c’matin ! clama-t-il fièrement avant de ressaisir une patte de cochon qu’il convoitait depuis quelques temps.

— Eh bah… J’chais pas c’qui leur passe par la tête à nos dirigeants, mais sembl’rait q’la guerre fasse pas q’des ravages dans nos rangs… mais qu’elle ronge-rait aussi les têtes… philosopha son collègue, cessant momentanément son remplissage du gosier.

— Mouais, tout ça m’dépasse d’toute manière… Tant qu’on peut s’bâfrer aux frais d’la couronne… Faut croire q’la guerre a aussi ses bon côtés… plai-santa son voisin en se servant des pointes de son os comme cure-dent.

Louant les propos tout juste tenus, Grinn ap-plaudit intimement.

« Hahaha ! Bien parlé ! Si l’on peut boire jusqu’à plus soif et s’empiffrer jusqu’à tendre sa

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panse, que vie s’épanche ! Et pour ce qui est de la princesse ? Humpff… si pareille cérémonie culinaire flanquée de ses instants de débauche cortégeait ses pas… je suis d’avis que la bougresse s’enquiert de notre bien-vivre plus souvent ! ».

Sur ce, les moult spécialités gastronomiques et la perspectives de se distraire la bedaine se chargè-rent de taire ses quelques traits d’esprit et le plongè-rent tout entier dans les chimères des amateurs de bonne chère.

L a griffe du spadassin

 

a

Chapitre VIII

 

Coup de pilon

 

Place du Roi, aux abords d’une imposante tablée.

— Ah, enfin t’voilà ! J’t’ai cherché partout ! s’exclama une voix on ne peut plus familière pour un Grinn en plein duel avec une arête de poisson.

 

S ‘attablant pesamment au flanc de son compagnon, Pat le jugea brièvement. Le compère en question, se piffrant comme si sa vie en dépendait, ne lui accorda pas même un regard. Peu bavard en reproches, le brun soupira.

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« C’est pas le tout… mais j’ai des maux d’estomac à calmer… ».

Puis, saisissant au vol un quignon de pain aé-rien, le brun aux discrètes taches de rousseur sur le nez ne tarda pas à le rattraper.

De fait, peu bavard en reproches au sujet de l’échappée de tantôt, le joufflu s’empresser de remé-dier à son « incommodité » et se goinfra lui-aussi en conséquence.

Ainsi réunis de nouveau, la paire se jeta corps et âme à l’assaut du monticule de victuailles, et se mit au défi de signer son trépas. Ne dit-on point que les plus grands défis requièrent les hommes les plus valeureux ? Eh bien, pour ce qui était de l’engraissage, difficile de dénicher parmi la masse un duo de compétiteurs en passe de rivaliser avec les deux jeunes voleurs !

D’incessants bruits de succion, mastication, et

autres onomatopées du même acabit emplirent l’atmosphère. Nul besoin de préciser que cette na-vrante exhibition « récompensait » les quelques spec-tateurs d’une indécence sans pareille. Cependant, Grinn et Pat, loin d’être les seuls à laisser libre cours aux émanations sonores de leur museau, gonflaient les rangs d’une bavarde obscénité. En effet, plusieurs milliers d’autres les imitaient et contribuaient à cette cacophonie de table.

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Les gardes disséminés ici là, écœurés du ta-bleau livré, rendaient tripes et boyaux. Incapables de retenir les nausées les submergeant, ceux-ci recra-chaient justement ce que le petit peuple recherchait en cet après-midi.

Complètement inconscient des faiblesses d’estomacs de leurs maîtres d’étude, Grinn festoyait allègrement, et avec une ferveur redoublée lors-qu’une cuisine ou substance de marque piquait sa convoitise.

Tout à coup, entre deux bouchées de tourte à la viande et au jus dégoulinant de son menton, l’adolescent capta du coin de l’œil une amphore pour l’heure scellée. Sous un amas de grappes de raisins aux tons oscillant entre le vert pomme et le pourpre myrtille, celle-ci dormait paisiblement. Seu-lement, l’adolescent ne fut le seul à déceler la sil-houette de la jarre en terre cuite. Deux autres paires d’yeux, également gluées dessus, l’examinaient avi-dement.

Prenant les devants et ne s’embarrassant des

affres de l’élucubration, Grinn se rua dessus et sécu-risa in extremis sa prise.

« Ouf, il s’en est fallu de peu… Sera-t-elle la voix de ma délivrance ? Celle me libérant de ce cal-vaire ? Parce que je ne veux pas dire… mais les géné-rosités du toutou commencent à justifier un certain

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poignant… Bon, qu’est ce que tu nous caches de beau ma jolie ? ».

Retirant précautionneusement le bouchon, instantanément, une forte odeur assaillit ses narines. Un mélange d’âcreté lui piquant le nez, accompagné de notes métalliques jaillit tel un raz-de-marée. Es-quissant un mouvement de recul, il s’exclama.

« Mais… Ne me dites-pas que nous avons du vin ?? ?! ».

S’emparant en toute hâte d’un gobelet vaquant,

il y versa une larme du supposé breuvage sacré. De fines gouttelettes rougeâtre virant sur l’escarboucle se déposèrent au creux du réceptacle. Cette fois-ci, plus de doute, le nectar divin ralliait la célébration !

Hilare, Grinn cueillit son compère pour lui conter son heureux hasard.

— Pat, Pat ! Regarde ce que je viens de déterrer ! Tiens prends en une lichette !

Joignant les gestes à la parole, il servit un verre à son compagnon, pour l’heure aux prises avec un san-glier, ou du moins ce qu’il en restait…

— Parbleu ! C’te couleur ! M’dis pas que…! s’émerveilla ce dernier tout en portant le breuvage à ses lèvres.

Une gorgée plus tard.

— Par tous les saints d’la colline du soldat enter-ré ! Mais… mais c’en est ! Vite, vite, r’donne mois-en

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l’ami, j’ai la gorge bien sèche tout à coup ! s’égosilla-t-il, attirant l’attention sur lui.

Depuis quelques minutes déjà, la vigilance qu’ils dédiaient tantôt aux alentours s’était tout bon-nement volatilisée. Plus occupés à enchaîner les ré-clamations du gosier qu’à écouter celles du subcons-cient, la paire s’était totalement déconnectée de la réalité. La Garde royale, les troubadours et ménes-trels, leurs frères et sœurs de La Dague, les badauds les jugeant ostensiblement… En cet instant, ces chif-fons ne gagnaient d’égards, seule la lippée comptait !

Obnubilé par son vin, Pat voyait rouge. À la vue de l’amphore, messager du sang des dieux, le brun joufflu fut subitement pris de l’envie de des-cendre à lui seul son contenu.

— Dis Grinn… t’penses que… ânonna-t-il en faisant des grands yeux au détenteur du liquide parfait.

Ce dernier, suivant le regard de son meilleur ami, se froissa.

— Ah non, non ! Même pas en rêve mon gros !

— « Mon gros » ? C’comme ça q’tu qualifies un camarade d’longue date ?! Alors ça c’est la meil-leure ! s’écria l’indigné en haussant le ton et mon-trant un visage faussement coléreux.

— Eh bien, il semblerait tout de même que tu te sois reconnu à cette description… Ne dit-on pas que

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seule la vérité blesse et qu’autrices en sont ses vic-times ? rétorqua Grinn, se prenant au jeu de son acolyte.

— Grrrr… Crois-moi mon bonhomme, tu n’perds rien pour attendre… J’te laisse une dernière chance. Dépose c’vin maint’nant et j’considér’rai q’nous sommes quittes. Cependant, n’blâme point ma ru-desse si t’persistes dans c’t’ânerie…

— Brrr… J’en tremblerais presque… réagit le menacé, simulant un frissonnement.

— Bonne réponse, allez file la cruche, le pressa Pat d’un air fat.

— Haha ! Dans… tes… rêves ! Faudrait faire mieux que ça pour me faire plier mon gros ?

— Encore c’te histoire « d’gros » ?? Moi j’connais un p’tit gredin qui mériterait une belle raclée !

Sur cet échange de bonnes paroles, illustra-trices d’une fraternité sans bornes, Pat se rua sur son affidé, tentant désespérément de lui faire lâcher prise sur cette fraîche tentation. Ainsi entourés d’une montagne de plats mitonnés pour les festivités, ce fut au milieu de rires, d’insultes et de jurons que les deux voleurs bataillèrent pour une fille de Bacchus, source de bien des convoitises…

*

Soudain, une commotion sans précédent agita la peuplade de badauds. Ayant stoppés brutalement

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leur partie de jeux, ceux-ci murmuraient désormais dans leurs rangs.

La cause, un carrosse richement orné venait de pénétrer la place du Roi. Dépourvu d’ouvertures suffisamment béantes pour discerner ce qu’il ren-fermait, ce moyen de locomotion suscita tant la cir-conspection qu’il en dompta son environnement. En effet, taisant la grande majorité du tumulte tantôt ambiant, dans un claquement de sabots sur les pa-vés, ce coche exposa toute la superbe de son autorité.

Le flanquant, une palanquée de soldats lour-dement vêtus observait avec la plus grande obli-geance tout acte suspect capable de les enjoindre à dénuder l’épée. Ces derniers, avec une précision d’horloger et dans une bruyante cadence, emboî-taient le pas à la voiture et imprimaient dans le cœur du commun une certaine déférence envers cette force armée.

De temps à autres, ces hommes aguerris re-poussaient du plat de leur lame les quelques curieux osant s’approcher un peu trop près du cortège.

Cette fois-ci, plus de doutes pour les specta-teurs. Celle dont la présence siégea illusoire les ho-norait de son essence ! En réaction à cette intime révélation, de discrets chuchotements parcoururent l’affluence du jour.

— Ça y est ! Elle est enfin arrivée ! souffla un jeune garçon à sa voisine qui se curait le nez.

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— Elle nous comble vraiment d’sa présence ! Les rumeurs n’étaient donc pas infondées… chuchota une vieille dame avant de fondre en larmes.

— Oh, oh… Si seul’ment ma Mireille était encore de c’monde… elle aurait fait une sacrée tête… pro-nonça un homme borgne, d’une cinquante d’années et se soutenant à l’aide d’une béquille.

— Crédiou… Eh bah ça pour une surprise… Père avait raison… Hehe… voilà ma veine, siffla une ado-lescente aux prunelles de jade avant de rabattre son capuchon et de se rapprocher des premières loges.

— C’tait donc vrai ! se pâma d’admiration une autre représentante du sexe féminin avant de s’agenouiller.

Beaucoup d’autres suivirent l’exemple de cette

dame et se prosternèrent diligemment devant ce convoi mêlant bois et fer. Le front épousant le frigide des pierres, la communauté révérait là le passage d’une des figures du royaume. Faisant fi de leurs accoutrements peu seyants pour une occasion aussi pompeuse et solennelle, ces individues des bas-étages s’aplatissaient aussi bas que terre.

À l’instar des religieux devant une représenta-

tion de l’âme de leur culte, ces « moins-que-rien », simples citadins oubliés d’Almendra, se couchèrent face à celle qu’ils pensaient être la princesse.

Cette hypothèse, difficile de s’en assurer, les rideaux du véhicule hippomobile, étant tirés, occul-

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taient la vue de ses occupants. Néanmoins, nulle-ment ébranlées par cette observation, les convictions des gouvernés demeurèrent : tout sujet du seigneur suprême s’humilie devant lui ou un messager de sa toute-puissance !

*

* *

Dans la voiture, au même moment.

Dans un éclairage entre chandelles dansantes et brèches lumineuses, une paire d’individus aux habits prêtés à la noblesse conversaient librement.

— Je vois princesse que ces pauvres gens malgré la guerre et ses tourments vous vouent une adora-tion sans nom… constata une inflexion cristalline.

— Effectivement, il faut croire que ce genre de réjouissances plaît… répondit Sérina avec une ex-pression détachée.

— Allons, allons, vous être trop modeste… N’était-ce pas votre idée de faire partager à ces gens-là notre quotidien ? continua la voix aussi pure que le cristal sur un ton un semblant dédaigneux à la mention de « ces gens-là », qui n’échappa pas à sa voisine.

— Sachez Monsieur Albert, ou Pierre, Paul, Jacques à votre guise… que « ces gens-là » comme vous vous plaisez à les nommer, sont de précieux sujets de la couronne et je vous interdis d’entacher

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leur réputation ! répliqua-t-elle sèchement en le pointant férocement du doigt.

« Non mais pour qui se prend-il ? C’est que le malotru nous manque vraiment de respect ! Déjà que Père me force sa compagnie… alors si je dois en plus supporter son agouant dédain porté aux infortunés, je préférerais encore mourir ! », s’exclama la jouven-celle en son for intérieur.

Se rappelant les événements des dernières se-maines, elle manqua tout juste d’adresser de rancu-nières imprécations à l’encontre de ce prince venu l’épouser.

« Je sais bien que mon paternel exige que nous fassions connaissance et que la fête de l’Automne concourt à ce désir, mais trop, c’est trop ! Comment diable pourrait-il gouverner ce pays s’il méprise ses habitants ? ».

« Humpff… Lorsqu’il est question de mode ou de bals masqués, le luron est d’un entrain et d’une intelligence hors-pair… Cependant, pour ce qui compte vraiment, comme la chasse ou la… Minute papillon… Mais comment vanta-t-il son cœur de lion si ses seules préoccupations se concentrent sur son paraître et son timbre de donzelle ? ».

Arrêtant son attention sur une controverse la troublant, Sérina médita quelque peu sur cette der-nière.

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De son côté, le prince Albert, conscient que sa venue à Almendra s’opérait afin de tisser de solides liens avec sa future régente et que ses actions passées ne servaient pleinement ce but, tenta de se rattraper.

— Ahem… Pardonnez cette maladresse de lan-gage. Ma langue a fourché et je ne voulais vous of-fenser. Je désirais simplement… commença-t-il en forçant un sourire.

Soudain, se tournant vers sa promise, les yeux inter-rogateurs, il étancha sa curiosité.

— Pourquoi nous sommes-nous arrêtés ? Était-ce prévu au programme ? Aussi tôt…? Ou bien…

Regardant au travers d’un trou de serrure ses sujets prosternés et fidèles à eux-mêmes, Sérina haussa les épaules. Négligeant totalement son voisin, elle ne lui fit pas même l’honneur d’une répartie. Étudiant des pieds à la tête ceux pour qui elle se sentait si obligée, la princesse soupira d’abattement.

« Ils sont si pauvres, si sales, si seuls… Pour certains, la vertu de la tenue ne tient qu’à un fil… Pour d’autres… son port ne semble pas même per-mis… ».

Désolé, la petite reine colla un peu plus son visage du rai de lumière.

« La majeure partie se courbe devant le cortège, tandis qu’une poignée d’indociles persiste dans son festin… Après tout, pourquoi donc devrait-il se pri-

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ver ? Pour ma personne ? Humpff… Nul ne verra mon minois… Pour cause, je ne sortirai pas du car-rosse et resterai seule, enfermée avec mes bougies et cette escorte dont on m’affubla… ».

Démoralisée, la princesse tira une conclusion de son enquête.

« Quand bien même une célébration aussi faste soit-elle se déploie, cette seule grâce n’est suffisante pour leur garantir un avenir nu de toutes tribula-tions… La réponse serait-elle vraiment de m’unir avec ce prince aux allures de diva…? ». Morose, celle-ci détourna son regard du numéro de ses sujets et le reporta sur son fiancé.

Ce dernier, toujours irrité par cette brusque solution de continuité, en toucha deux mots aux troupes postées aux flancs de la voiture.

— Gardes ! Quelle est cette plaisanterie ! aboya-t-il tout en assortissant sa demande de trois coups rendus à la cloison.

Une voix étouffée réagit aussitôt.

— Une fillette se trouve en travers du chemin et refuse obstinément de bouger. Du moins pas avant d’avoir rencontré son idole, « la princesse Sérina Lara Vergon », selon ses propres dires. Perdant patience, remettant ses lunettes en place, le prince lui confia sa réplique tout aussi promptement.

— Une « fillette » ? Mais que l’on ôte cette enfant de mon chemin ! Nous n’allons tout de même pas

L a griffe du spadassin

tempérer notre marche pour ces bagatelles ! Allez, exécution ! vociféra-t-il, la figure rouge de colère.

En face de l’impatient, une héritière

s’exaspérait pareillement.

« Mais a-t-il de l’eau dans la caboche ? Il fau-drait peut-être lui rappeler qu’il ne joue à domi-cile…? Et puis avec tous ces regards rivés sur nous… il ne s’agirait de s’aventurer dans les méandres de l’esclandre… Je me demande vraiment de plus en plus par quel miracle il s’illustra dans cette guerre interminable… ».

Décidant de calquer son expression à celle d’une princesse nécessitant le soutien d’un pendant, la petite reine quémanda son secours.

— Mon bon prince, ne vous faudrait-il pas vous enquérir de la santé de ce pauvre sujet ? Après tout, n’est-ce point le propre du monarque ?

— Eh bien… Je… bafouilla le prince Albert, peu décidé à emprunter le chemin de l’altruiste.

— Après un tel acte magnanime, je suis persua-dée que la couronne vous le rendra… renchérit Séri-na d’un ton doucereux, tout en inclinant sa tête sur le côté et battant innocemment des cils. Rouge pivoine, la cible de son jeu se leva prestement.

— Ahem… Vous avez effectivement raison. Mais où avais-je la tête ? Ce voyage doit m’épuiser plus que de raison… Pardonnez-moi Mademoiselle… je vais allez voir ce qu’il en est.

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Sur ces entrefaites il sortit, laissant derrière lui une princesse amusée.

« Bingo ! Trop facile… Une pincée de flatterie sur son lit de promesses, agrémentée d’une saupou-drée de coquetterie, voilà la recette idéale pour leur-rer le plus fier des nigauds… », pensa-t-elle en se retenant de rire.

*

Les badauds, guettant impatiemment l’échappée de leur future régente, furent bien désap-pointés à la vue de celui qui se présenta en son nom. À leurs yeux, ce jeune homme à l’habit excentrique, malgré ses allures seigneuriales, n’était rien d’autre qu’un énième noble enviant la dorure du blason. De fait, très rapidement, la foule se désintéressa de sa personne.

Le source de cette déception, ne se formalisant nullement du changement d’attitude porté à son égard, gonfla le torse et marcha en direction de la petite candide. Dédiant une extrême attention à ce que son dos soit aussi droit que la géométrie l’agréait et que ses longs cheveux blonds ne dérogeaient de leur position, le prince Albert soupira.

« Tss… Dans mon pays, une telle insubordina-tion lui aurait coûté sa tête… mais bon, comme brail-lerait l’étranger, “nouvelle terre, nouvelles mœurs”, et donc… à moi de m’adapter… même si je lui flan-querai bien une rouste à c’te gamine ! ».

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Mussant sa sombre humeur derrière une risette angélique, il arriva enfin à la hauteur de l’enfant. Celle-ci, dont les yeux de jade ne quittèrent le nou-veau venu depuis qu’il s’extirpa du carrosse, le toisa du regard. Dans un premier temps troublé par l’âge de l’enfant, dont le titre « adolescente » aurait mani-festement été plus approprié, le prince fronça les sourcils. Puis, aspirant à accomplir son devoir au plus tôt et récolter les fruits de son amour pour la philanthropie, il lui tendit la main.

— Debout, ordonna-t-il sans fioritures.

Seulement, un lourd silence accueillit sa re-quête. Clignant parfois des yeux, la citoyenne le dé-visageait sans bouger. Avec l’attention de la foule toujours braquée sur lui, le prince se crispa.

« Non mais c’te mioche se paie ma tête ?! ».

Toutefois, ne souhaitant ni entacher son image en corrigeant l’impudente, ni se faire humilier de la sorte par une miséreuse qui plus est, retenant son ire, il décida de se retirer. Sur le point de tourner les talons, celle le regardant fixement jusqu’à présent se mouva enfin. D’un « non » de la tête, agitant ainsi ses longues mèches corbeau, elle montra sa cheville, foulée sans nul doute.

Exhala longuement, le prince porta la main à son front.

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« Non mais pour qui se prend-elle ? Je ne vais tout de même pas la porter ?? Et mes habits de soie ? Ternir leur prestige avec de la terre et autres im-mondices de je-ne-sais-où… Ah ça non merci… ».

Désirant en finir au plus vite et rejoindre le carrosse princier, pour faire bonne figure, il entama une conversation.

— Bonjour petite, comment te prénommes-tu ?

Apeurée par la question, cette dernière jetait de craintifs coups d’œil de gauche à droite. Comme si elle caponnait à l’idée de converser avec un éminent au statut renversant le sien, l’enfant baissa la tête et se recroquevilla sur elle-même.

Se radoucissant sensiblement à ce spectacle et se glorifiant quelque peu de la noblesse de sa presta-tion, il s’approcha davantage.

« Bon, au moins c’te mouflette connaît sa place… Elle ne serait donc pas aussi sotte que le suggère son apparence… ».

— Ne t’inquiète pas, tu ne risques rien, la rassu-

ra-t-il en s’accroupissant à sa hauteur.

— Qui… qui êtes-vous ? balbutia la gamine en le fixant de ses grands yeux verts.

S’offrant ingénument, les quelques éphélides

sur son nez, encadrées par une toison charbonnée et soulignées par une paire de billes innocentes, capti-vèrent un prince momentanément désarçonné.

L a griffe du spadassin

« C’est que l’effrontée n’est pas si vi-laine… Humpf… Il semblerait que la prétendante au trône ne soit la seule à enfermer un brin de joliesse… Mais bon, un mécréant, aussi plaisant à l’œil soit-il, persistera dans sa misère… ».

Se ressaisissant, il se racla la gorge.

— Hem… Un proche ami de la princesse.

Ne pouvant décemment livrer la vérité sur un coup de tête, sous prétexte que son identité subju-guerait cette adolescente des quartiers, le prince Albert se contenta d’une réponse assez vague.

À peine eut-il achevé sa phrase que le regard de la nécessiteuse, auparavant empli d’anxiété, se refroidit subitement. Plus sauvages, ses traits rendi-rent une soudaine bestialité. Ainsi, sans crier gare, devant un prince médusé, le tempérament de l’adolescente se métamorphosa.

Tirant une courte dague à la lame fatiguée, la fille de cité jugea platement.

— C’est bien assez suffisant.

Sur le point d’user son coutelas sur le cou d’un

noble réalisant tout à coup avec effroi la gravité de sa situation, un projectile, nul autre qu’un…. pilon de poulet, suspendit son geste ! Heurtant violemment le crâne de sa victime avec un « Ploc ! » caractéristique, ce dernier la fit lâcher son arme, qui tomba sur les pavés nus avec un bruit sec.

Gwendal CLAUDEL

Ainsi déstabilisée et désarmée, l’attaquante chercha la raison de son échec. Soudain, s’extirpant de la foule, une figure rouscailla.

— Eh, Pat ! Ça va… Hips ! …pas la tête !

Un adolescent d’une quinzaine d’années venait

de débouler au beau milieu de l’allée. Ses cheveux noirs, plaqués contre son visage, ainsi qu’un foulard l’enveloppant, couvraient ses traits. Nippé tout aussi misérablement que ses présents semblables, il ne semblait appartenir à une classe différente de la jeune femme.

Titubant et manquant de chuter à tout instant, il présentait une facette peu glorieuse de son indivi-dualité. Visiblement éméché, il tenait dans sa main gauche une amphore qu’il portait à ses lèvres entre deux foulées. Parfois le breuvage carmin atteignait sa cible, et parfois il la manquait… révérant ainsi le pris de boisson d’un linge empourpré. De ce numé-ro, même l’habit en publiait son déshonneur !

Ainsi, tanguant de bâbord à tribord dans un rythme grossier, il arriva aux abords du prince et de sa voisine. Les deux êtres, trop abasourdis par son irruption pour réagir, le louchèrent sans mot dire, de leurs yeux écarquillés comme des soucoupes.

*

L’ivrogne, ou plutôt Grinn Lesteure, entre ses

lampées, scrutait désespérément le sol, à la recherche

L a griffe du spadassin

d’une pierre précieuse capable de le noyer de sa richesse. Tel un limier à la recherche de sa proie, il reniflait parfois les yeux fermés, comme pour mieux s’imprégner des effluves environnantes. Soudain, lorsque ses yeux se posèrent sur le pilon de poulet aux côtés de la gamine, ses yeux s’illuminèrent d’une bien belle façon.

— Ah… Hips ! Enfin te… Hips ! …voilà ! s’écria-t-il entre deux hoquets.

Puis le fourrant dans sa bouche de ses mains hui-leuses, il s’extasia bêtement.

— Aaaah… Que ces vilains… Hips ! …garnements sont délicieux… Mes… Hips ! …compliments au chef !

Une fois son entreprise achevée, il se caressa amoureusement la panse. Ronronnant de plaisir, il dédiait son entière attention à faire acte de familiari-té avec cet estomac le comblant de bonheur.

Enfin, aux portes du paradis et vraisemblable-ment bienheureux, il sonda nonchalamment ses alen-tours. Biglant longuement la fille d’Ève lui faisant face, il plissa les yeux et rapprocha son visage du sien. Cette dernière, pour une raison étrange, pani-qua et colora ses pommettes d’un rose fleuri. Pour une enfant qui s’apprêtait tout juste à ôter la vie à un prince, la scène emprisonnait un brin de cocasse !

Le pilier de bistrot, modeste de son profil et toujours plein comme une barrique, l’alpagua.

Gwendal CLAUDEL

— Ah… Hips ! Béa, mais qu’est-ce que tu… Hips ! fais-là ? T’es… Hips ! …pas…? baragoui-na-t-il, d’un timbre déformé par l’ivresse.

À cette réplique, les yeux de l’interrogée virè-

rent au vert sombre et lancèrent des éclairs au dé-bauché. Furieuse, celle-ci dégaina un second coutelas de sa chaussure, plus fin que le précédent, mais tout aussi vengeur ! Tentant le tout pour le tout, elle re-nouvela son assaut sur « l’ami de la princesse ». Seu-lement, la seule et unique chose qu’elle réédita fut sa déconvenue.

En effet, s’attendant à pareille offensive, Albert de Millu l’esquiva d’un simple pas en arrière. Après tout l’effet de surprise ne fonctionne qu’une fois, la seconde chance avec cette science n’existe point.

Désormais certain que sa conscience ne lui jouait de mauvais tours, il ordonna à la Garde d’intervenir sur le champ. Ces derniers, réalisant que le problème ne se limitait pas qu’à une simple infor-tunée étalée par terre et exigeant le soutien princier, se jetèrent sur cette dernière. Celle-ci, furibonde, se redressa d’un bond et cracha par terre.

— Un jour j’aurai ta peau l’ami.

Puis, sur ce moment plein de civilité, après un ultime regard à celui qui fit capoter sa manœuvre, elle prit congé. Bien sûr, les soldats ne la laissèrent

L a griffe du spadassin

pas quitter les lieux si facilement et fondirent sur elle avec le plus grand dédain porté à son statut. Assu-rément, la vie d’un noble valait bien la ruine de la galanterie et ses vaines promesses.

Seulement, ces hommes de fer, malgré toute la bonne conviction de leur conduite, furent bien dé-semparés de la voir filer entre leurs doigts. En effet, se dérobant de leur emprise avec une agilité presque féline, l’adolescente déjoua une à une les tactiques de cette nuée de métal. Même les lances et les halle-bardes, d’ordinaire judicieuses pour les captures, ne surent contenir toute l’adresse de la jeune voleuse.

Pour ces fantassins au fil de l’épée repu du sang d’ennemis occis au cours de mille batailles, une telle démonstration d’aisance et de dextérité leur assena un sérieux coup au moral. Comment une enfant pouvait-elle témoigner d’une légèreté les fai-sant passer pour un simple ramassis de balourds, incapables de la cueillir au vol ?

Pour les badauds, cependant, la réaction diffé-rait quelque peu. Selon ces messieurs et ces mes-dames, flatter pareille leçon administrée aux repré-sentants de la couronne prêtait à la confusion tout autant qu’au rire. Ainsi, dans un singulier mélange entre stupéfaction et jubilation, les petites gens se laissaient docilement emmener.

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Enfin, échappant au rideau de gardes censés l’appréhender, Béa détala. Néanmoins, juste avant de partir, perchée sur un tonneau et par-dessus l’activité de la vêprée, elle leur livra ses adieux.

— Un jour ou l’autre, vous les nobles paierez ! Et ce, j’en fais l’serment ! jura-t-elle en toisant la foule et en arrêtant sa promesse sur le prince Albert, au vi-sage déformé par l’affront.

Impuissants, indécis, les bras ballants, les sol-dats se concertèrent du regard. Leur devoir ne fut exécuté comme sommé, la fuyarde délivra un souf-flet de poids à leur commanditaire, et tout ce cirque se déroula sous les yeux du peuple !

Pour ne taire l’évidence, la vision majestueuse

jadis entretenue à l’arrivée du carrosse s’était volati-lisée, aussitôt remplacée par une image bien moins laudative. Celle d’une nation faible et maladroite. Celle d’un royaume malade de sa guerre.

Revenant bredouilles auprès du prince, la mine quinaude, les gardes marmottèrent leur incompé-tence. Albert de Millu, enragé de n’avoir pu tordre le cou de cette canaille des bas-fonds d’Almendra, ven-ta sa frustration sur les « garants » de sa sécurité.

— Que des propres à rien ! Mais à quoi donc servez-vous bande de minables ! Même pas fichus de faire ce pour quoi l’on vous paie grassement ! Une mioche, franchement !

L a griffe du spadassin

Excédé au possible, il ne prêta aucune attention aux excuses du chef d’escouade et redirigea sa colère.

— Et où est ce gamin saoul jusqu’à la moelle ? vociféra-t-il en agitant les mains comme s’il brûlait de gifler quelqu’un.

Profitant de l’agitation qu’entraîna Béa, Grinn

et Pat s’éclipsèrent de la scène. Ou disons plutôt que Pat arracha son compère du mélodrame en devenir. Ce dernier, bien trop aviné pour penser correcte-ment, n’aurais jamais eu la présence d’esprit de s’esbigner lorsque pointa le chaos. Il se serait plutôt contenté de le regarder en battant des mains ou en se roulant par terre à la moindre toquade.

De fait, le joufflu, n’en déplaise aux simagrées

du boit-sans-soif, le jeta sur son épaule. Ainsi, à l’instar d’un sac à patates malmené et que l’on faisait tournoyer à en perdre la tête, Grinn subissait la peine du malpropre.

Vraisemblablement, et contre toutes attentes, malgré un clair laisser-aller dans cette ripaille aux allures de beuverie, Pat gardait une clarté d’esprit manifeste. Bien évidemment, cette dernière, bien que fortuite, n’en demeurait pas moins salutaire.

Par ailleurs, Grinn, la tête en bas, révolté de la soudaineté avec laquelle on le tira hors de son diver-tissement, se débattait méchamment. Envoyant une dégelée de châtaignes à son sauveur, il n’avait cure du bon sens de cette action et se défoulait chaude-

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ment. Parfois, entre une paire de lancer de poings, il tentait de communiquer avec son partenaire.

— J’ai pas… Hips ! fini d’manger ! Hip ! …médaillon laissé… Hips ! …demi-tour.

Ignorant royalement les « discours » sans queue ni tête de son ami, Pat s’efforçait de mettre le plus de distance entre lui et le beau monde. Se fi-chant éperdument de qui il bousculait ou de ce qu’il cassait dans sa fuite, une seule et unique volonté animait sa retraite : se cacher. Se cacher loin de l’animation de la place du Roi et de la montagne de troubles qui escorteront bientôt son nom. Se cacher jusqu’à ce que la tension retombe et que l’affaire pénètre dans le silence de l’oubli.

« Pas l’choix, on va d’voir r’tourner à La Dague, quitte à c’q’l’on nous démasque… mais là l’risque est trop grand… Les gardes et leurs cellules ? Merci mais j’ai d’jà assez donné… », se décida Pat, emme-nant son luron toujours plus loin des regards indis-crets et de ceux pouvant leur nuire.

*

* *

Place du Roi, au même moment.

Les gardes s’activaient dans tous les sens et

ratissaient chaque centimètre carré du lieu. En quête du moindre indice capable de les conduire vers le

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trio de brigands qui provoqua une pagaille de tous les diables, ceux-ci interrogeaient les badauds. Ces derniers, le plus souvent sur un ton vague et distant, leur relataient le conte des trois petits chenapans… ou des morceaux de leur propre récit.

« Oh, c’est qu’il avait une sacré descente le p’tiot ! On aurait cru moi au même âge, eheh. Si fre-luquet, mais pourtant si rond… », s’extasiait l’un.

« Un appétit vorace ! J’n’avais encore jamais rien vu d’tel ! À croire qu’ils n’avaient pas vu d’nourritures d’puis un bon moment… L’un était particulièrement maigrichon si mes souvenirs sont bons… », se rappelait un autre.

« Hein quoi ? Des malandrins dans c’royaume ? Allons, mon brave, cessez ces fabula-tions…! », mentait son voisin, trop content de se gausser de la mésaventure de la couronne.

Quoi qu’il en soit, ces audience ne donnèrent

aucune matière à cogiter pour les patrouilleurs et ceux-ci revinrent de nouveau bredouilles. Visible-ment, le peuple se rangea aux côtés des dissidents, exposant une inclination claire pour le crime du pouilleux, plutôt que pour la justice des sangs-bleus.

*

* *

Attelage de la princesse, peu après l’incident.

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Toujours dans sa voiture, Sérina brûlait de savoir ce qui se tramait au-delà du bois de sa prison, et souhaitait par-dessus-tout percer à jour la raison des aboiements du prince. Faisant fi des consignes de son paternel, elle releva prudemment le rideau et jeta un coup d’œil à l’extérieur.

Effectivement, l’ordre qui résidait jadis n’était

plus. Le prince gesticulait dans tous les sens et assé-nait des ordres à tout va, ébrouant ainsi sa crinière blonde aux taches d’ébène, et dont la méthode s’exila tout aussi diablement que la triade de renégats. Ces directives, que les sentinelles peinaient à satisfaire, au final ne firent que rajouter de l’huile sur un feu déjà outrancier.

Soudain, se reflétant à la lumière du crépus-cule, un médaillon, gisait paisiblement sur les pavés. Intriguée, Sérina demanda promptement à ce qu’on le lui apporte. Puis le soupesant de sa main gauche, elle l’examina. Une chaînette retenait un mince vola-tile sur le pas de son envol.

« Un colibri si mes souvenirs sont bons… », se dit-elle avant de le retourner. Sur l’aile droite de l’animal, deux lettres minutieusement gravées s’offrirent à son inspection.

« “S. V.”. Des initiales ? Mais de qui…? ».

L a griffe du spadassin

 

a

Chapitre IX

 

La main dans le sac !

 

Carrosse princier, quelques minutes plus tard.

— Allons, allons… Du calme voulez-vous. Il n’y a mort d’homme, si ? raisonnait Sérina, un brin morne.

— M’enfin princesse, puisque je vous dis que cette enfant attenta à ma vie ! s’écria le prince Albert, indigné que pareille offense le perce de sa réalité.

— Voyons Albert, pour quel motif l’on essaierait de vous trancher la gorge ? Pour votre tunique ex-travagante ? Il est vrai que son cachet peut émouvoir les caractères, mais de là à motiver le crime… insi-nua-t-elle avec le sourire.

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S ans discontinuer, les deux s’échangeait des piques plus acérées les uns que les autres, même si la petite reine contribua grassement pour la majorité. L’un expo-sait son scandale, tandis que l’autre faisait la sourde oreille, trop occupée à parodier son « malheur ».

« Humpf… Comment peut-il être la cible d’un assassinat après deux maigres semaines ? Nul n’est au fait de son identité… Père s’en est assuré person-nellement. De surcroît, les soldats de faction au-jourd’hui dissuaderaient quiconque de porter la main sur les membres du cortège. Mis à part des menaces en l’air vis-à-vis de l’oppression des nobles sur le peuple, rien de bien méchant ne pouvait arri-ver. Je sais bien que le poids des mots écrase le jouet des quolibets, mais tout de même… son cirque n'est pas un peu exagéré ? Quelle chochotte… ».

La petite reine, certaine que la honte de son compagnon provenait de l’avertissement d’une fil-lette, ne put s’empêcher de pouffer. Après tout, quel prince digne de ce nom se tourmenterait pour des vétilles que le commun côtoie au quotidien ? Du moins pas un héritier au trône à qui une demoiselle se donnerait tout entière !

Albert, de son côté, se fichant bien que sa voi-sine trouvait divertissement dans le parjure de son nom, s’arrêta sur un détail tout particulier.

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— Mais… Mais… Que dites-vous ?? Ma tenue « extravagante » ? Sachez pour votre gouverne que l’étoffe employée pour sa confection provient du célèbre royaume de Keveride. Celui-là même bor-dant la Forêt Interdite et réputé pour ses orfèvreries si prisées à la cour, se défendit-il, bien fier des ori-gines de son carré de tissu.

— Oh…

En réaction à cet étalage de splendeur, Sérina se contenta d’un simple « Oh… » de surprise. Non point que son admiration la bâillonnait de toutes louanges, disons plutôt que l’embarras ici primait. En effet, sans pour autant le divulguer afin de ne pas heurter un ego déjà froissé, la princesse connaissait parfaitement bien lesdites terres de Keveride, puisqu’elle y fit jadis étape pour une visite de cour-toisie.

Onze ans auparavant, peu de temps avant que les hostilités ne débutent et n’assiègent Sancris, flan-quée de son père et de ses deux frères, la petit Sérina prit la haute mer à bord d’un fameux trois mâts. De ses quatre jeunes printemps, à cette époque la petite Sérina s’émerveillait de tout et de rien. Les mouettes et leurs cris réveillant une vigie assoupie, l’embrun lui fouettant le visage et dont le sel y déposait un arrière-goût salé, les vagues si puissantes que le na-vire hésitait parfois à hasarder les estomacs de ses occupants…

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En outre, et pour son plus grand bonheur, l’aventure ne s’arrêta pas à l’atteinte des côtes. Les bonnes gens du coin lui organisèrent un accueil des plus charmants et célébrèrent avec tact son arrivée. Le petit prince, du haut de ses six ans et avec qui elle s’entendit dès le premier regard, se révéla d’ailleurs très bon camarade jeu.

Outre ce frais compagnon à l’épiderme de bronze et aux yeux rieurs, l’hospitalité de ses sem-blables n’avait rien à envier au charme princier. L’on lui fit visiter les quartiers privilégiés dont elle explo-ra chaque recoins, les jardins suspendus aux fleurs qui ne faneront sans doute jamais tant tenace est leur robe, les cascades et fontaines alimentées par un impressionnant réseau fluvial, les volières et leurs perroquets au chant éternel et à la troublante fidélité, et enfin le plateau central qui surplombe la vallée et dispose d’une magnifique vue plongeante sur la baie.

Pour couronner le superbe d’un tableau brossé, les artisans de la région, en hommage à la saisissante beauté du tendron et à l’immaculée de son teint, la couvrirent de parures toutes plus dispendieuses les unes que les autres. Pour sûr, la longue toison mer-cure et ses yeux d’un azur à l’horizon infini concou-rurent tout autant à son succès que l’innocence de son enveloppe.

« Une princesse taille réduite ayant traversé la mer Occulte de part en part mérite bien plus qu’une

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simple paire de boucles d’oreilles ! ». Certains de cette maxime, une poignée de braves s’entêta à lui donner corps.

De fait, s’attelant à faire d’elle la plus resplen-dissante des fillettes de son âge, ces hommes l’habillèrent des pieds à la tête de leurs bijoux et cailloux… et ce de l’ongle du petit orteil jusqu’à la mèche de cheveux récalcitrante ! Assurément, en ce jour la petite Sérina remodela son vocabulaire des pierres et métaux précieux… Saphir, rubis, topaze, ambre, jade, améthyste, or, argent, platine, palla-dium… Bref, toutes et tous y passèrent pour fournir à cette enfant aux yeux écarquillés des atours à l’image de sa personne, pure et étincelante.

À vrai dire, cette « visite de courtoisie » s’effectua dans le but de mettre en relation la petite princesse de Sancris et le petit prince de Keveride. En effet, à cette époque le roi Vergon ne percevait sa fille adorée comme la première héritière au trône, mais comme une donzelle à marier.

Souhaitant lui assurer un avenir aussi radieux que son sourire d’ange, il se tourna tout naturelle-ment vers ce peuple côtier, à la peau mat et au bon-vivre aisé. Seulement l’histoire et ses guerres en dé-cidèrent autrement et rendirent caducs les intentions du monarque.

Néanmoins, les efforts du régent ne furent point entièrement vains. De ce périple, sa protégée

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en gardait un délicieux souvenir, qui même des an-nées après, laissait un doux sentiment au creux de son passé.

Ainsi, au vu de ces vestiges d’amabilité témoi-

gnés à son égard, la réaction indifférente de la prin-cesse en était toute excusée ! Après tout, comment un simple morceau d’étoffe procuré via des moyens conventionnels pourrait-il rivaliser avec les généreux dons d’une armée de sujets motivés par la servilité ?

« Nulle peine de lui relater mes mignardes aventures dans cet adorable royaume… Il ne fau-drait pas en plus que je me retrouve avec la crise cardiaque d’un prince ennemi sur les bras… Lui qui voit ces terres comme une oasis de somptuosité… quoique les deux peuples ne s’entendent pas aussi bien que l’on pourrait le supposer… Ah que j’aimerais y retourner encore une fois… je me de-mande d’ailleurs ce que devient le dauphin… Noah je crois… », pensait-elle un sourire sur les lèvres.

Le prince Albert, s’enorgueillissant de

l’attention témoignée et se figurant que cette douce risette lui était adressée, bomba le torse et poursuivit sa tirade.

— Oh, et savez-vous que ladite plume sur mon chapeau provient d’une expédition menée en mon nom dans les terres de Kiel ? Un rapace d’exception se montra ce jour-là et le chasseur en tête me légua ce

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présent. Et ce reflet cuivré sur mon pantalon ? La matière employée n’est autre que du cuir de bénou, un animal sauvage évoluant uniquement dans les contrées arides du royaume de Poussiaire. Et pour ce qui est du reste de ma tenue, croyez-moi sur parole, les artisans qui s’évertuèrent à lui octroyer pareille magnificence ne sont pas peu fiers de son brillant et ne rougirent de honte au dévoilé du drapé !

Pour parachever un monologue s’éternisant, le

prince ne manqua pas de signaler à son interlocu-trice les intarissables éloges que les marchands d’Almendra eurent à son égard. « Comme quoi… même la beauté d’ailleurs conquiert le cœur d’ici », qu’il soutenait, un brin présomptueux.

Désintéressée, entre deux coups d’encensoir, la

princesse lâchait des petits « Oh… » et « Ah… » de politesse. En outre, ces timides interactions lui per-mettaient de ne sombrer dans les vapes du sommeil. En effet, les minutes avançant diligemment et tou-jours immobiles pour « enquête en cours d’investigation », Sérina s’écroulait petit à petit de fatigue. De surcroit, l’incessant babillement du

prince, ou plutôt ses litanies soporifiques, sonnaient presque comme une berceuse.

À cet instant, distraite par le comique de son compagnon de voyage, elle se surprit à ne plus au-

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tant exécrer sa compagnie. L’exaspération qu’elle ressentait autrefois chaque fois que surgissait le vi-sage de cet étranger « responsable » de la présente misère de Phile, ne l’assaillait plus aussi vivement. Étonnamment, de ce comique n’en demeurait plus que le caractère.

« Il n’est pas si vil après tout… Juste un peu hautain, narcissique, féminin… mais surtout bur-lesque lorsqu’on ne le prend au sérieux ! Il me ferait presque penser à Mélusine sur ce dernier point… Humm… Je me demande ce qu’une association des deux donnerait… Non sûrement pas un bon mé-nage… deux saltimbanques pour le meilleur et pour le pire ? Brrr… J’en ai des frissons rien que d’y pen-ser… ».

Pour Sérina, la seule marmaille entrevue de pareille union était une bande de petits diablotins habillés comme des poupées et faisant les quatre-cent coups.

Ainsi souffrant du mal de la prescience, la pe-tite reine ne désirait aucunement que se concrétise cette affreuse vision.

Enfin, une fois l’enquête achevée, sans donner

plus que ce que les gardes savaient déjà, c’est-à-dire une paire de noms : « Pat » et « Béa », le convoi reprit la direction du palais. La petite reine, nullement au fait de l’apparition de ces deux écrits de baptêmes, levait tristement les yeux au ciel…

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« Et bah voilà… Monsieur en fait tout un plat. Et pour quoi ? Rien… Ce n’était pourtant pas faute de l’avoir prévenu… ».

Néanmoins le « Monsieur » dont il était ques-tion, l’amusa aussi joliment que son nombrilisme le consentait.

« Au moins on ne s’ennuie pas sur le trajet… », se disait-elle, hésitant à informer l’éminent person-nage du ridicule démontré. Toutefois, voulant profi-ter encore quelques minutes du désopilant de son homologue, elle n’en fit finalement rien.

*

* *

Trente minutes auparavant, dans les ruelles d’Almendra.

— Mais ça va pas la tête ?? Mais t’es dev’nu com-plèt’ment fou ma parole ! hurla un Pat sur les nerfs.

— Rooh… Tranquillise-toi l’ami… Hips ! Faut pas… Hip ! …s’énerver comme ça… la vie est d’jà bien assez courte t’sais… ânonna Grinn, encore bel-lement éméché.

— « La vie est courte » dis-tu ? Alors ça c’la meil-leure… on se d’mande bien à qui la faute gros malin, maugréa Pat en se retenant de lui filer une rouste.

— Moi « gros malin » ? Hips ! Malin p’t’être, mais gros… Hips ! …jamais ! répondit crânement Grinn du tac-au-tac.

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Bien qu’incapacité par l’alcool, la langue de

l’adolescent n’en demeurait pas moins déliée. Aussi acerbe que lorsque celle-ci n’était empâtée par la boisson, le garnement délivrait encore des traits d’esprit qu’il aurait été préférable d’interner. Seule-ment, bien que le breuvage inhibe et nous garde de la pusillanimité, la raison, elle, s’efface tout aussi drôlement…

Le brun de la bande, excédé de frayer avec un ivrogne doublé d’un impertinent, décida de mettre un terme à cette farce. Apercevant soudainement du coin de l’œil un puit dans le coin d’une allée, une idée germa.

« J’n’ai pas beaucoup d’temps… mais ça d’vrait faire l’affaire », se dit-il en piquant dessus, son com-père toujours sur son épaule.

En effet, ayant une astuce pour réveiller son associé et le délivrer des griffes du nectar dit vin, il posa sans ménagement son « sac à patates » sur les pavés et s’empara d’un sceau d’eau oscillant légère-ment au bout d’une corde.

« Il est plein ! Quelle charmante attention… ».

De son côté, le débauché, assimilant peu à peu les tenants et les aboutissants de la manœuvre de son geôlier, se mit brusquement à ramper au sol. Ses jambes ne répondant plus, il lui fallait bien se mou-voir d’une façon ou d’une autre…

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— Scélérat ! R’viens par là ! s’écria Pat en le rete-nant par le col de sa tunique d’une main et déversant le contenu du sceau de l’autre.

Splash ! La respiration coupée et la figure mouillée, Grinn, se démenait encore furieusement pour échapper à l’emprise de son assaillant. S’acharnant contre l’air environnant, il battait des bras dans le vide, à la recherche de la cause de son malheur.

Ce numéro, long d’une dizaine de secondes,

effara Pat qui se demandait encore où tout avait basculé… et visiblement pour le pire.

« Sont-ce donc les ravages du breuvage ? Les grands nous avaient prév’nus… mais d’là à c’q’ça tourne autant au vinaigre ? Lui qui d’ordinaire sait s’contenir, il sembl’rait qu’aujourd’hui la boisson s’illustre plus dign’ment q’ses résolutions… », son-geait-il, travaillé par l’état lamentable de son confi-dent.

Effectivement, comme le concevait Pat, l’adolescent taciturne craignait la bouteille plus qu’il ne la couvait. Cette peur éprouvé à son égard était telle que la moindre inclination à ne serait-ce que s’humecter les lèvres avec pareille décoction méritait réflexion. Bien sûr, la lampée d’un breuvage ambre et mousseux de temps à autres s’invita en de spé-

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ciales occasions. Toutefois ces dernières n’étaient monnaie courante et ne témoignaient en rien d’une révérence à la débauche.

Seulement, Pat réalisa que son compère avait ingurgité bien plus de vin que les bonnes mœurs le recommandaient. En effet, les doses « conseillées », déjà amplement capables d’assommer un cheval, furent en cette journée grandement dépassées.

Constatant qu’un seul et unique sceau ne ren-

dit la science au suppôt de Bacchus, le joufflu arriva à une conclusion : plus d’eau !

« Un p’tit sceau d’rien du tout ne s’ra jamais suffisant ! Vite, j’dois me hâter avant q’l’alcool n’pénètre l’cerveau ! L’pauvre j’dois l’tirer d’ce bourbier dans l’quel il mit joyeusement les pieds… Un loup ne saurait avoir raison d’lui, mais un verre d’trop… si ! », s’écria-t-il en actionnant avec vigueur la poulie du puit.

Ainsi, se pressant autant que les rouages et la mécanique l’agréaient, Pat se réapprovisionna en liquide cristallin, à même de terrasser un carmin voisin.

Un tantinet délirant sur l’état de santé de son comparse qu’il qualifiait de « grave », au point de corrompre la matière grise du sujet, Pat s’activait frénétiquement à noyer le poisson dans son eau. C’est-à-dire à asperger tellement de fois son ami que

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la moindre trace d’éthanol s’escamperait à la vue de cette inondation.

Enfin, et pour le plus grand bonheur de l’inquiet, l’eau glacée obtint finalement gain de cause. La conscience du saoul, jadis embrumée par la folie du vin, émergeait peu à peu. Il fallait dire que Pat se montra excessivement altruiste dans son geste, et ne laissa que peu de chance au hasard. Le temps pressait, et le bien-être en cette heure du pendant passait au second plan.

De fait, métamorphosé en chien trempé jusqu’à

l’os des suites d’une escapade par temps d’ondées, Grinn revenait graduellement dans le monde des hommes philosophes. Se frottant douloureusement les yeux, il lui semblait que les récents évènements lui lègueront un poids dont il ne serait pas près d’oublier. Puis, la langue sèche et râpeuse malgré les grandioses déversées qu’on lui administra, sans nul doute un contrecoup de son excessive beuverie, il se tritura les méninges.

Un détail le tarabiscotait, mais il ne trouvait l’inspiration pour le faire jaillir de son ignorance. Tout à coup, croisant le regard de son luron favori, duquel se superposait un visage aux frontières entre amitié et animosité, Grinn lui saisit l’avant-bras.

— Pat, Pat ! T’aurais pas vu Béa ?? l’assiégea-t-il d’une voix chevrotante.

Gwendal CLAUDEL

— Béa ? Hum… T’veux dire « ma » Béa ? se re-prit-il, accentuant intentionnellement le déterminant possessif, qui avait ici en son sens toute son impor-tance.

Dépité, Grinn souffla longuement.

— Oui… « ta » Béa… Celle que tu aimes et que tu chéris. Celle qui te le rends bien en t’accordant par-fois des massages si généreux qu’ils te cloîtrent au lit… Bref, tu n’aurais vraiment pas vu sa figure aux côtés d’un binoclard habillée comme un bouffon ? Mes souvenirs sont un peu flous, mais j’avais comme l’impression que les deux allaient en venir aux mains… ou du moins que quelque chose se tramait entre la paire… expliqua Grinn, conscient qu’il lui fallait recouvrer ses facultés aussi vite que possible.

*

Pat, pensif, les yeux au ciel, se frottait le men-ton. Bien que plutôt versé dans l’action que la ré-flexion, en cette heure, disons que la retenue accusée précédemment attestait d’un jugement d’une plus grande précision, et surtout d’une fiabilité supé-rieure. Par conséquent, son avis sur la question était de toute bienvenue.

Seulement, n’en déplaise à une méditation

appliquée, lui ne se souvenait d’un tel fortuit.

— Non, non… Rien vu d’ce genre… répondit-il, désappointé de n’être de meilleure assistance.

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— Et d’ailleurs… Comment m’as-tu trouvé avec tout ce cirque ?

— Comment ? Eh bah t’chantais à tue-tête et dé-vorais tout sur ton passa… commença Pat, sceptique sur la pertinence de l’interrogation.

— Non, pas cette fois-là gros bêta… Sur la place, comment m’as-tu trouvé ? le rabroua Grinn.

— Ah, là ? Eh ben… j’étais en train d’ripailler tranquil’ment quand une gamine baragouina un truc incompréhensible. Curieux, j’me suis r’tourné et t’ai vu au milieu du c’bazar. Et puis quand j’ai vu la Garde à deux pas, j’ai pas réfléchi à deux fois et t’ai emm’né d’force, avoua-t-il.

— Hum… Et cette « voix » comme tu dis, n’as-tu pas vu d’où elle provenait ?

— Non, certain. Mais maintenant q’tu l’dis… celle-ci m’paraissait étrangement familière… gam-bergea Pat, essayant de se retracer le timbre de l’inflexion dans sa tête, pour voir ou non si celui-ci collait avec sa bien-aimée.

Puis, las de refléter le moindre des événements de la journée, il se prononça,

— Bah… y’a peu d’chances… on est pas censés quitter La Dague, et elle n’y fait pas exception à c’que j’sache… et puis quand bien même elle s’rait d’sortie, elle aurait certain’ment fait profil bas… avança-t-il, haussant les épaules.

— Ouais pas tort… J’ai probablement dû m’imaginer tout ça… soupira son confrère, ramenant

Gwendal CLAUDEL

ses bras contre son torse, un brin refroidi par les récents épisodes.

Toutefois, bien que la théorie de son amie col-lait au profil de l’adolescente rancunière, Grinn n’en était qu’à moitié-convaincu.

« Comment aurais-je pu inventer cette his-toire ? Celle-ci est beaucoup trop tirée par les che-veux pour que ma raison en soit l’autrice… ».

Tâchant de ressortir le vrai du faux de l’affaire, il se massa les tempes.

« Fichtre, en plus de ce fourbi autour de Béa, je sens que j’ai oublié quelque chose d’important, mais quoi…? ». Sur le point de se souvenir d’un détail essentiel, des voix pressées résonnèrent dans la ruelle. Masculines et sèches, celles-ci vociféraient plus qu’elle ne conversaient. Les flanquant, un cli-quetis métallique, reconnaissable entre tous se ré-verbéra entre les murs du lieux.

« La Garde !! », pensèrent-ils tous deux à l’unisson. Se retournant prestement, ils aperçurent des séries d’ombres onduler sur les façades de la petite place et se préciser à mesure que grandissait leur supplice.

Grinn, inspectant les alentours afin de dénicher une cache capable de farder leur présence, fut rapi-dement contraint d’abandonner l’idée.

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« Mis à part le puit, il n’y a rien à tirer de cet endroit… ». Certes la trou d’eau constituait un repli, cependant, une fois découverts, seul le jugement des soldats les attendrait…

Pat, aboutissant à un dénouement similaire, se tourna vers son affidé. Enfin, se jugeant prompte-ment, la paire fonça dans la direction opposée à celle de la commotion grandissante.

Grinn, conscient que leur absence à la guilde ne devait s’éterniser plus que de raison, en toucha deux mots à son compère.

— Pas le temps d’un détour… C’est bientôt la ronde du soir où ils vérifient que tout le monde est bien dans sa piaule ! soutint-il en se tenant les côtes.

— L’orphelinat ?? T’es sûr ? Y’a quelques mi-nutes c’tait jouable, mais là… Si la Garde nous ta-lonne jusq’là-bas, elle risque d’créer un sacré gra-buge… Et puis, s’ils nous pincent d’vant… j’donne pas cher d’ma peau… s’opposa Pat, secouant la tête.

— Qu’est-ce que tu préfères ? Prêter ton dos au contremaître, ou finir ta vie dans un cachot à at-tendre que s’énonce le jour de ta pendaison ? insista Grinn, la respiration de plus en plus hachée.

Son rodéo précédent, ainsi que la présente cavalcade lui pesait sur l’organisme. Les poumons en feu, chaque expiration lui arrachait un grogne-ment de douleur.

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« C’est pas Dieu possible… pas maintenant… Encore rien qu’un petit effort… », se confortait-il en exilant dans un coin de tête ses affreux élancements.

Sentant que sa personne tout comme ses points de sutures grossiers approchaient leurs limites, Grinn ralentit progressivement le pas.

— Eh vieux, tu t’sens bien…? s’enquerra le brun, à qui ce développement n’échappa.

— Oui, oui… T’en fais pas… Une faiblesse passa-gère… grogna-t-il en serrant davantage les dents.

De plus en plus faible, Grinn sonda les batte-ments de son cœur. Portant la main sous sa tunique, en plus du « poum-poum » distinctif, un liquide chaud en accueillit le geste.

Bien que l’obscurité environnante l’empêchait

de distinguer clairement la couleur ou la provenance exacte du fluide, sa présence à elle seule convainquit le cacochyme.

« Ne me dites pas que…?! ».

La mine contrariée de son associé inquiéta Pat.

— T’es sûr qu’on essaie pas d’se planquer quelq’part ? T’as plus trop l’air de t’nir sur tes gui-bolles et puis…

— Pat, on a plus le choix. Si on marque un détour ou qu’on se terre quelque part, l’issue sera toujours la même… notre propre fin.

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— Mais et si la guilde s’réveille avec tout l’ram-dam et… commença-t-il une nouvelle fois avant d’être coupé net dans son élan.

— Pat. Tu veux finir au trou ? Non ? Alors con-tente-toi de faire ce que je te dis, ordonna rudement Grinn.

Rappelé à l’ordre et frémissant de stupeur, le rudoyé baissa la tête.

— Bien… droit vers l’r’paire donc…

Le blessé, dont l’articulation se faisait de plus en plus ardue, ne guignait après la parade de vaines argumentations. De fait, il envoya crûment bouler son associé, quitte à ce que ce dernier pâtisse un poil de sa franchise. Le prêché, nullement au courant de l’inspiration de son ami, s’ébahissait de l’autorité démontrée.

« D’puis quand qu’il est aussi péremptoire ? D’puis la première épreuve dans la forêt ? Non… D’puis l’histoire du loup ? Non plus… D’puis les avances de… Mais à quoi penses-tu imbécile ?! », se tança-t-il avant de se corriger de la main.

Clac ! Avec un bruit sec, Pat se claqua le visage. Trop honteux de la conclusion qui se forma tantôt dans son esprit malgré ses faibles réticences, il tut violement le scrupule.

Seulement, cette gifle qu’il s’assena résonna

bruyamment et trahit leur position. En effet, comme

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pour faire écho à cet appel, des cris étouffés lui ré-pondirent. Naturellement, des gardes, alertés par cet éclat de vie, s’élancèrent à son assaut.

— Espèce d’abruti ! Mais qu’est ce qu’il t’a pris ? Déjà qu’ils nous pistent depuis tout à l’heure, main-tenant ils ont une bonne raison de le faire ! le mori-géna Grinn tout en allongeant les foulées.

— Désolé j’pensais pas que… entama Pat, encore en proie à ses démons.

— On s’en fiche, l’important maintenant c’est de courir ! Et puis pourquoi te flanquer une baffe ? Si vraiment t’en voulais une, je te l’aurais dispensée volontiers… mais sûrement pas dans ce contexte ! l’interrompit son voisin, irrité de voir son compa-gnon se comporter aussi sottement.

De son côté, penaud de contribuer ainsi à l’émotion de la Garde, le corrigé se tut et ne porta la réplique. Néanmoins, bien qu’il se désolait d’ébruiter l’indigne du fauteur de troubles, il livrait toujours son combat intérieur pour le cœur de sa dulcinée.

« Crois-pas qu’elle est tienne juste parce q’t’as occis un mini loup d’rien du tout… Humpf… Moi-aussi j’aurais pu faire pareil… J’ai juste pas eu l’temps d’passer à l’action… Grrr… quelques mots doux et c’la suffit pour t’rendre imbu d’ta personne ? Grr… Fichu loup d’ces stupides collines… », enra-geait Pat, à mi-chemin entre raison et mauvaise foi.

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Grinn, totalement inconscient de la joute men-tale de son voisin, prit les devants et fonça en direc-tion de la guilde des voleurs. Toutefois, seule échap-patoire à l’heure actuelle, La Dague n’était aisée à rallier. Assurément, les soldats de la couronne profi-taient de leur avantage numérique pour s’étaler au-tant que possible et relayer les informations.

En outre, bien que la cité s’étendait sur une impressionnante surface, une fois qu’une localisation approximative des pourchassés était déterminée, obstruer les quelques issues et les coincer ne s’apparentait à de la sotte fiction. Par conséquent, malgré les dizaines de raccourcis empruntés à tout-va et les efforts plus que conséquents fournis par la bande de fuyards, ces derniers ne parvenaient à se-mer leurs poursuivants. Les soldats avaient toujours un coup d’avance et les contenaient dans leur encer-clement.

Désirant arriver à bon port le plus vite pos-sible, et réalisant que cette simple action risquait de leur coûter bien plus qu’un essoufflement, Grinn et Pat s’acharnèrent de plus belle. Détalant du mieux de leur capacité, ils serrèrent les dents et exclurent les sursauts de douleurs les enserrant tout entier. Malgré les nausées, les crânes endoloris, les jambes en feu, le torse ardent pour l’un et glacial pour l’autre, les adolescents persévérèrent.

Gwendal CLAUDEL

Seulement n’en déplaisent à ces sursauts de

violence, ceux-ci ne concoururent que peu à leur dessein d’évasion…

— Crévindiou ! Mais quelle est cette mascarade ? Comment font-ils pour nous talonner à ce point ?! s’indigna Grinn qui commençait sérieusement à perdre son sang-froid.

*

La Garde, resserrant graduellement l’étau de leur emprise, ne leur accordait aucun répit et les forçait à brûler le pavé. Rompus à ces manœuvres, ces limiers armés usaient régulièrement cette tac-tique pour éreinter petit à petit la racaille des bas-quartiers. Grinn, bien au fait du fin stratagème, ten-tait de forcer les soldats à concentrer leur labeur sur la zone nord-est de la rivière soyeuse, de façon à atteindre un jour ou l’autre l’orphelinat.

De fait, se déroulait un véritable bras-de fer entre la patience des hommes du bien, et l’endurance du duo de voleurs.

« Soit la guilde est comprise dans le blocus et nous la rejoignons “sans” encombre, soit ces chiens du rois accélèrent les choses et nous nous écroulons de fatigue avant et… fin de la partie », raisonna Grinn avant de réfléchir à la solution du prochain embranchement qui les ferait s’approcher de leur saint refuge.

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« Pas besoin de l’informer de ce plan… Je ne

suis même pas sûr qu’il fonctionnera… », se résolut-il avant de jeter un dernier coup d’œil à son luron préféré.

Courant également comme un dératé, celui-ci semblait découragé et se laissait docilement guider par les injonctions de son camarade. Jamais la Garde ne les avait tourmentés de la sorte, et peu d’ailleurs ressortirent indemnes de ces traques haletantes. En effet, la démonstration d'une telle coordination con-tribua notamment à baisser, du moins dans les appa-rences, la criminalité des bas-fonds de la cité.

« Cette fois-ci, il nous faudrait vraiment un miracle… », songeait Grinn, scrutant ses alentours. Soudain, une tour à la charpente usée se profila au loin. Baignant dans la lueur du soir, isolée et étreinte par de longs lierres, cette lance dans le paysage se dévoila comme la plus amoureuse des mères.

— Haha ! Ça y est Pat, le voilà notre miracle ! exulta Grinn en pointant leur piaule du doigt. Les yeux de l’alpagué, s’illuminèrent pareillement et exsudèrent un sentiment d’apaisement.

— Enfin… soupira-t-il avant de porter son regard vers l’avant.

— Allez mon vieux, encore un virage serré à gauche et nous y serons ! s’impatientait Grinn à l’idée de se placer hors de danger et de pouvoir enfin

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respirer librement sans qu’un écueil ne le guette par-dessus son épaule.

L’apostrophant encore, le maigrichon de la paire pressa son confrère.

— Accélère Pat ! Nous y sommes presque !

Pantelant, le pauvre hère s’efforçait de suivre la cadence infernale imposée.

« Parbleu, mais comment cavale-t-il encore d’la sorte ?! Lui qui pouvait à peine faire un pas d’plus y’a deux minutes… ».

Incrédule, il ne comprenait toujours pas com-ment celui au visage aussi pâle qu’un linge le mettait autant à l’amende. Lui n’était ni blessé, ni indisposé par les contrecoups de la boisson, et pourtant…

Galvanisé par l’irruption de la tour dans son

champ de vision, Grinn n’avait plus qu’une seule idée en tête, l’atteindre !

« Nous devons y arriver coûte que coûte ! Les gardes se rapprochent de plus en plus… mais nous n’avons plus le choix ! ».

Tous deux résignés et livrant leur ultime peine, les garçons parvinrent enfin au pied du tilleul du-quel ils s’élancèrent quelques heures auparavant.

Luttant contre une cabriole de l’estomac, Pat

enjoignit son pendant à prendre les devants.

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— Vite, grimpe ! Bon sang d’bois, qu’est-ce t’attends ? l’exhorta-t-il en lui secouant les prunes. Freinant des quatre fers, la feuille au vent, Grinn murmura.

— Parbleu… un autre régiment… le vilain n’était au programme… des renforts ?

— Hein ? D’quoi t’causes ? J’entends r…

Interceptant son attention, le raffut caractéris-tique de cottes de mailles et armures se bisant se réverbéra dans la ruelle. Plus distincts et rapprochés que les précédents, ces sons de clochettes sonnaient comme l’appel du jugement dernier.

« Pas de doute, au prochain tournant ils nous épingleront ! », s’horrifia Grinn avant de partager son sceptiscisme.

— Si on grimpe, avec le clair de lune ils nous verront à coup sûr… et je ne te parle même pas du bruit… Pas le choix, on prend par la grande porte.

— La « grande porte » ? Mais… t’sais qu’elle est gardée et qui faut tout r’traverser… Si on s’fait épin-gler ils nous lynch’ront comme des bêtes… ânonna Pat, manquant de s’étouffer de surprise.

— Pas si on le fait sans un bruit et en passant par la palissade, avança Grinn en posant une main sur l’épaule amie et en forçant un sourire.

« Et puis avec tout ce temps perdu à deviser… les options sont minces… », songeait-il tout bas.

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Obtempérant, Pat suivit le conseil de son ami et ils partirent tous deux vers l’entrée principale. À cette heure avancée de la nuit, Buck n’en gardait le pas. Excepté les quelques rondes et les sentinelles disposées à intervalles réguliers, le dehors de l’orphelinat n’était que peu défendu. Chef décrétait que surveiller la devanture d’un logis à la main al-truiste attirerait une attention indésirée.

Juste à côté du pas de la maisonnée, s’amoncelaient des planches qu’ils escaladèrent sans peine. En effet, si ce n’est quelques contorsions pour éviter au mieux ces plaintes du bois, rien de bien vertigineux. Puis, au sommet de ce petit monticule, ils sautèrent à tour de rôle par-dessus la palissade. Tels des chats de gouttières, Pat et Grinn bondirent et atterrirent avec légèreté sur le sol en contrebas. Après un gracieux roulé-boulé, tous deux se relevè-rent et analysèrent leur environnement.

Étrangement, au lieu d’un silence nocturne, ponctué de pesants ronflements, rires et ricanements difficilement contenus fêtèrent leur arrivée…

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a

Chapitre X

 

Le marteau de la justice

 

Cour centrale de « La Dague », une respiration plus tard.

 

G rinn, craignant le pire à la réception de ces sinistres éclats sonores, leva la yeux. Comme présumé, le diable et ses démons s’invitèrent à l’événement.

« Et flûte alors… Voilà qui n’est pas com-mode… Aïe, aïe, aïe… à quelle sauce serons-nous encore mangés ? ».

Effectivement, un petit comité les attendait. Composé de Chef à sa tête et flanqué de trois de ses

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subordonnés, dont le contremaître, le quatuor sou-riait méchamment. De leurs dents jaunies par les plaisirs de la vie et les drames qui s’ensuivent, s’exhibait une cruauté ne demandant qu’à s’exprimer. De surcroît, tels des enfants devant un magasin de jouets, de leurs yeux transparaissaient un enthousiasme des plus fervents.

Cette curieuse combinaison ne fit que renforcer le sentiment de malaise et d’inconfort des deux ado-lescents. Pat, tremblant comme une feuille, fixait avec des yeux écarquillés le fouet que Sire Chazon caressait affectueusement. Bien que pour l’heure enroulé et à sa ceinture, cet instrument de torture n’en restait pourtant pas moins menaçant.

Grinn, au sang un tantinet plus froid que son collègue, observait ses abords. Outre les bibelots et autres objets hétéroclites jonchant le plancher de la colonie, un détail attira son attention. Derrière ces masques de sévices et de barbarie, se cachait un pair autrement plus discret. Toutefois, nonobstant sa position en arrière-plan, la haine et le sadisme té-moignés ne faisaient aucunement honte à ceux du premier plan.

Seulement, le cacochyme peinait à discerner les traits de cet individu dissimulé dans la pénombre. Soudain, un scintillement émeraude lui suggéra son évidence.

— Béa… murmura-t-il à mi-voix.

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— Hein ?? réagit Pat au quart de tour.

S’extirpant du spectacle du contremaître et de

son joujou, le brun joufflu plissa les yeux et étudia l’objet d’étude de son associé. Effectivement, à mi-chemin entre l’obscurité de la nuit et la tiède lueur de torches dansantes, une Béa furieuse les toisait d’un air mauvais.

Assurément, si les regards pouvaient transper-cer, il y aurait belle lurette que la paire Pat-Paf bai-gnerait dans sa propre flaque vermeille…

Affligé, Grinn se repassait le fil des événe-ments.

« Mais c’est pas possible on est vraiment qu’une bande d’idiots… tout était si facile… pas de sentinelles en ronde, aucun bruit parasite troublant le dehors… et nous nous sommes précipités gaie-ment dans la gueule du loup… ».

Pat, mêmement abattu, fixait désespérément Béa pour y trouver un brin de compassion… qu’il ne décela évidemment point. Désemparé de se dévoiler aussi bassement, il ne put se résoudre à lui deman-der la raison de sa présence.

Soudain, ravivant une lueur perdue, les propos précédents de Grinn lui revinrent tout à coup en mémoire.

« S’rait-il possible que…? ».

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Contrit, il quémanda l’indulgence auprès de

son ressemblant.

— J’crois bien q’t’avais raison… Béa est d’la par-tie… Et moi qui pensais q’tu délirais… S’cuse Grinn…

Puis, souhaitant étancher une légitime curiosité, il sonda son homologue.

— Pssst… T’penses qu’on… L’arrêtant, une voix grave, imposante de respect s’invita.

— Bien, bien, bien… Que nous vaut cet honneur messieurs ?

Roucoulant de plaisir, Chef, dont l’ombre pro-

jetée par les flammes du soir grandissait au fur et à mesure jusqu’à étouffer celle de ses sbires, examinait ses protégés. Les bras croisés, il étudiait avec soin les réactions alarmées de la paire de resquilleurs cueillie au pied de son perron.

Scruté de la sorte, et toujours en proie à d’insoutenables vagues de douleur à peine embru-mées par le saint breuvage, le cerveau de Grinn tournait à cent à l’heure.

« Que vont-ils faire de nous ? Nous trancher la gorge comme du bétail ? Nous sectionner les membres les uns après les autres ? Nous torturer jusqu’à l’aube ? Quoi qu’il en soit… nous voilà pris la main dans le sac… et un sac empli de pommes pourries jusqu’au trognon par-dessus le marché… ».

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Effectivement, bien qu’inconnue était la con-

clusion de la pièce, son incertitude se teintait néan-moins du tragique d’une misère en devenir…

Tout à coup, un vicieux courant d’air le ramena

à la réalité et lui chatouilla drôlement le nez.

— Aah… Aah… ATCHOUM ! éternua-t-il bruyamment.

« Humpf… Un rhume… Voilà bien le cadet de mes soucis… », déplora l’égrotant en essuyant d’un revers de manche les prémices de son infortune.

*

* *

Au palais, au beau milieu de la nuit.

— J’exige une audience avec le roi !

Sans crier gare, un timbre perça. Dans un mé-lange de confusion, d’inquiétude et d’exaspération, un organe exposa une autorité vacillante. Néan-moins, plus cristallin qu’à l’accoutumée, il présentait tout de même fièrement le racé de son lignage.

Bien évidemment, le responsable de cette pho-nation n’était autre que le prince Albert lui-même. Tout juste rentré de sa « promenade » en carrosse, il poussait ici un cri de rage. En effet, ulcéré et toujours convaincu qu’on attenta à sa vie malgré les paroles

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« réconfortantes » de la princesse, il réclamait qu’on lui accorde sur-le-champ un entretien avec le mo-narque de la nation.

Campant dans le hall de l’aile nord, il attendait

que le sujet de sa convocation daigne se présenter. Tapant furieusement du pied, et essuyant le verre de ses montures pour adoucir l’obscur de son humeur, il rejetait avec insolence les pardons des domes-tiques.

Courbant l’échine, ces derniers, bien que la

demande nocturne fut immédiatement relayée à la chambre royale, peinaient à contenir pleinement la pétulance de ce noble à l’indiscrétion sans bornes. En outre, étourdis par l’orgueil de cet individu à l’habit vert feuille et aux soupçons de brun brillant, ces hommes de maison ne saisissaient par quelle fantai-sie l’on recevrait une telle attitude.

« Impossible que l’outrecuidance de ce sang bleu suffise à arracher Sa Majesté de son som-meil… », pensaient en cœur les serviteurs de la mai-sonnée, intiment persuadés que la crise de nerf de l’impudent ne trouverait écho.

Seulement, le pas pressé d’un souverain leur

prouva le contraire. Vraisemblablement, pareille conduite reconnaissait riposte !

Encore engoncé dans sa robe de nuit et tout juste tiré du lit, le roi ne s’embarrassa dans les for-

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malités et s’enquerra directement du pourquoi de sa sollicitation.

— Que me voulez-vous en cette heure Paul ? Et j’ose espérer que ce réveil au pied levé en vaille la chandelle… et je parle pour votre nom, le somma-t-il, dérangé de l’unique place où l’on ne requerrait plus rien de sa personne.

Pressé d’aller de nouveau se coucher et de rejoindre le moelleux de ses coussins, il se frottait encore pa-resseusement les yeux.

— Aujourd’hui en ce jour saint pour votre fille, l’on m’arrangea un odieux complot. Celui-là même qui fauche la vie de d’infortuné et le condamne au repos éternel ! Sachez que ma révulsion pour les responsables de cette tentative d’assassinat ne con-naît nulles limites et m’enjoindrait presque à rema-nier les termes de notre entente ! déclama un Albert de Millu hystérique, s’arrachant des cheveux qu’ils estimaient pourtant aussi précieux que des fils d’or. Lui sautant dessus et le saisissant par le col, le sou-verain meugla.

— Que dites-vous ?? Comment va ma fille ?? où est-elle ? Est-elle saine et sauve ?? Pourquoi diantre n’est-elle avec vous ? rugit le roi en secouant comme un prunier le prince dont la tête désormais sonnait.

Faisant fi de la seconde moitié de la déclaration supposant un accord tacite entre les deux parties et des sous-entendus abscons entre un souverain et son

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vassal, Julius Maximar Vergon s’était figé. Ayant arrêté son jugement sur une partie de la locution du dauphin étranger, les mots tels que « fille », « vie », et « attentat », lui procurèrent un horrible sentiment de déjà-vu.

Naturellement, inquiet qu’une situation itéra-

tive prenne le pas sur sa volonté, il s’empressa de mettre au clair le bien-être de sa progéniture. Cette enfant unique, en plus de se targuer du titre d’héritière au trône, représentait en ce jour l’unique rayon d’espoir pour la pérennité du royaume. De fait, excepté la torture déchirante qu’un père éprou-verait à la perte du fruit de son existence, le chagrin de punir à jamais un peuple innocent s’ajouterait au supplice.

De surcroît, l’assoupissement encore présent

dans le cerveau du régent, obscurcissait les pensées et l’empêchait de discerner avec clarté les incohé-rences de son propre discours.

Par conséquent, se démystifiait l’impétuosité un brin excessive de cet homme au bouc grisonnant.

Tâchant de s’expliquer malgré une poigne

autoritaire l’empêchant d’aligner deux mots sans en oublier leur relation, le prince se défendait piètre-ment.

— Votre… commença-t-il, de plus en plus inca-pacité par un tournis grandissant.

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Seulement, avant même d’articuler l’innocuité de son blason, le monarque le rudoya de plus belle.

— Et dire que je vous croyais capable… capable au moins d’assurer la garde de ma fille pour un après-midi ! tempêta-t-il, les yeux injectés de sang.

— M’enfin je…

— Raaah ! Que j’ai été sot de prêter foi aux pa-roles d’un père qui ne tarissait d’éloges quant aux exploits guerriers de son sang… Me ferais-je donc si vieux de croire en les boniments d’autrui ? …qui plus est d’une contrée voisine avec qui nous guer-royons depuis près d’une décennie… pleura faible-ment le monarque qui paraissait avoir vieilli de vingt ans en l’espace d’une trentaine de secondes.

Présentement ratatiné sur lui-même, il n’avait cure de l’impact de ses dires sur les badauds suscep-tibles de capter la matière de sa plainte. En cet ins-tant, seul le trépas potentiel de son ange d’argent l’aveuglait. Enfin, écrasé par le poids de ses respon-sabilités et par l’échec de sa constitution, il desserra sensiblement son emprise sur l’invité de marque qu’il bouscula bellement.

Ce dernier, profitant de l’occasion, lui fila les-

tement entre les doigts et recula de quelques pas. Puis, remettant sa chevelure en ordre et s’assurant que son étoffe ne lui soumettait l’infâme d’une dé-chirure, il soupira de soulagement.

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« Pfiou… Il s’en est fallu de peu avant que le lascar ne me torde le cou… Mon père m’avait préve-nu qu’il était complètement gaga de sa fille, mais pas à ce point… ».

Notant le mouvement de recul et la décontrac-tion du prince, le roi eut soudainement une révéla-tion.

« Et s’il causa sa perte ? Et si son paternel l’envoya sur ma terre pour me l’arracher comme il le fit avec mes deux premiers fils ? Le vaurien… ».

Ainsi délirant, tout en retirant l’épée d’un four-reau adjacent, le monarque s’avança d’un air mena-çant. De toute vraisemblance, un certain luron n’appréciera son prochain quart d’heure…

Le « fauteur de troubles », pressentant qu’un drame bien plus grand que celui de tantôt planait au-dessus de sa tête, leva les mains au ciel.

— Ahem… roi Vergon, je crois que… tenta-t-il de s’expliquer.

— Quoi encore ? N’en avez pas déjà trop fait, fieffé coquin ? Vous m’avez pris ma fille… n’espérez pas même prendre ma raison… gronda le père de famille éploré.

Désormais assuré qu’il y avait méprise dans

l’affaire et que la colère de son hôte était injustifiée, Albert de Millu s’offusqua intérieurement.

L a griffe du spadassin

« Mais est-il devenu sénile ? Je n’ai pas même le temps de m’expliquer clairement qu’il me sauta au visage pour un crime étranger ! Le pauvre fou s’imagine sans doute que sa chair côtoie celle de ses frères… ».

Ainsi, d’une voix poussant toujours plus dans

les aigus, il rapporta les faits, désormais seules armes en mesure de sauver sa peau.

— Votre fille, Sérina, est rentrée en ma compa-gnie saine et sauve !

— …

Le geste suspendu du roi lui donna le courage de poursuivre sa défense.

— Je… « Sa » vie « à elle » ne fut mise en danger comme vous me l’aviez ordonné, précisa le prince en forçant une discrète courbette et en insistant lour-dement sur « à elle ».

— Mais… dans ce cas… où est-elle ? bafouilla le roi, hésitant à prendre pour argent comptant les propos du fils d’un redoutable ennemi.

— Elle rejoignit ses appartements dès notre arri-vée. J’ai bien évidemment tâché de la persuader puisqu’un honnête témoin vaut bien le plus grand des plaidoyers. Seulement, elle refusa obstinément de prendre part à ce blâme, prétextant que son motif n’était qu’affabulation. Son absence me pèse, mais je soupçonne que pour ce genre d’occurrences, vous devez sans doute la connaître mieux que moi… insi-nua ce dernier en haussant un sourcil.

Gwendal CLAUDEL

*

De fait, entre sarcasme et ironie, Albert de Mil-lu éclaircit les quelques parts d’ombre de son an-nonce, et réussit après une poignée de sueurs froides à blanchir son nom.

Le visage auparavant inquiet et recouvert de profonds sillons du roi, se mua brutalement en une figure joviale. Plus rapide qu’un caméléon adaptant ses nuances arc-en-ciel, le régent effectua un véri-table volte-face émotionnel et présenta un air désin-volte à un prince ahuri par cette remarquable capaci-té.

— Vraiment ? Et pourquoi ne pas l’avoir men-tionné plus tôt ? Petit cachotier… vous savez vrai-ment comment jouer avec les émotions d’un père. Haha… le vôtre a dû se régaler durant votre en-fance ! s’exclama-t-il en lui assenant une grande claque dans le dos qui eut le don de couper le souffle de sa victime.

Puis, passant un bras par-dessus l’épaule de celle-ci, conversant amusamment, le souverain continua.

— Votre paternel ne tarissait pas d’éloges au sujet de vos exploits guerriers et stratégiques… mais de là à habiller des frusques du plaisantin ? Jeune homme… vous venez ici de surprendre d’une bien belle manière l’un de vos aînés ! Et dire que je vous ai pris pour un mécréant capable de poignarder froi-

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dement le dos ma chère et tendre fille… Bien évi-demment vous êtes de meilleure trempe que ces vils malandrins et ne ressortez à ces actes de médiocrité ! Ah… mais quel farceur celui-là… acheva le roi en s’immergeant dans ses pensées.

Le prince de Kiel, passant outre les remarques désobligeantes du monarque, exigea néanmoins réparation.

— Quoi qu’il en soit, revenons à nos moutons si vous le voulez bien… Comment diable se fait-il que pareilles exactions gangrènent les quartiers de votre cité ! À peine ai-je mis pied à terre que l’on menaçe sauvagement ma vie ! Ce « Pat » et cette « Béa »…

— « Pat » dites-vous ?! s’imposa le maître de maison, retenant un cri de stupeur.

— Je… oui c’est bien cela… des connaissances à vous ? s’enquerra le dauphin étranger, confondu qu’on le reprenne sur le titre de galvaudeux.

— Ahem… Non… Je dois confondre… s’expliqua son interlocuteur, nullement enclin à partager l’incompétence de son entourage.

— Hum… Quoi qui’il en soit, je ne sais pas ce qui me retient de les traquer comme du gibier ! Grrr… il est intolérable que les murs de votre cité hébergent de telles canailles ! Oh croyez moi… si je recroise un jour le chemin de ces gredins…

— Vous mourrez aussi piètrement qu’ils le déci-deront. La vie des bas-fonds n’est faite pour épouser

Gwendal CLAUDEL

celle de la haute… compléta le roi Vergon, nullement impressionné par la rancœur de son invité.

— Humpf… Facile de rétorquer de la sorte lors-que l’on ne fraie avec ces moins-que-rien… Sachez pour votre gouverne que…

— Paul… je vous prie de mesurer vos propos. N’oubliez pas que vous êtes en présence de votre roi et qu’il serait plus que regrettable de causer un inci-dent diplomatique… le coupa le monarque, aux yeux s’assombrissant sensiblement.

— Haha, alors ça c’est la meilleure… Un « inci-dent diplomatique » dites-vous ? Ma mort n’en serait pas un peut-être ? Humpf, comment croyez-vous que mon paternel réagirait à la nouvelle de mon trépas en ces terres ? Pensez-vous sincèrement qu’il accueillera avec flegme le dédain que vous témoi-gnâtes au promis de votre fille ? Votre futur gendre ?! argua-t-il, assortissant ses revendications de gestes amples.

— Paul… pour la seconde fois… entama le roi, serrant des poings aux tremblements croissants.

Toutefois, ne se laissant nullement démonté par le commentaire de son interlocuteur, Albert en-chaîna.

— Ou alors vous figurez-vous qu’il agira comme vous en avez l’habitude ? Vous cacher derrière vos hautes murailles ? Administrer sagement depuis le trône ? Envoyer vos héritiers se battre à votre place ?

L a griffe du spadassin

Attendre patiemment que l’on rapatrie les corps des défunts pour les enterrez dans…?

— ASSEZ ! J’ai dit ASSEZ ! tonitrua Julius en portant la main à la garde de son épée.

Le prince, trop emporté pour juger une retraite fortuite, attaqua verbalement sans relâche un roi qui peinait à contenir toute sa furie. Seulement, sa finale déclame fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Ici, ledit vase s’apparentait à la patience d’un père qui perdit au front deux héritiers des plus altiers. Une paire de frères dont la lame brandie abreuva la terre au lieu de la cultiver. Deux jeunes hommes dont le tragique destin signa pratiquement la dé-chéance d’une nation…

Pour sûr, remuer un tel couteau dans une plaie encore sanguinolente et dont l’évocation attise le déchaînement de la logique, ne relevait de philoso-phie. Persuadé que le monarque n’aurait l’audace de porter la main sur lui, il frisa avec l’impertinence du goujat. Seulement, la présente attitude du seigneur de Sancris lui fit regretter son œuvre.

Par conséquent, désemparé, le prince ne put que récolter épouvanté les fruits de son inconscience.

« Ah misère… Cette-fois-ci je suis vraiment fichu… À manipuler avec légèreté les braises du danger, il est fatale de se brûler… », se lamentait-il avant de recevoir son châtiment.

Gwendal CLAUDEL

 

Heureusement, au même moment, alertée par les vocifération de leur dirigeant, une petite troupe de gardes pénétra le hall en toute hâte.

— Votre Majesté, tout va… demandèrent-ils à l’unisson avant que la suite ne s’étouffe dans leur gorge.

L’épée de nouveau levée, le roi narguait de la

pointe de celle-ci un adolescent vêtu de façon origi-nale. Ce dernier, plaqué contre un mur, respirait bruyamment et ne bougeait pas un seul muscle. Peu-reux de s’offrir une fin non désirée, ses yeux écar-quillés étaient rivés sur le reflet d’une fine goutte de sang perlant à la base de son cou.

Puis, ressaisi par la soudaine irruption de ses sujets, le monarque rengaina son arme et commanda le glas de l’acte.

— Fils du baron de Ternant, je pense que pour vous la nuit a été longue… hem, bien que la mienne fut courte. Puisque celle-ci porte conseil, je pense qu’il serait plus sage que vous baigniez dans ses lumières. Vous en conviendrez n’est-ce pas ?

Forcé de se plier sous l’autorité du souverain

chez qui il logeait temporairement, le prince effectua une respectueuse révérence et salua son « bienfai-teur ».

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— Que la nuit et ses songes nous éclairent ô roi Vergon. Permettez-moi de prendre congé afin que je puisse méditer sur mes actions et me recueillir sur la marche qu’adoptera mon pas…

Sur ces paroles, sans même attendre la réponse du monarque, il s’en alla en foulées rapides la tête néanmoins fièrement dressée. Malgré sa retraite précipitée, résonnaient tout de même ses plaintes répétées aux domestiques de la maisonnée et les directives lancées à leurs égards.

Assurément, n’en déplaise à cet épisode hou-

leux pour le prince, ce dernier n’en restait pas moins un jeune homme fat de son lignage et aux besoins qu’il est primordial de combler.

Le regardant filer, le roi fronça les sourcils. Non point travaillé par le comportement insolent de l’énergumène créchant sous son toit, de plus hautes affaires le prenaient.

« Il me semble temps de remédier au chaos qui règne dans mon plus-si-paisible royaume de San-cris… Cependant, dois-je passer à l’action malgré les festivités prochaines…? Son anniversaire se déroule-ra dans onze jours… ».

Puis, se rappelant les petits noms qu’employa le prince pour étoffer son argumentaire, le souverain se massa les tempes.

Gwendal CLAUDEL

« Il mentionna une “Béa” inconnue au batail-lon… Toutefois, ce “Pat”… serait-ce la rognure qui attenta à la vie de mon sucre d’orge un petit mois plus tôt ? Humpf… je dois à tout prix mener une enquête… S’il s’avère que les deux sont liés, et ce même de loin… croyez-moi que le galapiat m’entendra fouler son perron ! », se jura-t-il avant de se redresser et de reprendre le chemin de son office.

Une fois rendu au pas de son habitation, le maître de ces lieux exhala longuement et poussa le cadre de bois. Comme à l’accoutumée, une chambre vide, excepté un lit de fortune, un bureau de belle facture et un vieux coffre au squelette usé lui offri-rent l’hospitalité.

Puis, se massant péniblement les mirettes pour en évacuer une fatigue rémanente, le roi pesamment s’installa à son écritoire. Trempa la tête de sa plume dans une encre au noir profond, il initia la rédaction d’une lettre à un homme qu’il considéra jadis comme un ami, avant son ascension au trône.

Assailli par ses doutes et son éternel pessi-misme, Julius craignait que sa démarche ne reçoive que la désinvolture d’un individu qu’il peinait de plus en plus à contrôler, et de moins en moins à pré-dire les errements.

« Connaît-il ce “Pat” ? …cette “Béa” ? Accepte-ra-t-il de se séparer d’une fraction de sa puissance ? Et surtout… pourra-t-il me soulager de ces ennuis

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avant la célébration ? Humpf… je pense qu’il est l’heure de payer une petite visite à mes petits ser-pents… ».

De toute évidence, la nuit s’annonçait particu-

lièrement longue pour le personnage à la tête de la citadelle côtière. Durant l’entièreté de cette dernière, et ce les astres en furent témoins, la lune et l’éclairage blafard d’une bougie, dont la cire se con-sumait paisiblement, lui tinrent compagnie jusqu’à l’arrivée des premières lueurs au petit matin.

*

* *

À quelques hectomètres du pupitre royal.

Bien loin du roulement des engrenages d’un

palais sujet à ses tourments, d’autres gens eurent également une nuit plus allongée que prévue. Disons plutôt que ces modestes individus, au passé autre-ment moins noble, eux ne furent graciés d’une mé-morable soirée. En effet, celle-ci, tout en longueur, leur restera encore longtemps dans la mémoire et imprimera dans leur inconscient comme un désa-gréable sentiment de déjà-vu.

Clac ! Clac ! Clac ! Inlassablement, dans un sous-sol sentant l’œuf pourri, la sueur moite, et le sang fraîchement versé, résonnaient de nombreux

Gwendal CLAUDEL

coups de fouet, doublés de gémissements plaintifs. Poussés par une paire d’adolescents pendus par les chevilles, ces murmures de souffrances faisaient écho aux railleries d’un gros bonhomme.

— Ça vous apprendra à défier Chef les morveux ! s’écriait-il jovialement.

Se réjouissant d’avoir l’honneur de délivrer le

châtiment à la paire d’impudents, le contremaître s’exécutait avec un zèle accompli. Assurément, ce dernier, dans une frénésie sans faille, lynchait une paire de dos nus sauvagement lacérés et frémissants chaque fois que le marteau de cuir s’abattait.

Clac ! Clac ! Clac ! Pour chacun des claque-ments, un nouveau lambeau de peau ainsi qu’une gerbe écarlate se déposaient gracieusement sur un sol taché.

La tête en bas et les bras frottant mollement le plancher de pierre, Grinn et Pat recevaient leur sanc-tion avec un sourire désolé. Se retenant à grand-peine de ne pas flancher, ni l’un ni l’autre ne souhai-taient récompenser Sire Chazon du parfum de l’abandon.

De fait, pendant toute la durée de la correction, les deux amis se fixèrent du regard, puisant en l’autre la force d’âme qui leur manquait pour ne céder au désespoir du martyr.

L a griffe du spadassin

 

a

Chapitre XI

 

Devoir d’un duc

 

Boudoir du palais, le lendemain dans la matinée. Anniversaire de la princesse Sérina : J-10.

 

A vec entrain, autour d’une dînette de jou-vencelles de bonnes familles, babillaient une paire de leurs ambassadrices. Habil-lées élégamment, celles-ci laissaient cours à une frivolité et une jeunesse dans un lieu où la récolte des ragots prenait raison.

— Alors c’est vrai ce que les gens de maison ra-content à tout-bout-de champ ?? On attenta vraiment

Gwendal CLAUDEL

à la vie de Paul ?? s’exclama Mélusine qui voyait en cette anecdote une échappatoire fortuite à son ennui.

— Rooh ceux-là, je vous jure quand même… À peine un fait divers paraît qu’il faille déjà s’en empa-rer et le tordre dans tous les sens et toutes les posi-tions… grommela Sérina, irritée que l’on accorde autant d’attention à un personnage aussi simplet que le prince Albert.

— S’il te plaît… Tu n’as pas répondu à ma ques-tion… répondit Mélusine, lui faisant de grands yeux. Notant l’air intéressé, presque inquiet de sa confi-dente, la princesse capitula.

— Mouais… Enfin c’est ce qu’il m’a dit avant de crâner généreusement sur la prétendue superbe de son étoffe…

— Oh… alors c’est donc vrai… murmura la rou-quine, avant de porter d’une main tremblante une tasse de thé à ses lèvres.

Depuis près d’une heure et demie, la paire de

jeunes femmes potinaient allègrement sur les évé-nements de la veille. Avec Sérina dans le rôle de l’informatrice, et Mélusine dans celui de la détective, la conversation allait bon train. Seulement, autour d’un délicieux breuvage à la camomille, le sujet de discussion demeurait invariablement le même, celui du désormais célèbre baron de Ternant.

Non point que la fête de l’Automne ne compor-

tait aucun fait divers autre que cette supposée tenta-

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tive d’assassinat, disons plutôt que ce brusque re-bondissement éclipsa entièrement ses pairs.

La curiosité de Mélusine éveillée, son interro-gatoire se porta donc naturellement sur ce sujet en-core brûlant d’actualité. Néanmoins, aux yeux de l’héritière, l’engouement porté à ce rigolo à lunettes dépassait l’entendement.

« L’allure du prince durant la balade en car-rosse passe encore… Sa prestance auprès du roi pourquoi pas… Mais de là à me demander son des-sert préféré, s’il préfère les dames maquillées ou naturelles, s’il estime les excursions à dos de canas-son aux prémices de la saison rouge, ou encore si son cœur balance pour les tignasses bouclées… N’en ferait-elle pas un peu trop ? », se demandait-elle de plus en plus surprise par la précision et l’originalité croissantes des questions.

Par conséquent, entre deux gorgées, la petite reine s’enquerra de la position de sa camarade vis-à-vis du blondinet.

— Mon amie… ma tendre amie de toujours… susurra-t-elle en se rapprochant avec un énorme sourire plaqué sur la figure.

— Mmmh…? fit Mélusine qui n’appréciait guère le tournant de cette entrevue.

Assurément, bien que se targuant du titre « d’espiègle » de la bande, pareille démonstration lui donna la chair de poule. Combien de fois usa-t-elle

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de ce même rictus avant de plonger dans des méandres houleux ? À combien de reprises s’appliqua-t-elle à initier la confidence sur un lexique aussi mielleux ? Sûrement suffisamment pour en rédiger une liste longue comme mille hommes !

De fait, ce fut sur la défensive que la rouquine accueillit une réplique qui ne tarda point.

— Que penses-tu sincèrement de ce prin… Paul de Ternant ? l’interrogea Sérina, se rattrapant de justesse.

— Humm…

Se contentant pour seule réponse un grogne-ment étouffé, la rousse se remplit à nouveau une tasse assoiffée.

De son côté, Sérina attendait avec impatience la riposte de son homologue.

« Il est vrai que jusqu’à présent je n’ai fait que me plaindre de ce blond aux tenues aussi pitto-resques qu’inimitables… Certes louer sa bêtise me fait un bien fou, mais il s’agirait sans doute de nuan-cer ma pensée… C’est mon… Eurk… promis après tout… Et puis maintenant que j’y pense, je n’ai en-core jamais entendu Mélusine s’exprimer à son su-jet… À chaque fois elle reçut mes doléances sur le loufoque sans jamais contester ou renchérir… Y au-rait-il anguille sous roche ? ».

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Tendant l’oreille, la petite reine fut bien déçue

de ne recevoir d’écho parfaitement audible.

— Euh… Mèl… t’es là ? C’est ici que tu es censée répondre… la pressa Sérina, désormais incrédule.

— Je… C’est que… Je… balbutia la rouquine, incapable de joindre les deux bouts d’une phrase sans s’emmêler les pinceaux par la même occasion. Plissant les yeux, la princesse s’efforçait de deviner la cause de son bégaiement.

— Ça va Mèl ? Tu te sens bien ? s’inquiéta-t-elle en posant le dos de sa main sur le front de sa confi-dente.

Seulement, ce contact des chairs fit bondir au plafond une Mélusine qui ne s’attendait visiblement point à telle sollicitude. Par la même occasion, son verre de porcelaine, rempli bien évidemment jusqu’à sa frontière, se renversa. Fort heureusement, la ma-jeure partie de son contenu se déversa au sol, et seule une poignée de gouttes ambrées humidifièrent sa robe lilas.

Secouée par le dénouement plus que surpre-nant de son altruiste prévenance, Sérina la força à se rasseoir et manda aux domestiques de passage de régler les retombées de l’incident.

— Ma pauvre… Je suis désolée… j’ai cruellement manqué de tact… Toutefois…

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Se parant à nouveau de sa blanche risette, elle conti-nua.

— …que penses-tu de ce Paul de Ternant ? S’attendant à pareille controverse, inspirant un grand coup, la rousse lui répondit.

— Hum… M’enfin Séré… je pense qu’il est quelqu’un de… raffiné et d’élégant… et ce malgré ce par quoi tu le dépeins… bredouilla-t-elle, nouant ses quelques mèches de bronze autour de son doigt.

« “Raffiné” ?? “Élégant” ?? Mais serait-elle tombée sur la tête ? La boisson lui aurait-elle brûlé les derniers neurones ? », pensa une Sérina cham-boulée par l’inconcevable riposte amie.

Son intérêt piqué, elle se mit tout naturellement en quête d’en savoir plus sur l’opinion que sa voisine portait à la présente affaire.

— Bien, bien… « Raffiné » et « élégant »… dans quelle mesure je te prie ? gazouilla-t-elle en la mirant fixement, le menton dans ses paumes.

— Ahem… Pour tout te dire… chaque jour, Paul se rend dans la bibliothèque et s’y enferme pendant près de deux heures !

— La bibliothèque…? MA bibliothèque ?? Celle jouxtant mes appartements ?? s’étonna Sérina tout en haussant inconsciemment la voix.

— Celle-là même, opina Mélusine, les yeux pétil-lants pour une logique inconnue.

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— Et comment le sais-tu ? Je croyais que vous ne vous croisiez jamais… enfin c’est ce que tu me sou-tenais ces deux dernières semaines…? lui rappela la petite reine, de plus en plus intriguée. Rentrant la tête dans ses épaules, la candide, s’exprima un brin gênée.

— Eh bien… Il se peut que je l’ai surpris peu de temps après son arrivée un ouvrage entre les mains… Captivé comme il était, difficile d’oublier ce tableau…

— Toi qui exècres au plus haut point la littéra-ture… Essaierais-tu de me faire croire que tu t’y plais désormais ? Allons bon Mélusine, je sais parfois me montrer plus sotte que ne le concède mon rang… mais de là jouer de naïveté ? Tss… réfuta la princesse en la pointant du doigt.

— M’enfin… mais si ! …et j’ai moi-même été étonnée de l’être ! s’écria-t-elle, portant sa main à la base du cou en signe de protestation.

— Bon Mèl, il s’agirait de cracher le morceau… Je sais que tu n’y jetterais un coup d’œil, pas même pour les beaux yeux d’un garçon… assura Sérina, les poings sur les hanches.

Soupirant, la rouquine déballa son sac.

— Roooh, tu sais que t’es vraiment pas drôle… Par contre tu promets de ne rien à dire à personne, hein ? Ou alors tu ne l’as pas appris de ma bouche… Quoi qu’il en soit, un mot d’or : motus et bouche cousue, c’est compris ?

Gwendal CLAUDEL

*

Flairant le bon coup et trop asservie par la loi du mystère, la petite reine opina derechef.

« Hehe… Je sens à des kilomètres l’anecdote croustillante », se félicitait-elle, ravie d’avoir poussé son enquête jusqu’au tournant.

Furetant du regard ses environs, s’assurant que

nul ne les épiait, Mélusine se rassénéra.

— Bon… il y a près d’une dizaine de jours, j’ai reçu une lettre de la reine me mandant de l’approcher à son étude. M’exécutant promptement, je me rendis au lieu de rendez-vous. À mon arrivée, ta mère, toujours aussi finement et bellement apprê-tée, congédia ses quelques suivantes. J’ai trouvé la manœuvre étrange mais n’ai pas trop eu le temps d’y songer davantage. En effet, à peine ses dames de compagnie éclipsées, la reine me tendit un vieux livre tout poussiéreux.

— Un livre, de « sa » part ? De quel genre ? l’interrompit Sérina, interloquée par la nouvelle. Perdant le fil de sa narration, la rousse étancha la curiosité princière.

— Heuu… « Le culte du sabre » si je me souviens bien… Sans doute un recueil sur le labeur mascu-lin… Stupide comme ils sont à agiter leurs épées, cela ne me surprendrait guère… Tout dans les bras et rien dans le caillou, voilà une description leur

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seyant bien… suggéra-t-elle, assortissant son obser-vation peu flatteuse d’un clin d’œil complice.

— Et alors ? Elle ne s’en est pas juste déchargé pour que tu en parcours sa teneur, si ? Quel est le rapport avec notre exaspérant blondinet ? la ques-tionna Sérina, tentant de renouer avec le débat.

— Minute papillon, j’y viens… et puis c’est toi qui m’interrompis… Humpf. Bref, d’un timbre angé-lique, la reine me dévoila l’objet de mon assistance. « Apporte-le à Paul de Ternant, il devrait être à la bibliothèque à cette heure », me confia-t-elle avant de se replonger dans les intrications de son instru-ment de musique, une harpe sonnant divinement douce. Puis m’esbignant en toute hâte avant de ré-colter une admonestation sur ma tenue ou mon maintien, j’ai rejoint dans la bibliothèque l’objectif de ma fraîche mission. Enfin, sur le point de m’acquitter de mon service, quel ne fut mon saisissement de trouver Paul absorbé au point que ma présence lui fut inconnue…

— Fichtre… à ce point ? souffla Sérina qui voyait en ce trait de caractère une facette jusque-là insoup-çonnée du lunetteux.

Mélusine, bien loin de se figurer que l’étonnement de sa partenaire provenait d’un timide ravissement pour le propre du prince et non point d’une ébahissement au sujet de sa discrétion, plon-gea droit dans son illusion. Bombant le torse, elle

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vanta davantage l’un des traits de caractère dont elle était particulièrement satisfaite.

— Bien sûr ! Comme je me tue à te le répéter, ne suis-je une dame de la cour au pas aussi insaisissable que celui du loup dans ses funestes et sombres sylves ?

— Tsss… Celle-là je vous jure… se désola la prin-cesse en levant les yeux au plafond.

Puis, passant d’un revers de main la remarque

de son interlocutrice, Sérina eut brusquement le sen-timent que cette dernière s’égarait volontairement du sujet principal.

« Oh c’est qu’elle a de la ressource la chipie… et moi qui aie failli tomber dans le panneau… ».

Se redressant tout à coup, le dos bien droit et les yeux fixant durement sa confidente, la petite reine recentra à nouveau le dialogue.

— Ma chère Mélusine, ton récit de tout à l’heure est bien beau, mais en quoi cette banale interaction et des séjours répétés dans un lieu où règnent toiles d’araignées et encre séchée suffisent à attribuer à cet… homme pareils adjectifs mélioratifs ? Je suis persuadée que Sire Thomas est parfaitement dévoué aux archives de la maisonnée… et pourtant vous ne daignez lui accorder un regard… Y aurait-il autre chose ? Que vous déguisez ici sous une poignée de subterfuges ?

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Sérina, de façon tout à fait intentionnelle, usait du pronom personnel « vous » pour s’adresser à son amie d’enfance. Cette manœuvre, non point un té-moignage de politesse ou de révérence à l’autorité, servait plutôt à presser davantage l’accusée tout en agrémentant la scène d’un fin cachet dramatique.

« Comme Raisa lorsque prisonnière des lourds desseins de la couronne des Fells, rien de tel qu’un grain de suspens pour pimenter la scène… », son-geait-elle, rêveuse quant aux aventures de ses per-sonnages favoris d’un univers voisin au sien, mais pourtant si loin…

Pendant ce temps, le visage aux quelques éphé-lides de Mélusine vira au rouge pivoine. Incapable de réfréner une émotion grandissante, la demoiselle se tordait dans tous les sens.

— Séré… voyons… c’est… c’est ridicule… bre-douilla-t-elle en baissant innocemment la tête.

Stupéfaite par la réaction de sa camarade de toujours, les mirettes de la petite reine s’ouvrirent aussi largement que leur nature le permettait.

« Oh seigneur… », jura-t-elle en ouvrant in-consciemment la bouche. En cet instant, l’absurde et le soudain primaient sur le maintien qui habillait la dame de bonne famille. Ainsi faisant fi de l’étiquette,

Gwendal CLAUDEL

la princesse porta tout haut ce qu’elle redoutait tout bas.

— Rassure-moi… Tu n’est quand même pas sé-rieuse…? chuchota-t-elle, les lèvres à demi-entrouvertes.

Pour seule riposte, Mélusine enfouit encore plus profondément sa frimousse cramoisie. Trop lâche de l’inclinaison qu’elle couvait à l’égard de Paul de Ternant, en y repensant, sa figure s’empourpra davantage.

Désormais aussi terrée qu’une taupe dans son

terrier, la rouquine n’osait ne serait-ce que faire cas de la réaction de son amie. Peureuse de ce qu’elle y surprendrait, elle attendit donc que le jugement s’énonce.

Seulement, ledit jugement tarda drôlement. Assurément, le choc qui succéda à la conception de ce qui troublait tant l’ingénue fut tel que Sérina en manqua de tomber de sa chaise ! De fait, pendant de longues secondes, Mélusine la tête engloutie dans son embarras, et sa voisine la scrutant effarée, nul n’osa troubler ce pesant silence, par peur de ques-tions ou réponses au silence préféré.

À cet âge, il est parfaitement concevable de nourrir une attention toute particulière à des membres du sexe opposé. Après tout, à partir du quinzième printemps, la période qui s’ensuit est une

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étape charnière pour l’élaboration de connexions amoureuses. Pour sûr, les deux adolescentes, malgré leur apparente sagesse inspirée d’un voile de no-blesse, n’y faisaient exception !

Toutefois, le sujet entraperçu par la princesse ne relevait point de l’ordre de l’insignifiant, mais du capital ! En effet, s’il s’agissait seulement d’un gar-çon de garde ou d’un aimable fils de roturier, dans le cas de la rouquine, rien de neuf sous le soleil… Seu-lement, le sujet en question, bien qu’à la cour d’Almendra s’affublait du nom de Paul de Ternant, supportait les espoirs de tout un peuple, ceux du royaume de Kiel !

De toute évidence, s’éprendre, même dans les

circonstances les plus folles, d’un prince d’une na-tion étrangère, auquel son amie princesse était pro-mise, relevait de la pure fantaisie ! Ce d’autant plus lorsque le statut conféré n’était que celui de « confi-dente », tant est que ce titre jouissait d’une quel-conque reconnaissance ! Néanmoins, n’en déplaise à la logique et ses probabilités, ce cas des plus fantas-magoriques en ce jour se présentait.

*

Le cerveau tournant à plein régime, la petite reine gambergeait sur l’orientation exacte de sa loyauté.

« Devrais-je lui conter la vérité ? Le pourquoi de la présence de Paul de Ternant ? Cependant Père

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m’a défendu d’en parler à quiconque… même à Mèl… surtout à Mèl à vrai dire… Pfiou… Je m’attendais à tout sauf à ça. Sacrée frangine, on ne s’ennuiera donc jamais avec elle… ».

Abasourdie par le ridicule de la situation, Séri-na poussa un long sifflement.

— Fichtre… Eh bah ça pour une surprise… Je ne savais pas que tu… articula-t-elle, incapable de con-clure sa phrase.

— …

Se frappant le front, la jouvencelle s’exclama.

— Aaaah… C’était donc pour ça que tu étais aus-si curieuse tout à l’heure… tout s’explique… Acquiesçant, Mélusine devisa enfin.

— Oui, si tu savais comme j’ai eu une peur bleue lorsque l’on m’appris que cette « Béa » et ce « Pat », le menacèrent de la sorte…

— Qui donc ?? s’écria Sérina, manquant de bon-dir de son assise.

— Eh bien… « Béa » et « Pat »… Ce sont les noms que l’on retient de ses agresseurs. Les gardes en par-lent à tout bout de champ depuis ce matin. Grrr, les malandrins… s’en prendre à une âme digne de celle d’un prince charmant n’est point révérencieux…

Ayant retrouvée une humeur perdue, la rou-quine déblatérait sur la noblesse de Paul de Ternant et sa finesse d’esprit le démarquant de ses pairs.

L a griffe du spadassin

De l’autre côté de la table, une fille d’Ève à la

chevelure d’argent s’était figée.

« Bien que cette “Béa” m’est étrangère, ce “Pat”, lui… ne l’est point… Ne me dites pas que… La coïncidence serait trop belle… n’est-ce pas ? ».

Méditative, Sérina se demandait comment elle avait pu passer à côté d’une telle information, et comment sa compagne, elle, ne semblait en pénétrer la richesse.

« J’ai écouté d’une oreille distraite les racontars du prince, et la matinée d’aujourd’hui n’échappa à mon amour du sommeil… Mèl, évaporée comme elle est, qui plus est dans cette rose période, n’a pas dû faire le lien entre le “Pat” de la rivière et celui de la veille… Mieux vaut me taire pour le moment… Il me faut d’abord régler quelques menus détails… ».

Ne sachant comment formuler sa prochaine interrogation sans vendre la mèche de sa connais-sance, la princesse préféra se taire et laisser à son amie la tranquillité d’un soliloque bienvenu. En effet, de ce dernier succéda une franche risette sur une figure tantôt colorée. Visiblement, les flammes de la passion succédèrent à celle de la pudeur….

Puis, ne désirant prolonger plus que de raison le monologue aux allures d’agaçante dithyrambe, Sérina congédia sa camarade.

Gwendal CLAUDEL

« Comme ça au moins nous pourrons toutes les deux remettre de l’ordre dans nos idées… Moi et ce mystérieux “Pat” qui me conduira droit à la vérité de “ce” jour-là, et Mèl pour mesurer la profondeur de son attachement envers ce “prince charmant”… D’ailleurs aurait-elle un don de prescience ? Humpf… “prince” peut-être, mais “charmant” sû-rement pas ! », songeait-elle en la regardant se reti-rer.

La remerciant promptement, Mélusine se leva. Trop heureuse sans doute de ne poursuivre son éloge de l’intime, après une rapide courbette, elle prit la poudre d’escampette.

Seulement, sur le pas de la porte, Sérina inter-rompit brusquement son départ.

— Ah tiens Mèl, une dernière petite chose… Quel était donc le titre de cet ouvrage qu’il parcourait si absorbé ?

Cependant, malgré la peine de l’interpellée pour le retrouver, celle-ci ne put le lui délivrer.

— Le ti… euh… je ne m’en souviens plus… Par contre la couverture représentait un aigle transpercé par une flèche, et ce jusqu’à l’empennage. À l’extrémité de cette dernière coulait un liquide rouge vif qui remplissait un calice disposé en dessous. Eurk… Comment aurais-je pu l’oublier… Son image me hante jour et nuit, c’est tout juste si j’en arrive à fermer l’œil ! conclut-elle avec une moue écœurée.

L a griffe du spadassin

Sérina, pensive, cherchait dans sa mémoire un manuscrit correspondant à la description on ne peut plus imagée de sa pendante.

« Bon sang de bois, je n’ai jamais aperçu ne serait-ce que la tranche de ce bouquin dans les rayons… Et moi qui me targue auprès de tous d’apprécier l’ensemble des écrits du lieu… Voilà qui est embarrassant… Tss… Remise à sa place par un prince étranger… Ma pauvre Sérina, j’ai comme l’impression que tu défailles… », se dit-elle les sour-cils froncés.

Néanmoins, puisque dénicher cette impéné-trable publication semblait lui faire défaut, la prin-cesse arriva rapidement à une conclusion.

« Avec plus d’assiduité, sans doute le trouve-rais-je un jour dans une section peu familière…

Soudain, une révélation exquise de fraîcheur la frappa.

« Et puis… si pareille calligraphie échappa à mon exploration, d’autres pépites littéraires sont encore à déterrer ! », songea-t-elle, retenant une ex-clamation.

Ainsi ragaillardie par cette nouvelle, la petite reine remercia de nouveau une rouquine toujours au seuil d’une porte sincère.

— Bien, je t’en sais gré Mèl, tu peux y aller. On se verra avant le souper.

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S’esbignant sans demander son reste, cette

dernière mit enfin les voiles, priant pour qu’un vent contraire ne la contraigne à braver de nouveau pa-reils écueils. Sa toison de feu, gonflée par son em-pressement, ainsi que ses bruits de talons s’estompant progressivement, furent les derniers échantillons de sa compagnie cédés à une princesse contemplative.

En effet, cette dernière, malgré l’alléchant re-

bondissement de sa soif des lettres, ne pouvait s’empêcher de se préoccuper du bien-être de son amie qui fonçait joyeusement au devant d’ennuis qu’il est irréfléchi d’aborder.

« Bon… et bah il ne me reste plus qu’à ouvrir l’œil et à m’assurer que les choses ne s’enveniment… », soupira la princesse héritière, harassée de devoir assumer le rôle de bonnet de nuit dans un tel contexte.

*

* *

Dans un imposant manoir à quelques lieux du palais, au même moment.

Un homme de haute stature, le regard perçant, les cheveux noirs comme la plume d’un corbeau, et la barbe taillée en pointe, paraissait particulièrement irrité. Ses sourcils, arqués comme la course du soleil, reflétaient une contrariété grandissante.

L a griffe du spadassin

Dans ses mains frémissantes de nervosité, re-posait une missive sur laquelle l’on déposa le sceau de la couronne, un lion de profil toutes griffes de-hors. Un coursier l’apporta précédemment sur ordre de Sa Majesté. La teneur du carré de papier était si confidentielle que son expéditeur en imposa la re-mise en mains propres, sous peine du châtiment capital ! Nul besoin donc de décrire avec quel solen-nel le messager délivra le billet…

Ayant parcouru à de multiples reprises le con-tenu de la lettre, comme pour s’assurer que ce qu’il renfermait n’usait de mauvais tours pour l’éconduire de son optimisme, l’individu tapait du pied. Se ca-ressant nerveusement une moustache aussi sombre que sa mine, il la relisait encore et encore, dans l’espoir qu’une nouveauté ou qu’un indice caché en désavoue le sens. Seulement, même après s’être brû-lé les yeux aux contacts de cette encre aux virages regrettables, le fond resta immuable, froid et oracle d’une malheureuse fatalité.

Enfin, ne supportant plus ses déchiffrements à répétitions et ses interprétations hermétiques, l’homme au bouc poussa un cri de rage. Gutturale, cette plainte exprimait une colère contenue depuis des années, et qui s’envolait enfin en ce jour, libérée du poids de la retenue.

— Raaaaah !! Comment ose-t-il ?! Après tous les sacrifices livrés ?! Après tout ce sang et ces larmes

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versées ?! Moi qui aie terni mon nom sur les vingt prochaines générations afin qu’il puisse accéder sereinement au trône ?! Me remercierait-il donc de la sorte ?!

Évacuant le trop-plein d’émotions l’enserrant, il gratifiait son environnement de sa furie. Faisant valser les vases en terre cuite, s’envoler les assiettes de porcelaine finement ciselées, chanter les armes et armures victimes d’une fâcheuse gifle fermement dispensée, bruire les tentures et les étoffes s’amoncelant sur un plancher où régnait dès lors le désordre, l’enragé se déchaînait bellement.

Se fichant éperdument de cette démonstration pleine d’impétuosité, il ne remarqua pas même qu’un jeune homme affolé pénétra la pièce. Ce der-nier, les mèches d’une teinte tout aussi ténébreuse que celle de l’endiablé et vêtu d’un haut discret, aler-té tantôt par les crues exclamations perçant même une épaisse porte, l’ouvrit alors sans ménagement. De toute vraisemblance, même les quelques centi-mètres de chêne ne suffirent à camoufler l’agitation du dedans…

Explorant ses alentours, l’adolescent à la timide moustache éprouva l’ampleur de la colère témoi-gnée. Le chaos, ici maître de l’espace, imprima dans son esprit un rare sentiment de confusion à l’égard du pétulant. Désorienté sur le prétexte de ce raffut, il s’enquerra de l’excuse de ce dernier.

L a griffe du spadassin

— Père, que vous arrive-t-il ? J’ai cru entendre crier…

Encore en proie à une ire sourde, le réclamé porta le regard sur son engeance.

— Humpf… Viens-voir par toi-même… lui ré-pondit-il d’une voix aussi profonde que le sujet l’horripilant.

Un brin hargneux, il lui tendit l’objet de sa rogne. Son voisin, bien que surpris par le geste, accepta l’adresse.

— Aussi grave que cela ? haussa-t-il un sourcil, avant de se recueillir sur la missive suggérée.

« Pour que Père s’impatiente de la sorte et me partage la source de sa peine… l’affaire doit être sérieuse… ». Étudiant la lettre, à première vue, rien ne ressortait de l’ordinaire. Un papier de modeste facture légèrement froissé, une encre d’un bleu sé-vère, une plume serrée, bref, rien qui dénotait d’un formel pontifiant. Si ce n’est peut-être la conclusion qu’un agité employa sa patte pour une fraîche rédac-tion, rien de bien plus ne pouvait s’énoncer.

Seulement, et ce le jeune homme en était per-suadé, l’estimable de la pensée ne se cache dans son enveloppe, mais dans l’ombre de son inspiration.

De fait, s’attelant lui-aussi à la lecture de

l’épistole, il en traversa la vérité.

Gwendal CLAUDEL

 

Duc de Busberry,

C’est avec douleur que je vous écris aujourd’hui.

Un de mes invités pâtit des affres de votre négligence.

L’on tenta de lui arracher avec cruauté sa vie que je

me dois de chérir comme n’importe laquelle de mes sujets.

Les noms « Béa » et « Pat » ressortirent de

l’enquête, je pense que la mort est un procès seyant à

pareilles crapules.

Comprenez, je ne puis détourner le regard plus

longtemps. Trop de victimes s’amoncellent dans les bas

quartiers, dont vous avez je crois la pleine juridiction.

Avant que l’effroi ne gangrène le cœur de ma cité et

n’infiltre de voisines contrées, je vous enjoins à réaliser

un ménage en profondeur dans ces zones de misère.

Si nulle évolution n’est opérée ou que la menace

n’est pleinement éradiquée, sans doute que mes troupes

piétineront votre indécision… Bien que cet épilogue me

rebute, soyez assuré que je vaincrai ce déplaisir.

En hommage à cette belle concorde nous liant,

j’espère que vous prendrez les bonnes décisions.

 

Votre ami et roi de toujours, Julius

L a griffe du spadassin

 

a

Chapitre XII

 

Aux portes de la mort

 

Domaine des Busberry, une instruction plus tard.

 

T out comme son géniteur qui répéta tantôt sa lecture, le jouvenceau de dix-sept ans s’activait mêmement. À peine son regard parvenait à la signature royale qu’il re-partait illico au préambule de l’écrit. Secouant la tête pour déchiffrer ou pour répudier sa découverte, il ne cessait de tiquer.

Enfin, lui aussi dans l’incapacité de se retenir à

la vue des phrasés de l’éminent, exprima son mécon-tentement.

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— Sacrebleu, mais comment ose-t-il ?! Doit-il même nous ordonner comme ses chiens ? Se pronon-cer quant à la façon dont nous devons conduire « nos » affaires ?? Mais c’est absolument injuste ! L’outrecuidant, le scélérat, comment peut-il…

— Fils… Les murs ont des oreilles… Il serait fâ-cheux que j’assiste à ta pendaison pour une parjure à la loyauté de celui que nous servons… lui souffla son aîné, posant un doigt sur ses lèvres.

Toutefois, bien qu’il réprimanda d’apparence ce jeune homme tout aussi impétueux que lui au-même âge, le duc n’en restait pas moins fier de cette épidermique réaction.

« Il semblerait que malgré certaines affabula-tions des anciens de la maison, mon fils n’est point totalement inemployable… Intéressant, peut-être y aurait-il autre chose dans son crâne que cette prin-cesse rebelle… ».

Tanon, s’étant calmé, répliqua d’un ton rail-

leur.

— « Les murs ont des oreilles » ? Sans vouloir offenser, il me paraît que vous-même ne respectiez ce juste principe. Ceux-ci tremblaient drôlement à mon arrivée… Oh, je vois… Si le but consiste à les rendre complètement sourds, peut-être que… insi-nua-t-il en plaquant ses mains sur ses oreilles, mi-mant la surdité.

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— Humpf… Tout ce dissentiment pour une plai-santerie de mauvais goût ? Je croyais t’avoir mieux éduqué… rétorqua du tac-au-tac un duc de Busberry échauffé par le soufflet de l’effronté.

« Bon je n’ai rien dit… Il mérite toujours autant ses claques… Je tâcherai de taper plus fort la pro-chaine fois. Peut-être que la politesse envers ses pré-décesseurs s’imprimera enfin… Aaah… Le boulot de père est vraiment d’harassant… J’aurais dû écouter ma mère… », soupira-t-il intimement.

Levant, les yeux au ciel devant la puérilité d’un paternel dont il enviai la barbe en pointe, Tanon inspira profondément et le regarda gravement.

— Vous avez raison, fini de plaisanter… Quoi qu’il en soit, vous devez lui refuser son arrogance en lui soulignant notre zèle constant ces dernières an-nées. Combien de fois avons-nous ployé le genou pour que subsiste la couronne ? Le roi nous rendit-il dûment ce don de soi ? Permettez-moi d’y répondre crûment : non ! Ce maudit n’a cure du sacrifice de ces vassaux tant est que l’anneau d’or sur sa petite personne demeure ! s’indigna le fils, faisant les cent pas et pestant à tout va.

— …

L’observant se défouler contre un intouchable

à des lieux de sa position, le duc sourit impercepti-blement.

Gwendal CLAUDEL

« Allez mon vieux… il est l’heure de la leçon ».

Interrompant la ronde de sa progéniture, d’un timbre plus grave que jamais, il lui somma de tendre l’oreille.

— Fils, garde la tête froide veux-tu et écoute ce que j’ai à te dire… Il semblerait que la missive reçue soit différente de toutes celles que nous avons reçues jusqu’à présent…

— M’enfin, Père, qu’entendez-vous par là ? lui demanda ce dernier, surpris par le cérémonieux qu’affichait son aîné.

— Auparavant, lorsqu’il était question de resser-rer la bride autour du cou des misérables, la de-mande provenait de la haute bourgeoisie ou de la petite noblesse. Les individus de haute naissance, eux, n’étaient encore nullement affectés par l’affaire… En même temps, qui fraierait sciemment avec la peste ? Quelle âme sensée en droit d’échapper à la puanteur des mécréants se mesure-rait à leur sauvagerie ? Personne ! Voilà pourquoi je balayais négligemment ces doléances et ne modifiais outre-mesure mon mode opératoire.

— Par « mode opératoire », sous-entendez-vous les sombres relations entretenues avec ces… supposa l’adolescent, dont on compléta aussitôt le doute.

— Ces coupe-jarrets des bas-fonds d’Almendra, effectivement… assuma le duc, point honteux de fricoter avec pareille population.

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— Donc le digne caractère du billet provient de son auteur, n’est-ce pas…? Exhalant lourdement, le duc opina.

— Aaah… Exact… Julius veut que… enfin le roi me demande de me prononcer quant à l’aiguillage de mon obédience… Mes sbires ou la couronne… Malheureusement, en tant que sujet de ce dernier, il m’est délicat de lui rire au nez… Il me force de fait à rétrocéder une fraction de ma force armée…

— Soit, mais que faisons-nous alors ? Courber l’échine et laisser la lame du bourreau nous caresser la nuque ? Je vous croyais plus combattif Père… acheva son fils, un brin déçu par la servilité exposée.

— Tss, ces jeunes… Incapables de taire leur fougue… Permets-moi de finir veux-tu. Bien que l’obédience sert de preux desseins en temps de paix, lorsque jaillit l’urgence de la vengeance, s’efface le suffisance de l’allégeance.

Esquissant un mouvement de recul, le jeune homme murmura une interrogation peureuse de se prononcer entièrement.

— M’enfin ! Mais je… tout de même… Songez-vous à vous…?

— « Rebeller » ? « Insurger » ? « Révolter » ? Je n’apprécie guère ces termes… Disons que celui de « rééquilibrer » serait plus… approprié… conclut-il avec un pâle sourire.

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Les mains dans le dos, face aux carreaux de son logis, les yeux portés vers l’horizon, le duc attendait que son auditoire rebondisse sur la controverse.

Comme escompté, la réplique ne tarda point.

— Père, permettez-moi d’intervenir. N’espérez-vous tout de même pas que l’occasion de rétablir ledit équilibre se présente sur un plateau d’argent ?

— « D’argent » ? Ohoh… Crois-moi mon garçon, il le sera… assura-t-il allusif.

— Hmm…?

— Pas encore mon enfant… mais tu l’apprendras en temps voulu… le « rassura-t-il », forçant une ri-sette.

« Je ne sais encore quelle sera sa première réac-tion… Prendre les armes contre moi ? Humpf… voi-là qui n’est point impossible… Je dois vite agir pour que son affection envers la pimbêche diminue… J’espère n’avoir sous-estimé sa beauté… Tout comme sa mère, elle sait plaire… Faites qu’il ne tombe aussi dans le panneau… Sinon cela risque de contrecarrer mes plans… Certes le trône est d’une alléchante ty-rannie… mais il ne l’exprime que sous les ombres de la solitude… et ce, Julius le comprit très tôt… ».

*

Perdu dans ses spéculations, le duc ne perçut les inflexions de son fils seulement lorsque ce dernier les haussa.

L a griffe du spadassin

— Père ? Père ? N’avez-vous peur des foudres du roi ? Certains par le passé se soulevèrent contre lui et nourrissent aujourd’hui la terre…

— Humpf… On n’apprend pas au vieux singe à faire la grimace… Après tout, ne sommes nous-pas responsables de cette mise à l’échafaud ? Néanmoins tranquillise-toi, je ne compte céder à l’impulsion du vaniteux. Effectivement, me risquer à l’insubordination entraînerait de lourdes consé-quences sur notre maison. Toutefois, il me serait intolérable de la voir s’écrouler après toutes ces an-nées de silence et d’obéissance ! jura-t-il tout en ser-rant les poings.

Un brin rassénéré, l’adolescent enchaîna.

— D’ailleurs, ne trouvez-vous pas surprenant que Sa Majesté aille aussi loin ? Un simple sujet ne saurait avoir raison de sa déraison, si ?

— Tout juste… En effet, il y a ici un détail qui me chiffonne. Aux prémices de sa rédaction, le mo-narque fait allusion à la vie d’un homme qu’il ne semble pouvoir offenser, à tel point que son autorita-risme, pourtant démesuré pour le perspicace, frémit sous le poids de cette personnalité…

Désormais captivé par les propos de son géni-teur, Tanon n’osait l’interrompre. Pressentant qu’ils arrivaient à un moment clé de la conversation, le jouvenceau se recueillait religieusement devant le langage des éprouvés.

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« Enfin il s’intéresse aux dires politiques de son ancêtre, ce n’est pas trop tôt… Peut-être pourra-t-il vraiment prendre ma suite… Bien sûr à condition qu’il surmonte sa prochaine épreuve… et ce n’est point gagné d’avance… », pensa le duc à l’altière moustache, tout en regardant son engeance d’un air partagé entre approbation et préoccupation.

Puis, redressant une mèche qui lui tombait au visage, il narra sa science.

— Le second point qu’il est ici primordial de relever, est que la précieuse vie dont le roi fait men-tion ne fut arrachée du monde des mortels ! De fait, il apparaît que pour une banale tentative d’assassinat infructueuse, celui-ci réclamerait nos têtes comme l’on faucherait les blés ! En outre, non point que je me targue être l’unique raison de la présente position de Julius, les services rendus lui permettent assurément de demeurer dans son fau-teuil de velours… Par conséquent, qu’importe les déconvenues que notre disparition susciterait… le roi serait enclin à les saluer. Bon il est vrai que ces derniers temps je n’en fais un peu qu’à ma tête avec ces forbans des bas-fonds… mais qu’importe… commences-tu à saisir où je veux en venir ? s’adressa-t-il à un public de plus en plus conquis.

— Eh bien… Ce doit être en réponse aux vils actes du malandrin de la rivière d’Argent. Le mo-narque chérit sa fille comme le plus somptueux des

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joyaux… Ou alors peut-être s’est-il simplement levé du mauvais pied ce matin… les choses ne vont pas fort avec sa compagne de ce que l’on jase… présuma Tanon, peu convaincu de ses hypothèses.

Attristé de ne pouvoir satisfaire davantage son interlocuteur, il attendit que ce dernier lui confie ses lumières.

« Un fastidieux réveil ? Et puis quoi encore ? Il ne serait jamais à la tête d’un royaume si tel était le cas… Aaah… ces jeunes incrédules… inaptes à cogi-ter plus que ce que ne tolèrent leurs hormones… Que l’insouciances du candide est belle ».

Se déridant doucement, le duc couva son fils du regard et conclut sa tirade.

— Haha… Ta première conjecture est de loin la plus sensée. Certes il est aux petits soins avec cet ange d’argent, seulement là ne réside toute la vérité. Sa fille est un sujet sensible est il n’accepte l’aide d’autrui qu’en dernier recours. En effet, malgré son apparente gravité, l’affaire d’il y a quelques se-maines n’inspira de requête de sa part. Il semble que son petit réseau de vipères lui convienne… Néan-moins, puisque aucun remous sur la santé de la princesse n’émeut la capitale, la raison est autre… Enfin, pour ce qui est de la seconde proposition… celle-ci ne mérite pas même une critique, acheva-t-il, réprimant un gloussement.

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— Oh… Si ridicule que ça ? l’interrogea l’adolescent, peiné de se dévoiler aussi cloche.

— Bah… Nous commettons tous des erreurs, moi le premier. Tâche néanmoins de ne les réitérer à l’avenir, lui conseilla le duc, le gratifiant d’un fami-lier clin d’œil.

S’excusant pour sa sottise, Tanon lui dédia une

révérence pleine d’humilité.

Lui intimant de se départir de ses formalités, le sage reprit sa leçon.

— Ahem… Où en étions-nous ? Ah oui, la volon-té de Julius et le pourquoi de sa prière. Il appert que le roi détient entre les murs du palais une âme de grand prestige, peut-être même d’ailleurs plus que sa propre fille, la princesse Sérina Vergon Viana ! assena-t-il en ouvrant en grand les bras, comme pour rajouter du poids à sa déclame.

— « Plus que la princesse » ?! Mais qui ? Qui diable peut s’enorgueillir de pareil privilège ? articu-la difficilement le jeune homme, secoué par l’assomption de son paternel.

Arquant un de ses sourcils, ce dernier pointa du doigt le médusé et clama avec vigueur.

— Hehe ! C’est donc ici que tu rentres en jeu ! Aussi racé soit ce quidam, celui-ci doit forcément avoir une connexion particulière avec elle ! Je n’en suis pas entièrement assuré, mais le contraire m’étonnerait ! Haha, mon fils, il est désormais temps

L a griffe du spadassin

de mettre à l’épreuve ton accointance avec cette don-zelle aussi émue qu’une jument en chaleur !

— Euh… et comment suis-ce supposé y arriver ? bredouilla l’ingénu, conscient que la tâche lui in-combant méritait bien plus qu’un simple coup d’œil pour se dénouer.

— Peu m’importe, mais il ne faut surtout pas que l’on devine ton intérêt pour le personnage, compris ? D’un bref hochement de tête, les yeux volontaires, Tanon s’exprima sans délai.

— Puis-je m’atteler de ce pas à cette brûlante mission ? Je ne voudrais que ma paresse provoque sa déception.

Ne s’embarrassant à réfréner l’enthousiasme

de son rejeton, le duc le congédia prestement.

— Va mon enfant. Cependant, garde-toi des gê-neurs potentiels… cette Mélusine par exemple… ne t’attarde point avec elle…

— « Mélusine » ? La confidente de Sérina ? Pour-quoi pareille mise en garde ? s’enquerra l’adolescent, intrigué par le déconcertant de l’instruction.

— Obéis et tout ira pour le mieux… J’ai à faire désormais. N’oublie pas de me tenir informé de tes trouvailles. Va maintenant ! ordonna-t-il sèchement.

Sur le point de tourner les talons, le damoiseau hésita à soulager sa curiosité. Puis, bravant la som-mation de son paternel, il l’alpagua de nouveau.

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— Pardonnez Père, mais que faisons-nous de cette « Béa » et de ce « Pat » ? Devrions-nous les in-tégrer à la « Cause » ?

— Humpf… Ne t’occupes pas de ça… Je me mé-fie de ce que ce serpent de Julius rapporte à ses vas-saux. De mon côté, je tâcherais d’en apprendre plus sur ce « tragique » incident… mes sources sauront sûrement quelque chose d’utile… Peut-être y a-t-il même un lien entre ces deux tentatives d’assassinat…

Constatant que son fiston le regardait fixement et attendait patiemment qu’il formule une riposte, le duc s’emporta tendrement.

— Allez fiche le camp ! Ouste, du balais !

Sur ces hommages que tout père rend à son engeance, l’obligé du roi mit à la porte un Tanon avec le feu aux trousses. Assurément, ce dernier s’éclipsa hâtivement et ordonna qu’on lui scelle un cheval de toute urgence ainsi que des provisions pour le voyage l’attendant.

Bien que seulement quelques heures séparaient le domaine de la maison Busberry au palais, il n’empêche que la concoction de menues victuailles s‘imposait. En effet de caractère gourmand ou par acte de conformisme envers la princesse, lorsque nul ne le surprenait, Tanon se livrait parfois à des petits plaisirs gustatifs… et visiblement l’expédition n’y dérogeait !

L a griffe du spadassin

Depuis l’annonce de son père, il ne cessait de

serrer les dents et de rouspéter intérieurement.

« Si par malheur un autre homme tente de poser la main sur MA princesse, je l’étranglerais de mes propres mains et le donnerais en pâture aux chiens de l’arène ! ».

Ainsi, éperonnant furieusement sa monture, les poings serrés et le visage crispé, il quitta son do-maine au grand galop.

« Ah… L’Amour n’attend pas… du moins pour les téméraires se riant de sa morsure… », soupira le duc, rêveur d’un autrefois qu’il contemplait parfois lorsque scintillaient les astres.

Le regardant partir du haut de sa demeure, il fallut que son fils ne devienne qu’un point au loin pour qu’il se détache de son guet.

« Bon allez, c’est pas le tout, mais certains ont du pain sur la planche… Je dois désormais régler ce bazar causé par ces propre-à-rien. Il semblerait qu’ils fassent plus de vagues que prévues… Tss, je leur avais pourtant mandé de faire profil bas jusqu’à nouvel ordre. Tout devait commencer le jour du seizième printemps de l’héritière. Onze jours d’attente, était-ce trop demandé ?! Maintenant Julius sera sur ses gardes… L’insouciance de ces malan-drins nous coûta l’effet de surprise… Et le charge-ment qui arrive dans la nuit… les forbans n’ont inté-

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rêt à le manquer ! J’ai pris mes dispositions au palais, mais qui sait ce que ces incompétents me pon-dront… », maugréait-il dans sa courte barbe.

Enfin, le plume à la main, il se chargea de for-muler une réponse de papier à son correspondant. De la même manière que ce dernier exprima sa grogne au travers d’une encre bavarde, le duc ne fit dans la dentelle.

Puis, sa calligraphe achevée, apposant son sceau, un loup à la dentition généreuse devant une tour, au moyen d’une cire d’un rouge écarlate, l’éminent expira profondément.

« Bon, au moins avec ça on devrait gagner un peu de temps ».

Satisfait de son labeur, de sa voix de baryton, il convoqua l’émissaire au chapeau pointu qu’il récep-tionna tantôt.

« Allez, chacun son devoir ! ».

*

* *

La Dague, dans une chambre aux allures de cellule ou inversement selon les perceptions, deux heures plus tard.

— Raah l’ami… comment a-t-on pu se planter comme des bleus ? s’exprima avec difficulté un ado-lescent étalé face contre terre sur sa paillasse.

L a griffe du spadassin

— On a voulu jouer… et on a perdu… Quoique l’buffet à volonté valait bien une p’tite visite d’courtoisie… Aïe, mon ventre ! J’crois q’j’ai abusé c’coup-ci ! cria de douleur son compagnon, pareille-ment affalé.

— Grrr… Si Monseigneur as le luxe de jouir d’une panse qui tiraille… je ne vois vraiment pas ce qui l’incommode… Tss… il y a de ces maroufles… rognonna son voisin.

— Aaah… C’tait quand même sympa de t’voir plein comme une barrique… d’hab’ c’est moi qui vide les bouteilles… Haha… Aïe, mon ventre ! glapit à nouveau un brun joufflu souffrant le martyr.

Se tenant les côtes pour étouffer un fou rire qui l’aurait envoyé droit dans les vapes tant le moindre mouvement l’élançait, son compère riait nerveuse-ment.

— Hahaha… Qu’il est bon d’être jeune… soupi-ra-t-il après s’être fendu la poire au coût d’une dou-leur toujours plus vive.

— Eheh… ça t’l’as dit… acquiesça son voisin entre agonie et divertissement.

— Mais bon… si tu veux mon avis, à faire les imbéciles on restera pas jeunes très longtemps… grimaça le freluquet de la bande.

Naturellement, la paire de voix appartenaient à Grinn et Pat respectivement. Complètement exté-

Gwendal CLAUDEL

nués de leur aventure de la veille, le duo de lurons était couché sur l’estomac. Ainsi étendus sur leur lit de fortune, les adolescents écopaient d’un « repos » nécessaire au vu de l’état de leur dos.

Étrangement, toute volonté de prendre le large s’était volatilisée. Étonnamment, ce désir de liberté guidant leur pas ne les houspillait plus aussi crû-ment. Bien que jadis motivé par le cri de la panse, celui-ci se terrait désormais profondément. Sans doute que des plaies encore sanguinolentes n’incitent que peu à l’insubordination…

En effet, la générosité du contremaître fut telle que s’allonger regard au ciel leur arrachait d’atroces plaintes. Nullement disposé à revivre le cauchemar de la nuit, Grinn tempêtait dans son coin.

« Si je le retrouve, je l’enverrai moi-même sa-luer les dieux ! », se jura-t-il en tapant du poing, geste qui lui occasionna dans la foulée un vif gémis-sement.

Malgré le fait que la fête des damnés battait son plein, cette spécificité n’empêcha outre-mesure Sire Chazon de se déchaîner violemment sur la paire de fraudeurs. Néanmoins, force est de constater que la grâce de respirer demeurait accordée. Pour un envi-ronnement tel que celui de la guilde des voleurs d’Almendra, cette précision n’était point sans pro-fondeur !

L a griffe du spadassin

Ce, Grinn était bien résolu à l’user à son avan-

tage.

« Oh mes gaillards… Attendez que je me re-tape et je viendrai vous rendre une petite visite… ». Préparant déjà sa future irruption dans le quartier des supérieurs pour les honorer de sa dague, Grinn ruminait de bien sombres pensées.

Ces noires méditations, depuis quelques temps, le revenchard les collectionnait comme l’on attroupe les moutons un soir d’orage. Par consé-quent, entre une poignée de râles, l’adolescent s’ancrait plus taciturne que jamais.

Dans cet océan de misère, seule la douleur déchirante le long de son épine dorsale le maintenait encore éveillé et lui donnait une raison de s’accrocher.

Son ami Pat y jouait également pour beaucoup, mais ça, Grinn le gardait interné, par peur qu’on lui ôte insidieusement cette tiède présence.

« Tout ce que je touche passe immanquable-ment de vie à trépas… Je sais bien que la mort fait partie intégrante du cycle naturel… mais trop, c’est trop ! », fulminait-il en son for intérieur.

*

Calmant ses éclats d’animosité, Grinn analysa leur situation. Excepté une bouillie infâme accompa-gnée d’une poire bonne à farcir le cochon qu’ils in-

Gwendal CLAUDEL

gurgitèrent quelques heures auparavant, rien ne sortait de l’ordinaire.

Ainsi, en cette heure, comme prévu, ou du moins contraint, c’était de bon cœur que les garçons se confinaient bien sagement.

La durée de ce séjour, bien qu’inconnue, lais-sait tout de même une curieuse impression. En effet, l’imperceptible sentiment que la troisième épreuve ne serait de tout repos s’imposait. À vrai dire, puisque les deux précédentes défièrent toute lo-gique, celle-ci n’y échapperait !

« Il n’y pas à dire… On est bien dans la panade avec tout ça… On peut à peine remuer un muscle que Chef et ses sbires nous sommeront de nous mouvoir comme une harde de cerfs prêts à défier le cabot des forêts… ».

Comme pour faire écho à son désespoir, Pat sonda l’intuition de son compagnon.

— Eh Grinn, t’paries sur quoi pour la prochaine aventure ?

— Hein…? Et parier quoi ? rétorqua l’adolescent au casque charbon sur un ton morne.

— C’est vrai ça… ils ont même eut l’culot d’nous r’tirer nos bourses hier… acquiesça Pat, dépité à l’idée de repartir une nouvelle fois de zéro.

— On a plus rien à gager mon pauvre… si ce n’est nos misérables vies qui ne doivent pas valoir

L a griffe du spadassin

grand-chose aux yeux de la couronne… répondit cyniquement Grinn.

— Rooh… Allez tant pis c’pas si grave… S’te plaît joue l’jeu… D’toute manière on a plus grand-chose d’autre à faire… À ton avis, à quelle sauce on s’ra mangé ?

— Hmm… réfléchit l’interrogé, se frottant un menton imberbe pour son plus grand désarroi.

— Pourquoi pas une chasse à l’homme… finit-il par se prononcer.

— Une « chasse à l’homme » ? Et on l’chassera pour s’en r’paître après ? J’ai jamais essayé, paraît q’ça vaut l’coup… Et puis qui d’abord ? T’as bien une idée, non ? Quelqu’un de dodu j’espère ?! le brusqua un Pat salivant, et ravi que son ami se prenne à l’exercice après plusieurs jours de mutisme convaincu.

— Tu m’avais juste demandé ma position sur le sujet, par de l’étoffer d’une quelconque explication sale pendard ! se plaignit Grinn avec un discret sou-rire.

— Humpf… Espèce d’rabat-joie… Moi j’pensais plutôt à un concours d’nourriture… Après tout, un voleur digne de c’nom s’doit d’ingurgiter des quanti-tés gargantuesques d’victuailles lorsqu’il ripaille dign’ment ! Banq’ter d’tout son saoul avec ou sans équipage, ainsi s’dresse la vie d’bandit ! déclama sans honte son voisin qui dépoussiéra par la même occasion tous les mots complexes de son vocabulaire.

Gwendal CLAUDEL

Bouche bée de surprise devant la folle logique de son compère qui devait sans nul doute croire dur comme fer chacun de ses lexies prononcées, Grinn siffla d’admiration.

« Eh beh… J’en connais des optimistes, mais des comme-ça… N’a-t-il donc vraiment que la nour-riture dans le crâne ? Comment peut-on être Roger-Bontemps à ce point ? Festoyer jusqu’à plus soif… Il en a des bonnes… ».

Se retenant de s’esclaffer, Grinn articula son

hilarité.

— Haha… Mon vieux… Tu en as des drôles d’idées… Béa te frappa donc si fort que tes neurones que tu en deviendrais sot ? Allons donc, autre chose peut-être ?

— Ah tiens… Maint’nant q’t’en parles, j’ai comme un p’tit creux en c’moment… Il t’reste des champis d’ton côté ? Les miens s’sont d’jà tous fait la malle…

— Pitié Pat… si tu continues j’vais… gémit Grinn, se tenant les côtes.

Rebelle et bien aise de l’être, Pat, enchanté de

bénéficier d’un peu d’escorte verbale, poussa la ri-tournelle.

— J’ai d’jà mordillé l’bois… mais c’pas très nour-rissant… En plus on s’fait bougr’ment mal aux dents… Et puis j’te dis pas l’coût d’une planche !

L a griffe du spadassin

Déjà qu’on s’est ruiné à mettre les bouts la veille, faudrait quand même pas r’nouveler ! publia-t-il avec satisfaction.

— Je t’en supplie… grogna Grinn, se tenant les côtes, le visage plus pâle que jamais et duquel perlait des larmes cristallines.

Voyant la « détresse » de son compagnon et ne s’imaginant pas une seconde qu’il en était justement la cause, Pat, par politesse, s’enquerra de la santé du souffrant.

Déjà que celle-ci n’était au beau fixe avant les affres de la veille, il lui fallait donc l’évaluer avant de placer la déclame finale.

— Ça va Grinn ?

— …

Seulement, aucune réponse ne lui parvint.

« Oh l’bougre… et il ose m’faire c’cirque ? Oh toi mon bonhomme… n’crois-pas q’j’ai pas cerné ton p’tit jeu… Mimer l’causant d’une tombe pour s’rire d’ma personne… même pas en rêve ! », pensait Pat au bord de l’outrage.

En effet, se figurant bien naïvement que le dis-cret faisait vœu de silence pour se gausser intime-ment de son soliloque et ne lui offrir les bravos d’un public conquis, il réitéra sa conjuration.

Gwendal CLAUDEL

— Eh Grinn, j’te cause… Allez sois sympa, on arrivait au clou du spectacle… insistait-il, toujours étendu sur le dos.

— …

Toutefois, là encore, nul riposte ne lui fut adressée… Son inquiétude grandissante, Pat eut soudain un éclair de lucidité.

« Et si…? C’vrai qu’il était d’jà pas en s’per forme l’jour d’la fête d’l’Automne… si ça s’trouve… les d’zaines d’coups d’fouets l’on… Non… ». Peu-reux de la déduction formulée, le brun joufflu jeta un regard sur son affidé pareillement couché.

Se contorsionnant, malgré la douleur, pour mieux étudier les traits de son associé, ce qu’il cons-tata le laissa coi. Des cheveux noir de jais plaqués contre une figure tressaillante, des yeux clos et aux paupières si sombres que l’on aurait pu s’y mé-prendre à deux ecchymoses, une tunique d’un gre-nat saisissant, et une respiration rauque. Cette der-nière, bien que très faible, résonnait entre les parois de la chambrée et attestait de l’assiduité d’un souffle de vie.

En sus de cette mince perturbation sonore, de grosses gouttes de sueur perlaient sur un front qu’il devinait cuisant au vu de la vitesse à laquelle ces dernières succédaient à une sœur.

L a griffe du spadassin

Après une envolée d’appels répétés et pani-qués, Pat se résolut à quémander de l’aide de leurs bourreaux.

« On a plus rien à perdre à c’compte… ». Ainsi, se moquant éperdument du contrecoup qu’apporterait cet éclat phonique sur son organisme déjà chahuté, il hurla à pleins poumons.

— Au s’cours !! Grinn… il…

Complètement submergé par l’horreur de la

scène et son soudain caractère, Pat ne conclut jamais sa phrase. Terriblement effrayé à l’idée de perdre son seul ami, une révélation le traversa subitement.

« M’dites pas qu’il m’d’mandait d’m’arrêter pour n’céder à la souffrance d’l’allégresse ? Oh mi-sère… mais quel benêt suis-je…? ».

De surcroît, un autre réalité le tracassait : la cruauté et le détachement des hommes de maison.

« La dernière fois qu’un membre à la guilde avait ces symptômes, les gars l’ont juste laissé crever la gueule ouverte… Pauvre Léni… ».

Désormais aux côtés du jeune homme aussi sédentaire que les pierres, Pat sanglotait mollement.

« Grinn… n’t’en vas pas l’rejoindre et fausser compagnie à un camarade qui t’est cher et qui estime en r’tour ton amitié… ».

Gwendal CLAUDEL

 

Fin de la première partie…

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