La griffe du spadassin - Partie 1 by Gwendal CLAUDEL - HTML preview
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Gwendal CLAUDEL
L a griffe du spadassin
a
Chapitre O

L’alpha
Anniversaire de la princesse Sérina : J-33.
…
P oum ! Poum ! Dans une folle frénésie, les cœurs de chacun martelèrent des poi-trines et des âmes enserrées par le sursis. Dans l’attente d’un inconnu jugement, la bleusaille flatta le terme de cette odieuse cabale.
Poum ! Poum ! Poum ! Dans une résonnance parfaite, les cœurs des gladiateurs battirent à l’unisson avec la cadence des pas de l’être dans la pénombre. Sur le point de marquer son entrée, cette
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brumeuse existence émit un grondement à faire va-ciller les hardis.
Puis, se révéla un loup, encore un autre, mais différent de ceux affrontés auparavant. Bien plus massif que ses congénères étendus, celui-ci était en-tièrement blanc. Une fourrure au poil d’un immaculé et d’une innocence hors pair s’énonçait altièrement. Des yeux d’un bleu captivant, des crocs gigan-tesques, et des griffes acérées comme des lames de rasoir parfaisaient cette sauvage représentation.
Subitement, se remémorant un passage d’un
des livres qu’il compulsa chez le père Abbé, Grinn identifia la créature. « Une hauteur au garrot avoisi-nant le mètre soixante-dix, un pelage concurrençant le parfait de l’hermine, des yeux d’un azur troublant, une majesté sans pareille… Misère, nous voici face à un loup des Pics Enneigés… ».
Désemparé par le brutal de son étincelle de savoir, il s’ébaubit néanmoins devant la complexité de la capture de ce monarque des montagnes.
« Pour en attraper un, il faut non seulement traverser la forêt interdite délimitant son territoire, mais également semer la meute qui en garde ses membres… Quelle est donc l’influence de notre hôte ? Pourquoi nous opposer à… ça ?! ».
Impérieuse, la bête stoppa son avancée. Fran-chir le seuil de sa résidence semblait être sa première
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volonté. Dans une noble superbe, le museau levé, elle se tint droite et respira profondément, rappor-tant ainsi à tous l’étonnante musculature de son poi-trail. Avec certitude, l’entièreté de sa personne respi-rait la cruauté, le sang, et la mort…
Même si son pelage se parait des nuances les plus chastes, pour les misérables, bien acquis était l’évidence. Ce concentré de tyrannie, taillé pour la joute armée, ne caponnerait en rien devant une quel-conque opposition, aussi obstinée soit-elle.
*
Cid, frissonnant à la vue de cette machine à tuer, recula lestement, et se positionna à la queue du groupe des rescapés.
À ce tableau, Grinn déglutit. « Ce doit être “l’alpha”… celui que la horde craint et respecte par-dessus tout. Le commandant des instincts primaires, le gouverneur des natures… Sans conteste, au beau milieu d’une meute de loups ordinaires, il règnerait en incontestable maître. Pas étonnant que nos co-pains de tout à l’heure se comportaient aussi docile-ment… Pareil général tait les individualités et raf-fermit le caractère… ».
Calmement, les yeux du loup, d’un clair et
d’une sagesse éloquente, se posèrent sur les dé-pouilles de ses semblables. De son examen, pas un
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ébranlement des plus sévères n’émergea. Seul un grognement étouffé trahit son ostensible amertume.
Attentif, Grinn analysa le maintien de ce rusé au franc dialecte. « Serait-il en peine ? Voilà qui est renversant… Maintenant que j’y pense… il est vrai que cette race bien particulière détient une intelli-gence sans commune mesure avec ses frères des plaines ».
Toutefois, ce que Grinn perçut comme de la mélancolie n’était en réalité qu’âpre déception. Pour le seigneur du royaume alpin, que de fiers représen-tants du lignage des loups périssent aux mains d’êtres aussi malingres et faiblards que ces mouflets lui était tout bonnement insupportable !
« Par quelle incompétence ces loups des grandes steppes ne suffirent à égorger jusqu’au der-nier les freluquets ici présents. De quel toupet s’empanachent-ils pour invoquer en ce lieu une exis-tence de ma qualité !? Moi, l’alpha des Pics Enneigés, dévoreur des glaces et fantôme des hautes neiges ! », tel s’inscrivait le fond de sa pensée.
Puis, lassé de ce délictueux et affligeant spec-tacle, l’alpha se concentra sur la petite troupe com-posée de Grinn, Pat, Suzy, Béa, Doigts-de-fée, Raf, Mit, Cid, et ses deux plus loyaux acolytes, Dadet et Pansu. Se pourléchant les lèvres, la bête pencha la
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tête sur la droite et exposa une resplendissante denti-tion à faire frémir l’impétueux.
Néanmoins, cet argument n’ébranla outre me-
sure le longiligne de la bande qui, de ses longues échasses, alla à la rencontre du nouveau compéti-teur. Ne réalisant aucunement le gouffre cyclopéen en termes d’aptitudes guerrières et tactiques sépa-rant le loup des plateaux avec celui des Pics Ennei-gés, le benêt s’achemina droit vers son salut.
S’engageant vaillamment, un sourire flottant
sur les lèvres, Dadet joua machinalement avec sa dague dont l’acerbe rivalisait presque avec celui des griffes précédemment narguées.
À deux pas, l’alpha, un brin amusé par le cu-
rieux manège de cet humain aussi balluche que té-méraire, ne savait sous quelle ambition le galopin se pavanait de la sorte. Sur ses gardes, le rusé se résolut à user de toute sa force contre le malappris se dres-sant contre lui et se hasardant à railler sa grandeur.
Sans crier gare, désormais à cinq mètres de sa proie, le petit homme brandit sa courte épée et s’élança. Hurlant à pleins poumons, celui-ci s’apprêta à réitérer les manœuvres qui jouirent d’un succès retentissant auprès d’adversaires passés. Si-multanément, l’alpha leva la patte et l’abattit aussi crûment que sa composition l’agréait. Le coup assé-né fut si puissant et si impatient que le brave homme ne put réagir en conséquence.
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Ainsi écrasée par la souveraineté du puissant, la victime fut rappelée sur-le-champ auprès du Très-Haut. Par la violence de l’acte barbare, les entrailles du trépassé s’étalèrent bellement sur l’arène, et gor-gèrent par la même occasion le sable d’un sang en-core tiédi par la fougue d’une jeunesse à la brutale morale.
De fait, en une fraction de seconde, le combat fut plié. Ainsi, en moins de temps qu’il n’en fallut pour admirer le cours de ce duel, le glorieux fut pro-clamé. Sans contredit, victoire totale pour l’alpha !
Ce dernier, non-rassasié par son escrime, s’achemina vers le maigre bataillon désormais réduit à neuf intrépides. Son regard de glace, perçant même les plus intimes venelles, dévisageait férocement chacun des orphelins. Dorénavant acquis que cette bande de délaissés n’était en réalité que du menu fretin tout juste bon à abreuver les antiques, le large loup nivéen gagna hautainement sa pâture.
« Mais quel est ce monstre ?? Auraient-ils déci-dé de tous nous exterminer jusqu’au dernier ? Vite, sauve qui peut ! ».
Alarmés par le triste sort de leur comparse et l’aplomb témoigné par ce boucher sanguinaire, sous les exhortations de Grinn, les arénaires se réfugièrent contre les parois en pierre du terrain.
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Tremblants comme des feuilles à la venue de l’automne, les orgueilleux d’antan n’avaient point fière allure. Angoissés à l’idée de s’exposer eux aussi à l’ire de cette force de la nature, les mines ne pu-bliaient que terreur, désolation, nostalgie, et repen-tance.
Dans un confus entortillement d’émotions, les
négligés de cette ère avaient tous secrètement fait vœu de pardon et préparé l’exode de leur terre na-tale.
Rebuté à la conscience d’un tel épilogue, Grinn
se refusa à périr ainsi et à ne satisfaire ses promesses naguère arguées.
« L’exaction de ma vengeance auprès de mes parents nullement amorcée, le parchemin point en-core décrypté, la vie de Suzy toujours sur le fil, notre avenir avec Pat sur la sellette… Que d’affaires re-marquables en suspens… ».
Serrant cavalièrement sa dague, le jeune voleur décida de tenter le tout pour le tout et de se battre pour le bien des siens. Se mordant la lèvre supé-rieure, résigné, il soupira.
« Et moi qui croyais tout ça derrière moi… voilà que je m’y replonge à nouveau… ».
Décisif, bien qu’abominant pareille manœuvre,
il se décida à prendre les devants.
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D’un ton autoritaire, il s’adressa à ses huit ca-
marades de fortune.
— Très bien, alors voici comment nous allons procéder…
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Chapitre I

Partie de chasse
Palais royal, couloir de l’aile ouest, au même moment.
D es suites d’un entretien éreintant avec sa mère, Sérina ne rejoignit ses quartiers qu’à une heure avancée de la nuit. Assu-rément, bien que celle-ci l’eut convoqué pour un tête-à-tête des plus sommaires, la réalité en fut tout autre ! Après tout, la reine et l’entrain ne faisaient qu’un lorsque l’activité des noblaillons leur prêtait compagnie.
En effet, comme prévu (mais non point es-compté) par la princesse rebelle, la dame du château
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bavassa comme une pie à la vue de son printemps. Comment lui en vouloir ? Les festivités en devenir se présentaient d’ores et déjà grandiloquentes ! Le sei-zième anniversaire d’une future reine, en voilà un gros titre ! Bref, quoi qu’il en soit, la mère de Sérina étala une fois encore son expertise auprès d’un audi-toire harassé et bien contraint de l’être.
La reine, si émue par sa félicité qu’elle en vien-
drait à larmoyer, ne se rendit pas même compte de l’ennui que provoquaient ses interminables tirades. Perdue dans les méandres de son enthousiasme aux frontières du soliloque, elle babilla sous le regard peiné d’un public guettant une retraite fortuite.
Ce fut d’ailleurs en cette auspice que ce dernier
la trouva. Au détour d’une éloge de l’union de la soie et de la dentelle pour la création d’un bustier ravissant les cœurs, Sérina sauta sur l’occasion.
— Ah, Mère ! Justement, votre remarque me rap-pelle qu’il me faut m’enquérir sur l’avancement de ma robe de bal. Ce dernier approche à grands pas, il ne faudrait tout de même point que je faille à me vêtir convenablement… si ?, demanda la princesse sur un ton presque offensé.
— Eh bien… C’est que… Nous étions sur un dé-tail crucial, comprends-tu…
— Mère ! Et vous qui me reprenez sans arrêt sur mon manque d’intérêt auprès de ces nobles af-faires…! M’empêcheriez-vous de magnifier les festi-
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vités prochaines. Dans trente-trois jours exactement sonneront les trompettes de ma naissance ! Un mes-sage de nos domestiques concernant mon vêtement de banquet m’eut été parvenu tout juste avant cette audience. Toutefois, privilégiant votre compagnie à celle de nos couturières, je me suis empressée de donner suite à votre demande. Il se fait tard et…
— Soit. Vas et ferme doucement la porte derrière toi. Il ne s’agirait d’affoler la Garde plus que de rai-son, s’avoua vaincue Lara Viana, épouse du roi Ver-gon.
Se fendant d’une courbette à un départ qu’elle
s’efforça de paraître aussi désolé que possible, Sérina prit congé sans oublier de louer la clémence de sa bienfaitrice. Sa révérence fut d’ailleurs si prononcée que ses longs cheveux argentés marièrent le temps d’un instant les pierres d’un sol usé par les âges.
La regardant partir, la reine soupira en son for intérieur.
« Humpf, cette enfant a bien grandi… Elle sait désormais mentir sans battre du sourcil. Un trait nécessaire, quoique bien futile lorsque autrui pos-sède les clefs de la vérité. Croyait-elle vraiment qu’un événement sur CE sujet lui serait confié en priorité ?? Enfin, ma fille, avant d’abuser de la crédu-lité du parent, assure-toi au moins d’être en capacité de masquer l’affabulation… Que devrais-je lui infli-
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ger comme punition ? Mira sera trop douce avec elle, il me faudrait trouver un autre biais… Humm… qui serait assez benêt pour s’attirer ses foudres… ».
Pensive, la reine triturait machinalement une de ses mèches blondes, à la recherche d’une réponse digne de sa réflexion. Soudain, ses yeux noisette s’illuminèrent.
« Ah, ça y est j’ai trouvé ! ».
Au même moment, un léger pincement au cœur l’étreignit. Portant la main à ce dernier, la reine en chercha la raison. Après tout, la défaillance du noyau humain n’est sujette aux lois du hasard. Seu-lement, de ce cette introspection, une unique larme perla. L’essuyant délicatement et l’étudiant avec curiosité, la reine se gaussa de son émotivité.
« Allons bon… Voilà que les dieux me repren-nent à jouer des tours à ma progéniture ? Tss… Ju-lius a raison… je suis d’un risible… ».
*
* *
Un peu plus loin.
« Hehe… Que mère est crédule… Cette histoire de robe est aussi fausse que la bonté du prévôt… Dire qu’elle est tombée dans le panneau… ce doit être l’âge sans doute… Il faut pas oublier que des
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guerres elle en a vu passer… Bref, qu’importe, de-main, je pars à la chasse ! ».
Toute guillerette, Sérina sautillait follement à l’idée d’une partie de champs donnée par Sa Majes-té. Ses yeux pétillaient désormais d’un éclat renver-sant et contrastaient terriblement avec la moue ren-frognée qu’elle afficha il y a tout juste trente se-condes.
« Je sais que ces instants guerriers mettent Mère dans tous ses états… mais se ronger les sangs de temps à autres n’a jamais tué personne… si ? ».
Effectivement, au grand dam de l’épouse du roi, Sérina préférait la lecture d’un sentier et de ses secrets, à celle d’un carnet empli de noms d’invités pour des réjouissances aussi grandioses que popu-leuses. Ce trait d’ailleurs enchantait la princesse qui ne se lassait jamais de le lui rappeler chaque fois qu’une invitation de ce genre lui parvenait.
En outre, exécrant le grief physique sous toutes ses formes, la reine se rebutait à rejoindre pareilles facéties. La dernière fois qu’elle prit part à une chasse à coure, la vision d’un pauvre lapin à la robe écarlate et emprisonné dans la gueule d’un limier frétillant la queue, lui soutira une émotion si vive qu’elle en publia son déjeuner.
De fait, en cette instance, cette dernière s’offusqua qu’on la convia au même titre que sa fille.
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Néanmoins, puisque toutes règles enferment ses singularités, celle du dégoût de la dame du palais pour le sport n’y faisait point exception. Pour elle, la danse ou la randonnée en chausses serties de joyaux multicolores constituaient ses seuls écarts.
Vagabondant, Sérina s’enivrait déjà des arômes du lendemain.
« Ah… que j’ai hâte de rejoindre Père pour ce début d’après-midi… Cette journée s’annonce mé-morable… ».
Toutefois, cette aversion maladive de sa mère envers ses rares passions lui pesait tout de même sur le cœur.
« Pourquoi donc Mère s’entête-t-elle à voir en moi l’âme d’une princesse de conte de fées ? Serait-ce donc si difficile à saisir que je ne serai jamais comme elle ? son portrait craché qu’elle afficherait comme un trophée ? une gentille fille bien sage qui fait ce qu’on lui ordonne sans jamais lever le petit doigt ou donner voix à un malaise grandissant ? Toutes ne sont point destinées à vêtir l’habit de leur maison… et inversement. Si d’aventure la folie des grandeurs étreint les cœurs, alors que s’ébauche l’ardeur d’un labeur ! Mère le fit admirablement. S’extirpant de son statut de simple héritière du com-té, elle s’éleva à celui de reine… Toutefois, ne de-vons-nous pas prêter l’oreille à la conscience de
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l’âme, et non aux chimères de nos blâmes ? Alors par tous les saints, fichez-moi la paix et accordez l’expression d’une sincère dégradation ! ».
Graduellement, son amertume laissa place à l’irritation. De fait, les dents serrées, pour peu que son agacement parvienne auprès de feuilles indési-rables, Sérina grommelait sur le chemin du retour.
Si prise dans l’échauffement de la raison, elle faillit passer outre la remarque d’un sujet, sur un thème de cœur : Phile Cara, capitaine intègre de la Garde rapprochée de Sa Majesté. Ainsi rattrapée par la réalité, elle s’approcha sur la pointe des pieds de l’entrebâillement d’une fenêtre. Entrouverte, celle-ci laissait pénétrer la chaleur du dehors, ainsi que les murmures de maladroits confidents.
« Phile ? Voilà belle lurette que je ne l’ai pas vu. Bizarre… ».
Tendant, l’oreille, la princesse écoutait le débat
véhément entre trois hommes, affectés au service militaire vraisemblablement par leur ton bourru.
— Vous en pensez quoi de tout ça ?
— Bah… Franchement ils n’y sont pas allés de main morte… le pauvre…
— Ouais t’as raison… mais quand même… il n’aurait pas dû… jamais.
— Je sais bien, mais ils étaient un peu tous dans le même bateau ce jour-là, non ? Leni, ton frère y
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était non ? Il sait parfaitement ce qui s’est passé, non ?
— Ouais, ouais, mais il refuse de parler à ce sujet. Il m’a dit que si ça s’ébruitait, c’était tout le peloton qui en pâtirait…
— Pfiou… Alors comme ça ces vingt coups de fouets n’étaient qu’une simple mise en garde ?
— Ils veulent tant que ça étouffer l’affaire ?
— On parle de la princesse quand même… Le vieux devient un peu gâteux lorsque la gamine re-joint la danse…
— Ouais tu dois avoir raison… Vu de qui on parle… pas étonnant alors… mais je plains la pauvre Annie… Ça a dû lui faire un sacré choc vous pensez-pas ? Et ses enfants désormais bien loin de leur père, qu’en sera-t-il…?
À cette tirade, des grognements lui succédè-rent. Il sembla à Sérina, toujours tapie dans l’ombre, que ces individus n’osaient en dévoiler davantage, peut-être par peur qu’une vérité énoncée détienne le pouvoir à elle seule de changer les destinées.
Les yeux écarquillés et la main devant la bouche, la jouvencelle ne tenait plus en place.
« Annie ? Ma Annie ?? La femme de Phile ?? Que diable lui arrive-t-il ?! ».
Décidée à tirer les choses au clair, réprimant son inquiétude, Sérina ouvrit sans considération la fenêtre et héla l’un des adhérents de ce conciliabule.
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— Garde ! Quelles sont donc ces messes basses ! De quoi cette « Annie » est-elle sujette ?
Pris sur le vif, le trio d’intimes fit volte-face et
inspecta l’identité de ce soudain interlocuteur. Lors-que enfin leurs yeux pénétrèrent la pénombre de minuit, ce qu’ils en conclurent les horrifia. La prin-cesse Sérina Lara Viana venait tout juste d’intercepter leur colloque, qui plus est portant sur les rares privilégiés de cette dernière !
*
Redressant son heaume, époussetant sa tu-nique d’acier et déglutissant péniblement, le soldat crûment alpagué ne savait que rétorquer. Non seu-lement il peinait à réfléchir convenablement sous de telles auspices, mais en plus le spectacle ainsi offert ne l’assistait dans sa tâche !
Cinq mètres plus haut, de magnifiques che-veux cendrés, luisant faiblement à la caresse du clair de lune s’offrirent bellement. Dans une cascade mer-cure, ces mèches épousant la paroi verticale ressem-blaient à s’y méprendre à ces cours tous droits sor-ties de la plus folle des imaginations. Les accompa-gnant, deux sphères à l’azur insolent le jugèrent avec une autorité sans pareille. Bien que d’ordinaire ces billes céruléennes apaisaient tel le clapotis d’un ruis-seau, force est de constater qu’en cette soirée elles les
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happaient comme des matelots pris par une lame de fond dont ils ne rééchapperont.
Estomaqué et assujetti par la noblesse d’un supérieur, même ce soldat à l’expérience aussi vaste que ces plaines verdoyantes et témoin de nom-breuses batailles frissonna. Ainsi sous le regard in-quisiteur de cette entité céleste, il lui paraissait en cet instant que lorsque s’arrêtait le jugement de cette princesse, son cœur suivait le pas.
Ainsi pétrifié de stupeur ou d’adoration, ce
gardien de la royauté, toujours aux prises avec son effarement, ne put formuler la moindre réponse ou esquisser le moindre geste.
S’impatientant de l’absence de répartie de la
partie opposée, et associant ce pesant mutisme à une forme d’insubordination ou une manière de lui mus-ser un mauvais secret, Sérina rappuya sa requête.
— Eh bien soldat, l’entrain vous manque-t-il dé-sormais ? Où se trouve cet aplomb de tantôt ? De quoi vous entreteniez-vous et de quel mal souffre cette « Annie » ? En tant que princesse et futur ré-gente de ce royaume, je vous somme de me ré-pondre !
Surprise que sa première intervention ne récol-ta que le trouble du silence, afin d’accélérer un tanti-net les choses, l’adolescente opta pour une approche
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plus musclée : jouer de son identité d’intouchable. Démarche évinçant le naturel des formalités certes, mais néanmoins terriblement capable !
« Je n’apprécie guère user de mes privilèges pour forcer la main de mes sujets, mais il est ques-tion d’Annie, une de rares personnes au château qu’il m’est donné de considérer comme “amie” ».
Arraché de sa transe, un peu étourdi et sous la pression d’une essence qu’il ne pouvait se permettre de courroucer, sans même se concerter du regard avec ses compagnons, son voisin, un homme à la barbe fournie s’avança et s’inclina aussi bas que terre.
— Ahem… Je crains que la princesse ait mal in-terprété mes propos ainsi que ceux de mes hommes… Pour tout vous dire, nous étions simple-ment en train de converser sous un ton ironique au sujet de Phi… le capitaine et de sa compagne, Annie. Loin de nous l’idée de ternir la réputation de ce preux chevalier, seulement, et bien que je le déplore devant vous, railler de temps à autres le patronyme de ce dernier constitue l’un de nos passe-temps.
— Humpff… Et quel en était le sujet cette-fois-ci ? le pressa la princesse.
— Une vilaine blague… rien bien méchant en définitive… Galéjer sur un ton léger ne saurait émouvoir une présence de votre rang… lui assura-t-il en mimant la plaisanterie.
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— Parle ! Je souhaite l’entendre !
— Enfin, pardonnez mon cruel manque de tenue, mais je crains que Son Altesse ne la trouve à son goût… tentait-il véhément de plaider sa cause.
— Contez-la-moi, je serai la seule juge de votre émotion, le rassura sèchement Sérina de plus en plus troublée par l’appréhension certaine de son subor-donnée à lui partager sa vérité.
Rouge pivoine, le garde regrettait déjà d’avoir
haussé la voix un peu plus tôt. Confus sur la marche à suivre, il guetta le soutien de ses collègues, restés de marbre depuis le début de l’interaction. Dès l’instant ou il croisa le regard d’un frère de guerre, il ne reçut pour tout salut qu’une indifférence des plus totales. Ses camarades, ou plutôt ces scélérats pour qui il prenait le blâme, le laissaient ainsi dans la pa-nade et esquivaient son appel. Presque sifflotant, ces mauvais bougres inspectaient l’intégrité de leur cotte de maille ou le fil de leur épée.
« Rah… Attendez voir mes gaillards… Une fois la petite reine repartie à ses affaires de la haute, croyez-moi que vous allez déguster… ».
Néanmoins, malgré son irascibilité, esquissant un pénible sourire, il porta sa réplique.
— De grâce, indulgencez votre serviteur ! Il se trouve dans l’incapacité de vous en dévoiler davan-tage. La honte étant sienne l’empêche de s’exprimer,
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s’excusa-t-il en s’agenouillant sur un sol humide et faisant fi de ce menu détail.
— Grmml… Soit, mais je prie pour que la cause de cette omission en vaille la chandelle chevalier.
Pour ne point surenchérir à sa précédente exa-cerbation, un « simple » garde s’obstinait à se murer dans le silence. Un banal sujet refusait donc de ré-pondre à ne serait-ce qu’une anodine question.
« Tant pis, j’en aurai le cœur net demain… Je demanderai à Phile ce qui tourmente sa Annie… Pauvre Phile… lui qui a déjà une vie bien assez cha-hutée avec tout ce qui se passe dans l’enceinte de la citadelle… », le plaignait Sérina.
Après avoir tapé du poing et venté un tant soit peu sa frustration, Sérina, en songeant à la dure vie du chef de la Garde, se calma.
Toutefois, voilà plus d’une demi-semaine que son garde des plus dévoués ne se montrait plus au perron de sa porte pour lui parler avec passion de ses enfants ou simplement pour filer un temps leur paraissant tous deux bien long. Malgré tout, et bien qu’elle en devinait la raison, l’attente lui semblait tout de même interminable.
« Quatre jours que je n’ai aperçu vos cheveux grisonnants… Quatre jours que je ne vous ai repris sur votre désopilante maladresse… Il s’avère donc
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que cette déconvenue à la rivière s’avère aussi sèche pour vous que pour moi… Mon brave Phile… où vous trouvez-vous ? ».
Levant les yeux au ciel, où seul l’éclat blafard
de la voûte céleste lui témoignait ses amitiés, la prin-cesse pria pour le bien-être de son gardien. Les mains jointes, les paupières closes, elle récitait une discrète prière, celle-là même qu’elle psalmodia chaque soir en attendant le glorieux retour de ses deux frères tombés au champ des honneurs. Néan-moins, et elle en était persuadée, cette fois-ci, l’histoire ne s’écrira point à la même encre.
*
Passant à autre chose, la petite reine écarta ce douloureux sujet et porta son regard sur l’allégresse d’un lendemain, la chasse à courre !
« Demain j’accompagnerai Père ! Je lui montre-rai enfin que je ne suis pas qu’une emmanchée tout juste bonne à râler sur les règles bidons que Mère et lui instaurèrent ! Je ne suis plus la même que le mois dernier au tir à l’arc et à califourchon sur Polichon ! J’ai progressé, et lui sera bien forcé que de l’avouer… quitte à lui tirer les vers du nez !
Accélérant le pas afin de rejoindre ses quartiers au plus vite et s’endormir au plus tôt, elle passa sans s’arrêter devant le salon des couturières. Cependant, dans sa précipitation, elle remarqua qu’un ballet
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d’ombres dansantes s’offrait sur le mur situé à sa droite. Des femmes, par un chignon plus ou moins prononcée et à leur fine taille ondulaient au gré des courants d’airs. Courbées, et éclairées au moyen de chandeliers, celles-ci échangeaient nerveusement.
— Vite, il faut finir cette pièce avant demain… la Reine l’ordonne, s’impatientait l’une sur une rêche intonation.
— Aïe ! Je viens de me piquer… s’écria une autre, au timbre plus impubère et visiblement moins expé-rimentée.
— Dis tu m’entends quand je te parle ? se crispa la première une nouvelle fois.
— Psst, Téa réponds… Tu sais comment elle peut être quand quelqu’un lui tape sur les nerfs…
— Ouïe ! Maudite aiguille !
— …
« “Téa”? La fille d’Annie ? Se serait-elle mise au service de la couture et de son implacable rigueur ? Une mère lavandière et une fille couturière… voilà une bien jolie paire ! », pensa-t-elle amusée.
« Elle travaille d’arrache-pied pour faire la superbe de sa famille… poursuite bien honorable… devrais-je faire de même ? Ah oui, suis-je sotte, à quoi bon être princesse si l’on ne peut se permettre de s’affubler des frusques du rebelle ? », conclut-elle en se tapant la main sur le front, comme si ce trait d’esprit était d’une évidence des plus limpides.
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Enfin, sifflotant, Sérina s’éclipsa en laissant
dans son dos ces irréductibles maniaques de la bro-derie au tambour plus affairées que jamais.
En effet, ces dernières, encore bien butineuses à ces heures, s’activaient dans l’optique de finaliser les impératifs vestimentaires en vue du seizième anni-versaire de leur prochaine souveraine.
Bien évidemment, la robe de bal non achevée de cette dernière figurait en tête de liste d’une folle et démesurée commande. Robes et frou-frous à n’en plus voir le bout, chapeaux si élaborés qu’ils en frise-raient le ridicule, chausses et bottes plus richement décorées les unes que les autres, capes et drapés aux écussons de la famille royale… Bref, un assortiment de demandes étouffant ces travailleuses manuelles qui peinaient à satisfaire les exigences et attentes de chacun.
Rejoignant ses appartements dans l’aile ouest
et se couchant diligemment, Sérina trouva difficile-ment le sommeil. Force est de constater que l’idée de fermer ses paupières pour ne les rouvrir qu’une poi-gnée d’heures plus tard pour fêter comme il se doit une magnifique journée en perspective ne portait que peu ses fruits. Comment la blâmer ? Cette pro-vidence était aussi rare qu’une chute de neige dans la saison du soleil !
Assurément, par principe, le roi n’appréciait
guère convier sa fille adorée dans des témoignages
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guerriers, quand bien même seul coulait un sang animal.
« Bien que dénuées de toute raison, ces bêtes respirent, mangent et saignent comme nous autres humains… et ce n’est pas toujours joli à voir », qu’il répétait à Sérina chaque fois qu’elle faisait des pieds et des mains pour se greffer à l’expédition.
Ne souhaitant élever sa protégée comme un garçon, le dirigeant tenta de la garder dans les jupes de sa mère, bien loin du tumulte et de la sauvagerie de ce sport. Ce père de famille eut pourtant tout essayé et l’encouragea vivement à rester en arrière avec les autres dames joignant l’expédition. Jacasser à s’assécher le palais, hâbler à s’en nouer la langue, bref, s’adonner à des pratiques dignes de sa condi-tion… mais surtout pas lorgner celles des hommes !
Toutefois, nonobstant de nombreux discours et conceptions inlassablement rebâchés, très vite, la curiosité de l’adolescence prit le pas sur la venette de l’enfance.
Graduellement, prenant de plus en plus d’assurance avec les excursions se succédant, Sérina eut troqué sa place en queue de convoi pour celle aux côtés du souverain et de sa proche compagnie. Détail qui horripila le roi et le contraignit à rayer de la liste des présents le nom de sa fille pour les parti-cipations futures, et ce jusqu’à nouvel ordre.
Gwendal CLAUDEL
Certains qualifieraient ce traitement de « dur », ou même « d’injuste », cependant, la valeur d’une princesse réside dans sa pureté et son appa-rence blanche de ragots diffamateurs. Déjà que cette demoiselle indisciplinée au possible cochait bien des cases du frondeur, il ne fallait point épaissir ce trait disgracieux. S’arrachant déjà les cheveux de la voir ignorer ses quelques devoirs, le pauvre homme ne désirait en sus lui accorder des passe-droits remuant la cour. L’héritière d'une lignée bénie se plaçant en tête de file arc en main et traquant la bête, voilà une représentation outrant bien des sang bleus.
En cette ère le titre de « maître de maison » n’est point celui qui le porte, mais le blason lui-même ! Ainsi, afin d’éviter tout scandale et ternir plus qu’il n’en faut le titre de la dynastie « Vergon », le monarque l’invita selon ses dires « à cesser de se tourner en ridicule auprès des branches de valeu-reuse descendance. Qu’une jeune enfant se mé-prenne sur la gravité de son acte, soit, mais qu’une future reine étale son plaisir immodéré pour un pé-ché défendu est impardonnable… comprends-tu ma fille ? ».
Néanmoins, malgré toute les réticences du roi à la convier à ses chasses, notant que cet intérêt persis-tait avec le temps, ce dernier préféra prendre les devants et organiser en de rares instances des « opé-rations secrètes ». Toujours conduits en petits comi-
L a griffe du spadassin
tés, ces périples boisés servaient de défouloir à la princesse et à lui redonner un sourire que trop vague au palais. De fait, ledit public, choisi avec soin par Sa Majesté, d’un accord tacite consentait à n’ébruiter l’affaire. Les invités s’enorgueillissaient même de rejoindre cette partie de campagne et percevaient en ce faire-part les faveurs de l’hôte.
Par conséquent, au vu de cette succession d’événements et de raisons pour lesquelles spora-diques étaient ces aventures chez Dame Nature, l’impatience de Sérina en était toute excusée !
*
* *
Le lendemain, demeure princière.
Anniversaire de la princesse Sérina : J-32.
Avec fracas, les battants de volets de chambre s’ouvrirent, et avec eux, les paupières encore somno-lentes d’une Sérina ronchonne.
— Grmml… Mira… Fas attention… Pas mainte-nant… Moi dormir…
Couchée sur le ventre et serrant avec force son traversin, la petite reine tentait désespérément de fuir une pénétrante lumière. Effectivement, la gou-vernante, par son geste tyrannique, invita à la fête un soleil tout aussi autoritaire.
Gwendal CLAUDEL
— Mademoiselle, il est l’heure de vous lever, le roi en personne vous attend.
— Hmm… Roi ? Qui ? Ah lui ! Pour… le petit déjeuner ? Depuis quand passons-nous de tels mo-ments ensemble ?
Encore perdue dans l’étreinte de Morphée et
aux portes du royaume des songes, le cerveau de sa princesse était tout aussi réticent que ses mirettes.
— …et puis le bougre se lève bien avant le chant du coq ? Pourquoi me réveiller à cette heure-ci ? Oh et puis tu sais quoi Mira, laisse-moi dorm…
— Je n’ai fait aucune mention de « petit-déjeuner », mais il s’agit ici plutôt de chasse en forêt avec Sa Majesté le… « bougre », l’interrompit-elle en insistant lourdement sur la fin de son intervention.
— Humpff… Réveillez-moi lorsqu’il sera midi… la nuit hier fut longue et je tombe encore de fatigue.
— Ahem… Eh bien c’est que le soleil est déjà bien haut et que les chevaux du roi sont harnachés et piaffent dans la grande cour. Tous les bons gens sont là excepté… vous, acheva la domestique.
Tout à coup, le mot « vous » surgit comme un coup de théâtre aux oreilles de la princesse.
« Flûte de chez flûte ! Et moi qui en oublie que ces scélérats feraient n’importe quoi pour m’empêcher de rallier l’amusement ! Rah que j’ai été sotte ! ».
L a griffe du spadassin
S’agitant frénétiquement dans des draps lui
paraissant étonnamment retors, Sérina s’extirpa dif-ficilement de son lit. Dans son exercice, elle ne man-qua bien sûr pas de nantir sa domestique d’une vo-lée de controverse épongeant sa furie.
— Pourquoi diable ne m’avez-vous pas réveillée plus tôt ? N’est-ce pourtant pas assez clair au vu de la situation ? Et moi qui vous croyais digne de… commença-t-elle, s’arrêtant au moment opportun avant de s’engager dans un terrain qu’elle regrette-rait plus tard avoir piétiné.
« Ne pas vous avoir arraché de votre nuit ? Parce que s’y risquer revient drôlement à empoigner un hérisson enragé à mains nues pardi ! Tss… Ma-dame avait sans doute vu juste… », songeait Mira, n’osant porter son opinion.
La gouvernante, les épaules rentrées sous les récriminations de la princesse, s’interrogeait présen-tement sur la sagacité de son irruption. Néanmoins, inclinée et les mains à plat sur sa robe d’un gris pa-reil aux mèches s’évadant de sa coiffe, celle-ci, accep-tait son sort et ne pipait mot.
De son côté, Sérina, excédée des cachotteries à répétition de ces membres du château se gaussant grassement de son infortune, pestait intérieurement.
« Crévindieu qu’ils me portent sur les nerfs ! Vous verrez le joli ménage de printemps qui
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s’invitera dans la chaumière lorsque l’on élira votre châtelaine… Un par un vous allez tomber mes gail-lards… ».
Puis, une fois son énervement passé et qu’elle
comprit que s’échauffer davantage ne mènerait à rien, d’un geste elle congédia la gouvernante.
— Ne vous en faites plus pour moi Mira, je trou-verai bien toute seule mes affaires. Cette nuit, aussi LONGUE que JE l’ai souhaitée, mais ça vous vous en doutez sûrement, m’a fait un bien fou à tel point que VOTRE AIDE précieuse ne m’est plus d’aucun se-cours.
Ainsi, sur un ton cinglant et la conduisant de-hors, elle flanqua à la porte une dame de chambre désormais outrée. Toutefois, malgré cette offense, cette dernière garda internée ses ultimes pensées.
« Et dire qu’en sonnant le branle-bas de combat je m’expose aux remontrances de Madame… Elle qui me défendit de le faire, voilà désormais que je lui désobéis… Mais il serait bien dommage que cette enfant manque les réjouissances de l’après-midi… elle qui les attendait de pied ferme depuis des lustres… ». Enfin, esquissant un sourire et relevant la tête bien droite, celle-ci, emprunta la direction de l’aile ouest, là où s’exprimera sa confession.
L a griffe du spadassin
a
Chapitre II

Une lettre d’adieu
Chambre princière, après le départ de la suivante.
E nfin laissée seule, Sérina sortit une tenue légère de son armoire. En tissu léger, souple, et de bonne facture, celle-ci res-semblait trait pour trait à celles qu’exhibaient les preux sur leur monture.
Pour cause, elle l’emprunta jadis à un cavalier
qui la posa négligemment sur la berge d’un cours d’eau dont il loucha la naïveté. À son retour, le mal-heureux ne sut jamais qui eut l’audace de lui jouer un mauvais tour.
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Certes dans son enquête il remarqua que le ventre de la fille du roi présentait une bosse n’ayant lieu d’être. Seulement, reprendre une demoiselle sur les courbes de son estomac éveillait la clameur, et qui plus est lorsque l’interrogée s’affublait du titre de « princesse » !
De fait, plutôt que de risquer la pendaison sur ordre de Son Altesse, il opta pour un repli opportun. Cette conclusion amusa joliment la petite reine, qui, ce jour-là, profita d’une saynète des plus comiques avec un infortuné honteux de ses braies, et d’un nouveau compagnon pour son armoire…
« Père n’appréciera guère cet élan de folie, mais il sera bien obligé de taire sa remarques lorsqu’il constatera de ses yeux vus mes fulgurants pro-grès ! ». Se pressant pour ne manquer le coche, Séri-na enfila par mégarde le haut de sa tenue dans le mauvais sens. Ainsi, les nœuds d’attache, au lieu d’épouser son dos, figuraient à l’avant.
La princesse, trop habituée à ses accoutrements compliqués et où pareille occurrence ne rougissait de l’être, ne sembla s’apercevoir de son erreur., Naturel-lement, dans sa précipitation, le spontané l’emporta. Ainsi, mécaniquement, elle se vêtit comme une femme.
Ne dit-on pas d’ailleurs que dans l’exil de l’essence, l’on célèbre aussitôt son retour au galop…?
L a griffe du spadassin
Puis, ne s’arrêtant pas même devant le miroir
pour examiner son reflet, elle se chaussa de longues bottes en cuir. En effet, inspecter sous toutes les cou-tures une jumelle mime ne comptait parmi ses priori-tés.
Enfin, après s’être équipée en vitesse, elle déva-
la quatre à quatre l’escalier en colimaçon de sa tour. À plusieurs reprises elle manqua de trébucher dans ces marches irrégulières où l’on déplorait fréquem-ment la coïncidence de ces verbes.
Combien de serviteurs s’étalèrent-ils de tous
leur long dans ces épreuves d’acrobatie ? Ceux-ci, souvent chargés comme des mules et pressés dans leur ouvrage, concédaient régulièrement au lieu le bruyant de leur culbute.
« Heureusement que je porte ces pantalons d’hommes et non ces extravagantes robes où le moindre pas vous tire la grimace… », se félicitait l’adolescente en son for intérieur.
« Un peu plus et l’on aurait retrouvé mon corps sans vie dans cet étroit escalier à la gloire de l’escarpé… Quel idiot d’architecte le conçut ainsi ? Il fallait être sacrément mesquin pour produire une telle œuvre destinée à tordre le cou des fous la piéti-nant », gambergeait la jeune femme tout en dévalant toujours plus vite la volée de marche.
Néanmoins, malgré son déplaisir évident pour ce morceau de l’édifice, il n’empêche qu’elle appré-
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ciait l’aile est et ses moult secrets. Construite bien avant le reste du palais, cette partie du château était la plus ancienne et nul n’en détenait vraiment les plans exacts. De fait, en son âme de limier, et ce de-puis sa plus tendre enfance, la princesse se prit au jeu de l’aventure et perça un à un ses mystères.
*
Petite, après avoir gravi la centaine de marches et emprunté un chemin à sa gauche, une lourde porte en chêne se présenta. La poussant de toutes ses maigres forces, qu’elle ne fut sa surprise d’y décou-vrir un saisissant spectacle. De maigre envergure pour des quartiers jadis réservés à la royauté, la pièce publiait une humeur usée : des traces de moi-sissures tapissant les murs, une charpente au bois pourri et rongé jusqu’à l’os, des fournitures som-maires et délabrées, un vieux lit à baldaquin recou-vert des pieds à la tête de toiles d’araignées plus épaisses qu’un couvert de plumes, un lustre central au bord de la reddition, un sol en piteux état, bref, pas vraiment de quoi réjouir la fille d’un monarque. Pourtant, dans cet amas hétéroclite de singularités, le tendron y trouva un domicile aussi accueillant que les flammes de l’âtre lorsque chute le flocon…
En outre, dans son exploration, placardé au mur en face du lit, un sonnet encadré avait résisté à l’emprise du temps. Curieuse, et sur la pointe des
L a griffe du spadassin
pieds pour en déchiffrer le contenu en patte de mouche, la jeune Sérina le parcourut.

À LA genèse de l'univers, Veuf Il règnE.
SeulEment, LuI, l'astrE dU feu d'or tout puissaNt,
EmPereur, assISTEra plus tard impuissant,
À L'émeute d’ImpeRtinEnTes mUsaraignEs.
Son éclat s'amEnUisant, LEs soUpirs contraigNEnt,
Des flAmmes rouilles d'un châtiMEnt grandissant,
PoRtées bIeN haut dans un vaCarmE AssoUrdissant,
DUquel le bleu Commun, las, désormais s'imprègne.
AinSi, le chaoS, échU du suRsaut dE l'êtRe,
Anéantira crûment coLlonnes et lEttres,
D'un ordre et d'une justIce là piétiNEs.
ENfin, usés du droiT divin, ces RivErains,
AU pieD d'une frAîche CarEssE saTINée,
Se masseronT pour lA courBette au souverain.

Longue vie au pEuple… RomEon VErgon
Gwendal CLAUDEL
Les yeux plissés et le cerveau envasé, la petite fille n’en saisit pleinement le sens. Le vocabulaire alambiqué, les lettrines et voisines joliment façon-nées, ainsi que les drôles de tournures de phrases la laissèrent perplexe et un tantinet rieuse. De plus, ne connaissant ni l’auteur ni le blason le flanquant, elle haussa les épaules et se retira de l’étude de ce mor-ceau d’écriture.
Plus tard, lorsqu’elle le montra à son paternel,
celui-ci, un brin livide et accompagné de Phile, le retira prestement de la pièce et le lui confisqua. La petite tenta d’en connaître la raison, mais même des années après l’incident, le père comme son obligé ne la lui communiquèrent. Ne démordant de son silence et après grande insistance, ceux-ci lui laissèrent seu-lement entrevoir que ce bien n’avait rien à faire ici et qu’il était bien mieux dans un coffre plutôt qu’exposé à la vue de tous.
De surcroît, portant chacun leur jugement, un litige entre barbeaux et peuple ressurgit à de mul-tiples reprises. Les méninges ailleurs et peu intéres-sée par les rejaillissements de sa récente trouvaille, la gamine s’y désintéressa graduellement…
Quoi qu’il en soit bien que rien de spécial
n’entourait le lieu, excepté le trait de poésie jadis fiché, lorsque ses yeux se posèrent sur cette chambre, elle l’aima de suite. Instinctivement, une sorte d’affection naquit pour cet endroit, un peu comme ce
L a griffe du spadassin
moment où une mère dépose son regard sur la figure de sa progéniture. Deux parfaits étrangers, mais étonnamment liés par un fil invisible.
De surcroît, en bifurquant à droite de l’escalier
et non à gauche là où elle trouva l’habitation, une grande salle poussiéreuse attenante sentant le ren-fermé s’offrit à elle. Les rais de lumière, transperçant de long rideaux émeraude surmontés de décorations brillant faiblement et illuminant la poussière en sus-pension, donnèrent un spectacle qu’elle n’oublia jamais. Par la suite, et après de nombreux travaux, cette pièce devint sa bibliothèque, son refuge.
*
Dans son impétuosité, Sérina bouscula bon nombre de domestiques. Cuisiniers, nourrices, ser-vantes, lavandières, dames de chambres, soldats, tous y passèrent, mais en dépit du désagrément en-gendré, nul ne la reprit. Assurément, le cas inverse s’opéra. Toutes, victimes de son éclat, se confondi-rent en plates excuses et toutes sans exception s’estomaquèrent de ne voir l’ombre de la princesse après le heurt.
Certains rougirent de l’accrochage et jurèrent
avoir perçu une facette inconvenante de la petite reine. D’autres, moins alertes crurent à un tour de leur imagination et poursuivirent leur journée comme si de rien n’était.
Gwendal CLAUDEL
Après avoir dérangé près de la moitié de la maisonnée dans sa tempête de mauvaise humeur mêlée à une pointe d’excitation, Sérina arriva enfin dans la cour centrale. Là, se tenait son père, tout de carmin vêtu, symbole de la monarchie, avec à son flanc une lourde épée dormant dans son fourreau. Le pommeau ornementé d’une tête de lion ainsi que la lame gravée intrigua un jour Sérina, qui, tentant de la brandir, se retrouva pantelante et à moitié écrasée sous le poids du fer.
Ce fait d’armes lui valut jadis le surnom de
« chevalier sous l’épée », titre que feu ses frères lui adoptèrent. Sur le coup, elle, folle de rage voulut les corriger. Seulement, comment diable une enfant pouvait-elle rivaliser avec l’élan de ses aînés ? Par conséquent, depuis lors, jamais plus elle ne toucha ces ouvrages de métal à l’extrémité pointue, mais se concentra plutôt sur le tir à l’arc. Plus légers et plus confortables à manœuvrer, ces engins d’adresse lui seyaient parfaitement.
Ainsi vêtue de son instrument de bois et d’un carquois empli de flèches, sous le regard d’un père aux sourcils froncés, Sérina, tout aussi rembrunie, l’étudiait de haut en bas.
Bien droit sur sa monture, il semblait prêt à enfoncer ses éperons dans la bête et à bondir à l’assaut de l’inconnu. Pour musser habilement un sommet grisonnant, son père s’attifait d’un grand chapeau avec une plume de rapace à sa base.
L a griffe du spadassin
« Humpf… c’est bien beau de porter la plume de ma première prise pour nous dissimuler le poids de la couronne, mais encore faut-il être à la hauteur du présent… J’ai failli manquer à l’appel je vous signale… », ronchonnait-elle encore, incapable de tourner les pages.
Néanmoins, n’en déplaise à son irascibilité, il
lui fallait concéder le grandiose du maintien royal.
« Bon il a quand même fière allure le bougre… Rien à dire, tout propre en ordre… ».
— Ah… Enfin te voilà, j’ai bien cru que nous devions partir sans toi. Quel soulagement, ton ab-sence nous aurait privé d’une des meilleures ar-chères du royaume ! l’honora le roi d’un ton iro-nique. Cette indécrassable politesse sonnait d’ailleurs comme le crissement d’une lame contre un bouclier aux oreilles de la princesse.
Passant devant son père, Sérina ne releva le sarcasme. Elle ne souhaitait se quereller de si bon « matin » et s’attirer des ennuis susceptibles de lui retirer l’invitation.
Soudain, arrivée au flanc du cheval du mo-narque, usant de cette proximité, celui-ci se baissa et murmura.
— J’ai reçu il y a quelques minutes un billet de la reine me témoignant tes excuses. Une histoire de faiblesse matinale t’enchaînant aux murs du palais.
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Je me doutais que tout ça était du vent et ai donc retardé du mieux de ma fonction l’heure du départ, lui souffla-t-il avant de se départir d’un clin d’œil. Puis, retrouvant sa prestance de souverain, il lui somma de faire preuve d’un peu de tenue.
— Et salue nos invités. Bien que tu les connaisses déjà, cette bande de vieux brigands est tout ce qu’il me reste lorsque le mot « amitié » paraît sur la table. Ah, et corrige-moi ta tenue veux-tu, s’habiller de la sorte est indécent, même pour une princesse rebelle, conclut-il avant de se racler la gorge.
« Humpf… Il n’a toujours pas digéré que je m’habille comme un garçon… Ses hommes… s’ils pensent m’entraver de leurs mœurs, il se fourvoient complètement ! », raisonna Sérina mettant un point d’honneur à s’afficher comme bon lui semblait.
Puis, le gratifiant d’un sourire presque aussi faux que son obéissance et ignorant sciemment son conseil, la jeune femme salua les quelques invités d’une discrète courbette.
Aux côtés du roi, le duc de Busberry avec sa barbe taillée en pointe et ses yeux perçants, la lui rendit tout aussi poliment. Son fils, Tanon, moins calme que son paternel, nippé d’un déguisement enveloppant jusqu’aux bords libres de ses griffes, la regardait avec une curieuse ferveur. De surcroît, de légères cernes ainsi qu’une palpable contrariété transparaissaient derrière ce masque dévoué.
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Ce détail n’échappa à une Sérina pantoise.
« Ma parole, que nous arrive-t-il tous ? Pas un pour détendre l’atmosphère… Même Tanon, cet éphèbe grandiloquent aux parures d’argent. Tiens d’ailleurs, qu’est ce qu’il fait là lui ? Voilà une pre-mière. Pfiou… sacrée balade en perspective… Quoique, je ne suis pas la mieux placée pour me soulager d’un commentaire… ».
Au compte de sept, la procession comptait le monarque, sa fille, le duc de Busberry, son fils, et trois autres comtes. Proches du roi avant son cou-ronnement, ce trio de noblaillons conserva avec pas-sion son accointance avec un pair devenu lion. Avoi-sinant le même âge que le roi, ces âmes jouissaient désormais de privilèges qu’ils n’auraient jamais crus caresser… telle une partie de chasse à courre dans les bois de la royauté.
L’un justement, à la moustache blonde bien
fournie et portant un haut vert pomme, s’inclina bien bas devant la princesse.
— Mes hommages Altesse, vous n’avez oublié votre arc… J’ai hâte de vous voir à l’œuvre.
— Bonjour comte Pardi, je tâcherai déjà de ne pas vous atteindre de mes flèches. L’on dit que je vise aussi mal que j’obéis, répondit Sérina du tac au tac.
— Ahahah ! Mademoiselle à le mot pour rire, applaudit-il avant de prendre congé et de rejoindre ses vieux camarades.
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« La dernière fois il effraya Polichon avec cette montagne lui servant de canasson… S’il s’en tire aujourd’hui indemne, il pourra remercier le ciel. Sinon… on saura pour qui prier ce soir… », acheva-t-elle avant de se tourner vers son propre destrier pour qui rien n’était trop bon.
Devant une écurie, derrière un muret de pierre employé pour préparer les coureurs, une sacrée ha-ridelle au poil hirsute été comme hiver ne tenait en place. Cabrant dans tous les sens, la bête incarnait présentement la figure du démon pour une jeune âme luttant avec elle. En effet, un pauvre palefrenier aux cheveux blonds comme les blés tentait de calmer l’animal, mais sans grand succès.
— Comment ça va mon petit Polichon ? Alors prêt pour l’aventure ? On va chasser aujourd’hui !
En réaction aux salutation de sa maîtresse, le rosse hennit nerveusement. Conscient qu’aujourd’hui était un grand jour au vu de la sortie d’écurie de ses congénères habillés en grande pompe, la bête de selle piaffait d’impatience à l’idée de se mesurer à eux.
— Tiens, je t’ai apporté des friandises… comme tu les aimes, lui susurra-t-elle au creux de l’oreille avant de lui tendre une carotte au teint pareil à celui des soucis lorsque s’arrose le printemps.
L a griffe du spadassin
— Princesse, voici vot’ destrier, il est un peu tur-bulent, mais c’est un plaisir d’s’occuper d’lui, affirma le garçon d’écurie grimaçant encore des talonnades de la vilaine carne.
— Mmh… Merci Oscar… lui répondit noncha-lamment Sérina, perdue dans ses songes.
— Euh… C’est Seth Vot’ Altesse… tout’fois… perm’ttez-moi de…
Ébahi par l’accoutrement vestimentaire de la
princesse qui affichait un haut pour le moins surpre-nant, le palefrenier, hésitait à lui confier ses doutes. Se grattant l’arrière du crâne, agitant ainsi une gourmette au noble reflet, ostentation d’ailleurs étonnante pour un individu de son calibre, l’innocent se dandinait de gauche à droite. Puis ju-geant sa remarque déplacée, il ne l’articula et laissa donc la situation en l’état.
— …m’occuper des autres équidés, j’ai encore fort à faire. Prenez c’ci, Cornichon en aura b’soin…
Trop occupée par ses derniers préparatifs, Sé-rina ignora l’indécision et la gêne évidente de son serviteur. D’un geste machinal elle saisit la besace remplie de carottes qu’on lui tendit et ne remercia le jeune homme pour son geste.
De son côté, rouge cramoisi, ce dernier s’esquiva sans plus de précisions et conjecturait en-core sur la pertinence d’une intervention.
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Soudain, dans le dos de la jeune femme, une voie pleine de nonchalance retentit.
— Princesse, sans vouloir vous offenser, je crois bien que votre haut est à l’envers… les lacets se trouvent à l’arrière et non à l’avant…
Désirant sans doute s’attirer les faveurs
royales, le personnage décida gracieusement d’intervenir. Opérant un volte-face, Sérina aperçut Tanon, adossé à un muret et la regardant intensé-ment, ses yeux posés sur la tunique. Baissant les siens, la petite reine se rendit effectivement compte que quelque chose clochait.
À cet instant, un discret courant d’air lui ap-
porta sa vérité. Effectivement, elle se fagotait d’une inconvenante façon ! Saperlipopette, non seulement elle se costumait comme un lascar du sexe opposé, mais en plus le port était déplacé !
Remontant les événements, honteuse, la prin-cesse comprit où se terrait l’erreur. S’habillant tantôt en vitesse et constatant la chaleur du dehors, Sérina n’avait crut bon de se parer de couches superflues. De fait, elle ne prit que le strict nécessaire. Seule-ment, ainsi nippée à l’envers, l’on entrevoyait une partie de la poitrine de l’inconscient. Pour un homme, rien de bien sévère. Toutefois, pour la peau nue d’une femme respectable, la bourde se parait d’un dramatique démesuré !
L a griffe du spadassin
Frappée par l’opprobre et déconfite de s’être
ainsi donnée en représentation sans même prêter attention aux réactions suspectes de son entourage, Sérina eut soudainement un excès de colère.
CLAC !
Une frêle main diaphane venait de prendre son envol et d’atterrir sur la joue d’un infortuné. Éberlué, le fils du duc se massa la joue endolorie tout en se demandant bien où se trouvait son erreur pour échauffer de la sorte celle pour qui son cœur s’épris.
Puis, avec un aplomb digne d’une reine, tou-jours écarlate, Sérina pénétra dans l’écurie et remé-dia à cet écart de bienséance. Enfin, enfourchant son destrier, elle claqua ses rênes pour prendre la tête du convoi qu’elle ne quitterait de sitôt.
Le palefrenier, témoin de la scène qui tout juste se déroula, contenait quelques sueurs, froides à l’idée du sort réservé s’il s’était exprimé par mégarde sur la cause de cet emportement.
« À l’av’nir, j’me content’rai uniq’ment d’m’occuper des ch’vaux, rien d’plus… ».
Puis, s’épongeant le front du revers de sa
manche, il pria tout bas pour que la petite reine ne vienne se plaindre d’un quelconque mauvais traite-ment administré à sa monture.
« Si Mad’moiselle lève le p’tit doigt pour récol-ter ma tête, j’ne pourrais q’la lui offrir… Brrr… On a l’ même âge… mais point la même autorité ».
Gwendal CLAUDEL
*
Notant l’air renfrogné de sa fille, du moins plus
revêche depuis la dernière fois qu’il la vit, le mo-narque parut contrarié.
« Et dire que cet après-midi devait être syno-nyme de liberté et de félicité, quelles mauvaises brides avons-nous tirées ? ».
Avançant son palefroi à la hauteur de celui de sa protégée pour s’enquérir de la source de son irri-tation, le premier détail qu’il remarqua fut la remise en ordre d’une tenue tantôt portée aux frontières de l’obscénité.
« Bien déjà une chose de réglée… J’ai bien cru devoir m’y coller… Heureusement qu’elle l’a remar-quée toute seu… ».
À peine cette pensée surgit-elle qu’il surprit la figure de Tanon. Aux côtés de son paternel, le jeune garçon recevait sans mot dire une mercuriale. Une histoire de dignité et de diplomatie refaisait cons-tamment surface, mais ça le roi n’en avait cure, seule sa joue droite lui importait. Sur celle-ci, l’empreinte d’une main paraissait. Finement ouvragée, mais néanmoins bien marqué d’un incarnat criant, ce ves-tige d’une rixe passée apporta le déclic à un père dès lors dépassé.
Ni une ni deux, se tournant vers sa fille, il lui somma de s’expliquer.
L a griffe du spadassin
— Sérina, aurais-tu l’obligeance de me clarifier cette affaire ? Vois-tu, j’ai comme l’impression qu’on gifla le fils du duc. C’est un individu important et froisser son… commença le roi Vergon, aux portes de l’exaspération.
Le pauvre homme n’était pas vraiment en co-
lère contre sa progéniture. Seulement, lui détestait que pieds et poings soient rendus sans justification, surtout pour une jouvencelle devant placer l’élégance sur un piédestal. En outre, connaissant la canaille du nom de « Sérina » et ce dont elle était capable, une certaine forme de croyance cheminait déjà dans son esprit.
Toutefois, tout ce qui l’accueillit fut une volée
de jurons à l’encontre des nobles, de leur sans-gêne, et des tuniques masculines. Pestant allègrement, la petite reine en cette heure brisa tous les codes de bonne conduite d’une personne de son rang. Appa-rence immodeste, emploi de la force, vocabulaire du mécréant, mais ça Sérina s’en fichait comme de sa première dent de lait.
« Qu’ils causent en mal de mon nom les joyeux ! Ça fera toujours ça de prétendants en moins… même si depuis les campagnes de batailles ceux-ci se font plus timides que jamais… ».
Dépité et désemparé, la roi se prit la tête entre les mains.
Gwendal CLAUDEL
« Ah… que les femmes sont d’étranges créa-tures… et ce d’autant plus quand l’une d’entre elles… adolescente par-dessus-le marché, tient de votre couvée… Hier, incompréhensible était l’épouse, aujourd’hui, vient le tour de la fille… Ah, misère de misère… ».
Se reprenant quelque peu, éreinté, il sonna enfin le départ du cortège composé de sept indivi-dus. D’un signe de la main, il invita ses six invités à prendre sa suite. Ceux-ci, soulagés pour la plupart que l’affaire ne s’envenime davantage, éperonnèrent de bon cœur les flancs de leurs destriers et s’élancèrent vers cette trépidante chasse à courre.
*
À bonne allure, la procession de chasseurs se dirigea vers un petit espace boisé d’une centaine d’hectares situé au sud-est d’Almendra. Afin de passer inaperçu, ils empruntèrent un couloir bien connu des nobles et leur permettant de traverser la citadelle sans que le commun ne se doute de rien. Bien d’autres passages et galeries couraient sous le château, mais les plans d’une bonne partie d’entre eux se perdirent avec le temps.
Un peu plus tôt dans la matinée et la veille de l’expédition, le roi envoya ses hommes pour une méticuleuse inspection du terrain afin de débusquer d’éventuels gêneurs. Lui ne désirait répéter l’histoire, et perdre à nouveau un héritier lui était
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inconcevable. À ce stade, et peut-être aussi parce qu’il portait le casque du parent, la vie de la future reine lui importait autrement plus que la sienne.
En cet après-midi d’été, le couvert des grands arbres était bienvenu. L’ombre protectrice, rassu-rante, que ces vieux hommes projetaient, leur accor-dait un instant de fraîcheur et de quiétude sans pa-reil. Le ramage, d’un vert sous toutes ses teintes, du plus foncé au plus clair, et sous toutes ses formes, contrastait durement avec le terne de la capitale.
Humant la délicate exhalaison des fleurs mêlée à l’humidité sylvestre, Sérina publiait un franc sou-rire, le premier de la journée. L’effervescence de la cité et ses tracas à n’en plus voir le bout l’abrutissaient jusqu’à l’égarement. L’histoire avec la prince Albert désirant lui voler sa main, l’absence de Phile lui pesant, ses parents s’entendant comme chiens et chats, la guerre et ses ravages, les prépara-tifs de son prochain printemps, autant d’intrigues l’usant à petit feu.
« Enfin libre… », s’extasiait-elle en jetant la tête en arrière et en ouvrant ses bras en croix, comme pour mieux apprécier la bonté du lieu. Sondant ses environs, elle remarqua que le fils du duc se terrait dans son épais manteau et que le regard dont elle l’adjugea l’enterrait davantage.
« Peut-être devrais-je…? Son acte partait d’un bonne attention après tout », raisonna-t-elle prise de
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remords. Cependant, sur le point de s’excuser, elle se dit finalement que si ce courtisan imbu de lui-même ne l’importunait pas pendant une semaine au bas mot, elle y gagnerait finalement au change.
« Je dois être une bien vilaine personne pour me réjouir de “l’infortune” d’un prétendant… Si seulement Phile avait été témoin… je suis persuadée qu’il se serait enorgueilli du geste… Gauchement il m’aurait soufflé que ce n’est ni loyal, ni royal, mais secrètement… il aurait exulté. Tiens d’ailleurs, où est-il celui-là ? Trop embesognée par la succession d’événements, j’en vint à manquer son absence… Et lui qui ne manquerait de telles parties, même pour tout l’or du palais… ».
En effet, décontenancée de ne compter son brave sigisbée parmi la troupe de sept, Sérina alla trouver réponse auprès de son père. Ce dernier, plus en arrière bavardait avec le duc sur un ton léger.
— Mais puisque je vous dis qu’un mécréant le demeurera… Par quel miracle renierait-il sa nature ? Privé d’éducation, comment s’élève-t-on ? Perdu dans ses contemplations, se remémorant une scène encore fraîche de violence, son voisin objecta.
— Permettez-moi de vous contredire, mais il arrive parfois que ce « mécréant » fasse bien plus de dégâts que ne le suggère son patronyme…
— Soit… mais trêve de politique… Figurez-vous que l’on me conta, et ce pas plus tard que ce matin,
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que vous fûtes fort occupé durant la nuit… entama le roi sur un air de confidence.
— Humpf… sachez Julius que tout homme doit savoir s’occuper, et ce même après le coucher du soleil, rétorqua le duc, certain de son bon droit.
— Haha, là je vous reconnais mon bon Fernand ! Même durant notre jeunesse vous étiez de loin le plus actif de nous deux ! Sur quelle pauvre créature jetâtes-vous votre dévolu ce coup-ci ? enchaîna le souverain, le pressant davantage.
— « Quelle ? » Je crois que vous faites fausse route mon bon ami. Et puis qui donc vous narra ces âneries bonnes à dormir debout ?
— Des racontars de femmes de chambre… vous savez-ce que c’est après tout, précisa le monarque tout en se tordant de rire.
— Et bah voyez-vous ça… toutes les mêmes je vous assure, soupira le duc en levant les yeux au ciel.
— Allons mon brave, vous n’allez quand… Oh mais qui-vois-je, notre formidable archère nous fe-rait-elle don de sa présence ? s’écria le roi en saisis-sant le portrait d’une Sérina allant à leur rencontre.
Désarçonnée et manquant tout juste de l’être, la princesse ne savait que répliquer face à l’attitude de son paternel. Le surprendre se conduire ainsi et sur un sujet aussi cru lui était rare.
« Réprimer par la violence l’affront d’un noble est délictueux, mais galéjer de la sorte est un acquis
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de bon cœur, voilà un jugement bien biaisé mon très cher père… », jugea silencieusement la jeune femme, les joues rosies par sa jeunesse.
— Ahem… Père, savez-vous où se trouve Phile ? Je ne l’ai aperçu de toute le semaine et le voir ici en défaut ne lui ressemble guère.
— Phile ? Ah oui, l’ancien chef de la Garde, se remémora le roi en se grattant le menton duquel pointait une poignée de dissidents cendrés.
— « Ancien » ?? M’enfin que voulez-vous dire ?!
— Comme bien d’autres avant lui, il fut démis de ses fonctions et est désormais affecté à une garnison postée à notre frontière sud, aux portes de Milori.
— La frontière sud ? Celle à la lisière de la forêt Mont Suie ? Celle où nul n’en revient jamais ? Celle où des barbare en foule les terres ?! s’époumona Sérina au bord de la crise de panique.
— Il paraît oui, mais il ne faut pas croire tout ce que l’on raconte en temps de guerre, et surtout lors-que l’on dépeint la sauvagerie de l’ennemi… mur-mura le roi à peine audible.
Les yeux dans le vague, il regrettait déjà son acte de tantôt. Alpaguer sa fille ne fit que précipiter sa fin. Justement, cette dernière, insatisfaite des maigres réponses glanées, revint à la charge.
— Et Annie, Téa, Mino ? Que vont-ils devenir ?
— En hommage aux bons et loyaux services ren-dus par cet homme, sa famille ainsi que ses descen-
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dants de lignée directe résideront au palais pour trois générations.
— Mais pourquoi l’avoir flanqué dehors ? Un chevalier intègre délivrant un labeur admirable, n’était-ce donc point suffisant pour vous ? plaida Sérina, contenant difficilement ses larmes.
— Il a failli à sa mission première, chose impar-donnable pour un soldat digne de ce nom, et doit donc en payer le prix ! assena le monarque, imper-méable au plaidoyer de sa fille.
— Mais… sanglota la princesse.
— Il suffit ! rugit le roi sur les nerfs. Puis, se massant péniblement les tempes, il exhala un bon coup. Quelques respirations plus tard, il sor-tit d’une sacoche un papier froissé. Le regardant pensivement, un soupir plus tard il le lui tendit.
— Il m’a cependant supplié de te remettre ce pli, sa dernière volonté avant de partir pour Milori.
Dans une lenteur infinie, Sérina accepta la ba-fouille. Les mains tremblantes, elle caressa une écri-ture aux caractères excessivement serrés et aux ma-juscules appuyées, traits si distinctifs de la plume de Phile. Combien de fois ironisa-t-elle sur la calligra-phie miniature de ce garde au grand cœur ? Toute-fois, à sa vue, le sourire se mua en une moue éplorée.
À l’encre d’un noir profond figurait l’ultime
salut d’un compagnon, un adieu silencieux, un aure-voir de papier…
Gwendal CLAUDEL

Princesse,
Aujourd’hui maRque Mon dernIer jour
en tant que capitaine de LA Garde royAle. J’aurais soUhaité vous voiR davantagE granDir et assister à la naissancE d’une reiNe aimée de ses sujets, et pOur qui elle Se battra de toute son âme. Qu’importe ce qU’autrui ArgueRa, vous n’êTes en rIEn ResponSable de mon infortune. Je suis Et resterai le seUl à blâmer pour mon impair.
Néanmoins , l’hommE égoïSte que je
Suis vous adrEsse ici une humble Requête, aurIez-vous le cœur de veilleR sur AnniE eT Les Enfants ? Je ne sais quEls toUrments s’abattront sur eux Demain, Et je Ne souhaite les savOir enTRe de mauvaisEs mains.
Je m’en vais poUr une lointaine Con-
trée et je prie pour que vous ne partiez à ma recHErchE. Ma destinAtion est semée d’embûches et n’est point un teRraIn où unE pRincesse sAlirait SEs robeS. Je vOus en conjUre et pour voTre bien… oubliEz-nouS.
Longue vIe à la famille royale.
PhilE.
L a griffe du spadassin
S’armant de courage, lettres après lettres, la
princesse pénétra le sens du billet. Ce qu’elle y devi-na lui laissa un goût amer et une envie de rendre tripes et boyaux. Son émotion fut telle qu’elle en humidifia un contenu avide. Ainsi, une discrète pluie salée venait s’écraser entre les lignes manus-crites et en estompait la clarté. Néanmoins, les yeux embués, entre hoquets et tremblements, Sérina par-vint au bout de son supplice.
« Il est vraiment parti… Phile s’en est allé… pour ne plus jamais revenir… », se lamentait-elle, complètement sonnée par l’abrupt de la nouvelle. Ne tenant plus sur sa monture, il lui semblait que son monde s’écroulait autour d’elle. Ne sachant plus distinguer le haut du bas et la gauche de la droite, elle faillit à plusieurs reprises choir de Polichon.
Heureusement, le roi, s’attendant à une telle
réaction, la réceptionna à chaque fois.
Sur le visage du souverain, un bref éclat de remords parut. Les intarissables sanglots, les timides convulsions, et les longs cheveux emmêlés drapant un triste spectacle lui soutirèrent une moue contrite.
Tout à coup, sans nul avertissement, un des comtes sonna le cor.
Pôôôôôôô !
Un long souffle, grave, marqua l’amorce des festivités. Galvanisé par l’appel de leur cavaliers, les
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destriers s’impatientèrent et renâclèrent nerveuse-ment. Lâchant des petits cris d’excitation la troupe de comtes s’élança au galop. Plus en retrait le duc et son fils maintenait l’écart avec le trio de tête.
Cependant, pour Sérina, ce coup de corne ne se fendit d’aucun plaisir. En cet instant, seuls retentis-saient les lourds adieux d’un bon ami dont l’échappée blessera.
« Phile, pourquoi ? ».
L a griffe du spadassin
a
Chapitre III

Croche-pattes dans l’arène
Dans les souterrains du palais, la veille.
— Humpf… Toi, leader ? Laisse moi rire… Si on t’suit c’est sûr qu’on finira tous par y passer, ricana un adolescent de dix-neuf ans à la voix nasillarde.
— Ferme-la Cid, j’ai pas le temps de jouer avec toi, rétorqua Grinn excédé.
— « Jouer avec moi » ?! Attends d’voir q’je…
— Ça suffit vous deux, on arrivera à rien si l’on ne s’entend pas sur c’coup-là, intervint sèchement Béa en donnant une claque derrière la tête à la paire se chamaillant.
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A près la soudaine remontrance de la jeune femme, Cid, se mordit si fort la langue que du sang coula de son menton. Ses yeux, injectés de sang se tournèrent vers la cause de l’offense, mais si ce n’est un regard assas-sin, il en resta là. Conscient que la situation jouait en sa défaveur, il préféra remettre l’affront à une pro-chaine fois.
Constatant le rapatriement de l’ordre dans les
consciences, Béa se fendit d’un pâle sourire et se tourna vers Grinn. Ce dernier, la remerciant d’un signe de tête, poursuivit son explication.
— Ahem… Au cas où vous ne l’auriez pas re-marqué, ce monstre est un alpha des montagnes, un empereur dans sa catégorie, j’ai nommé le loup des Pics Enneigés. Même si je ne sais encore comment ils mirent la main sur un tel spécimen, la condition première pour s’en procurer un est de braver la forêt interdite et les hordes de bêtes sauvages successives vous assaillant. De surcroît, pour pimenter les choses, cette espèce a la particularité de régner sur un vaste territoire et de développer au fur et à me-sure de sa croissance des techniques de chasse de plus en plus complexes. Bref, vous l’aurez compris, il est bien plus fort et plus intelligent que ses congé-nères…
— Mais alors… on est fichus ? l’interpella Pat, incapable de taire ses tremblements.
L a griffe du spadassin
— Justement, c’est bien là notre veine. Bien qu’il soit plus malin et endurant que ceux auxquels l’on nous mesura jusqu’à présent, il demeure néanmoins deux points sur lesquels nous pouvons nous ap-puyer : son inexpérience, et notre environnement.
Ainsi, sous les mirettes grandes ouvertes de ses compagnons, Grinn leur détailla les spécificités de ce géant et la façon de le vaincre. Selon lui, la jeunesse de la bête, en raison de sa « faible » taille, constituait sans nul doute leur plus grande fortune. En sus de ce point, l’arène leur offrait un terrain propice au mou-vement. En effet, ici, feuillus, conifères, comme flo-cons, ne les obstrueront dans leurs propres ma-nœuvres et perception du malfaisant.
Assurément, se mesurer à un loup des Pics Enneigés dans son environnement naturel équivau-drait à un suicide, mais ces deux éléments susmen-tionnés, lorsque mis bout à bout, leur laissaient en-trapercevoir un soupçon d’espoir.
— …alors voici pourquoi la seule manière d’en venir à bout est de le prendre en tenaille de l’accabler de toutes parts. Cependant, si l’on ne fait pas preuve d’un minimum de coordination, comme Cid nous l’a fait « délicatement » remarqué, nous passerons tous l’arme à gauche, analysa Grinn d’un ton lourd de sens.
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— « À gauche » ? Mais chuis gaucher, ! J’fais…
— Pas maintenant Pat, c’est juste une expression, le stoppa Grinn en lui intimant le silence.
— Tout ça c’est bien beau, mais qui jouera l’appât, toi ? Moi ? remarqua un Cid revanchard en haussant l’un de ses délicats sourcils, accentuant d’autant plus l’allure efféminée de son portrait. Fronçant les siens, l’adolescent au casque corbeau et au teint de craie acquiesça.
— Exact, pour divertir l’attention de la bête et que celle-ci dévoile ses cartes, il nous faudra des leurres. Puisque tout ça est mon idée, j’irai en pre-mier. Pour ce qui est de l’ordre après mon passage, je vous laisse vous débrouiller, mais à une condition… Sully ferme la marche, acheva-t-il en regardant un à un les visages mortifiés des ces camarades.
« Il doit forcément avoir un plan en tête pour s’proposer d’la sorte… Je n’sais pas encore l’quel, mais j’le trouverai », se jura Doigts-de-fée en tritu-rant sa bille de plomb.
« Hehe, ça commence à être intéressant », se réjouissait Béa qui troqua son masque d’apeurée pour celui de l’enjouée.
« Chais pas c’que tu prépares l’ami… Mais j’ai comme l’impression que tout c’cirque sent l’sapin », pressentait un Pat tracassé.
« Chef m’avait mis en garde contre lui et m’avait d’mandé d’l’épier. Que disait-il sur lui ? Ah
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oui, “que c’est une recrue intéressante et toujours pleine de surprises ”, ou une remarque du genre… », se rappelait Mit sur la défensive.
« Grinn, ne fait rien de trop risqué… Monsieur ou Madame là-haut, faites qu’il ne lui arrive rien », se répétait Sully, les mains jointes en signe de prière.
« Si seulement t’pouvais nous faire l’honneur d’laisser tes guêtres… », songèrent Pansu, Raf, et Cid à l’unisson, un sourire mauvais sur la figure. Fait divers, lorsque le rictus des uns, animés par la haine prêtaient au pas de recul, celui du dernier éveillait le ridicule. Assurément, qu’une aussi jolie figure s’adonne à de tels débordement avait de quoi susci-ter le sourire. Toutefois, de cette vérité, nul n’y ac-corda son attention.
Finalement, le groupe des neuf restants décida de miser leur destin sur un lancer de dés. Doigts-de-fée, aussi bon à crocheter les serrures qu’à truquer sa chance, prêta ses cubes à six faces. La règle était simple, le plus grand nombre l’emportait.
Finalement, la disposition, de la tête à la queue, se présentait comme suit : Grinn, Béa, Pansu, Raf, Doigts-de-fée, Pat, Mit, Cid, et enfin Sully. Naturel-lement, la manœuvre enchantait ceux en bout de file, et agaçait ceux à l’avant. Que le hasard s’y connais-sait en matière de cruauté…
*
Gwendal CLAUDEL
Durant toute cette aparté qui ne dura pas plus de cinq minutes, l’alpha s’était assis sur son derrière et attendait patiemment que ces petits êtres fragiles finissent de concocter leur stratégie. Habituée à ces manèges au goût de déjà-vu, la bête les observait d’un œil distrait. Un soupçon d’ivresse transparais-sait de ses pupilles brillant tels des saphirs.
Enfin l’enfièvrement du combat le prendra tout
entier ! Enfin il se défoulera pleinement ! Enfin il arrêtera de rogner des os de bétail dans une cellule froide et sans lumière ! Enfin il les troquera contre ceux de naïfs à l’inénarrable bêtise !
Frémissant d’excitation, lui s’impatientait déjà
de constater de ses propres yeux ce que ses invités lui réserveront. En outre, au fond de lui, il espérait que leur prestation lave l’embarras que la précédente bande de malhabiles généra pour le genre animal…
En effet, ce n’était point une première pour ce
loup au pelage de neige. Régulièrement sollicité pour de tels événements, sa bestialité ravissait. Après tout, celui-ci n’était autre que la mascotte de l’hôte de la soirée, son chien favori !
Ses services, lorsque rendus en présence de prisonniers de guerres ou vauriens du même sang, fournissaient aux conviés un divertissement sans nul égal à la capitale. Assurément, une rixe entre hommes et bêtes dans de sanglantes confrontations délassait bien davantage qu’une banale mise à mort sur l’échafaud !
L a griffe du spadassin
Parfois, quelques bâillements endormis s’échappaient de sa gueule et exposaient à chacun deux rangées de crocs étincelants. Sa queue, se ba-lançaient de bâbord à tribord dans un rythme capti-vant ceux s’attardant sur son ballet. Parmi ces der-niers, les deux individus aux costumes autrement plus riches que leurs pairs, guettaient fébrilement le passage des secondes. Eux aussi avaient hâte que sonne le clairon du massacre. Ainsi, prenant leur mal en patience, tous deux tapaient du doigt sur leur accoudoir en acajou.
Tout à coup, le regard décidé de neuf paires d’yeux se braquèrent au centre de l’arène, là où sié-geait le maître de ces lieux. Ce dernier, levant pres-tement le museau, grogna de satisfaction.
« Enfin mes chétifs jouets s’entendirent sur une futile manœuvre… Enfin, ils fonceront tête baissée tels des barbares… Enfin je pourrai m’amuser… », pensait-il tout en se pourléchant les babines.
Stimulé par la philosophie d’un sang qui ne
tarderait à ruisseler abondamment et à l’allégresse en découlant, l’alpha ne put s’empêcher de saliver. La conception même de s’adonner à ce qui le rendait animal faisait naître en lui un feu qu’il ne se permet-trait jamais d’étouffer. En outre, sa soif du flot car-min était telle que, toutes griffes dehors, il grattait inconsciemment le plancher de sable.
Gwendal CLAUDEL
Railleur, mais néanmoins déglutissant péni-blement, Pat commenta sur le bestial spectacle.
— C’est moi ou j’ai comme l’impression qu’il a hâte qu’on s’mette sur la paire l’caniche ?
— J’ai bien peur que oui… murmura Grinn, peu rassuré par l’entrain de leur « compagnon de jeu ».
— Allez au boulot tout l’monde, Grinn on t’suit ! s’exclama Béa en forçant un sourire, dans l’optique de remonter le moral des troupes.
Insufflant profondément, les yeux rivés sur lui, Grinn chérissait ces derniers instants de calme pré-cédant la tourmente. Un brin élégiaque, il divagua entre soupirs et vaillance.
« Ah… Je vous jure, dans quoi encore me suis-je embarqué ce coup-ci ? Cette promesse de vœu à exaucer… vu comment on se tue à la tâche… l’autre bougre de Chef à intérêt à tenir parole ! Ah… Que dirait Violette si elle me voyait ainsi… luttant chaque jour pour ma survie et à peine capable de le faire convenablement… J’espère que Père et Mère la traite comme il se doit… Si jamais je laisse mes houseaux face à ce monstre, faisons au moins en sorte de rendre un spectacle digne de ce nom », se motiva Grinn, dague au poing et dispensant ses dernières instructions.
— Bon alors, tout le monde a compris ? Je m’élance et vous autres le plantez. Béa prendra ma suite, puis ce sera au tour de Pansu, et ainsi de suite.
L a griffe du spadassin
La règle est simple, abattre par tous moyens ce clé-bard des montagnes !
« …en espérant qu’il tombe avant que Sully n’intervienne… », songea-t-il dans la foulée.
Puis, balayant d’un œil valeureux les com-plexions du petit peloton, l’adolescent nota les airs résolus de ses camarades de fortune. Tour à tour, malgré quelques réticences pour une poignée de dissidents, ceux-ci hochèrent la tête en signe d’approbation.
Enfin, Grinn, sur le ton du théâtre convia ses affidés à emprunter le sentier du condamné.
— Mesdames et messieurs… que la fête com-mence !
*
Dans une formation en éventail, tel un seul homme, les effrontés s’élancèrent au devant d’un péril que peu braveraient. L’arme blanche fièrement brandie, un détachement de huit jeunes âmes talon-na un Grinn assumant sa promesse de tantôt.
Hurlant sauvagement pour certains et pleurni-chant pour d’autres, la bande d’innocents se rua sur le loup qui n’avait pas bougé d’un poil de sa posi-tion. Ce dernier, de plus en plus transporté par l’échauffourée à venir, chargea lui aussi et réduisit donc la courte distance le séparant du bataillon des
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neufs candides. En seulement quelques bonds, la bête atteignit un Grinn au premier plan.
Gnak !
Avec un claquement sec, l’alpha mordit l’air.
En effet, la cible de son offensive effectua un bon sur le côté et déjoua de fait son intention ! Esquivant de justesse la première attaque, Grinn jura sur le pré-sent pétrin.
« Parbleu ! Il n’a rien à voir avec les malins des plaines ! Il s’en est vraiment fallu de peu… Pitié dites-moi que les autres réussiront à le blesser… », espérait-il en constatant les retombées de son mor-ceau de bravoure.
Emporté dans son élan, le rusé se présenta à portée de dagues du reste des gladiateurs !
Schlak ! Schlak !
Deux lames pénétrèrent sa chair ! Dans un effort coordonné et méritant, Béa et Doigts-de-fée profitèrent de la négligence de leur adversaire pour lui infliger de sérieux dommages. Les autres, situés au travers de la course du mauvais, ne purent que battre en retraite.
Pour la première confrontation, deux traînées de sang épousèrent la surface dorée ! Par ce fait
L a griffe du spadassin
d’armes, une lueur d’espérance germa dans les pru-nelles des damnés.
Consterné par l’adresse des ces proies, le loup
jeta un coup d’œil à ces nouvelles plaies. De timides gerbes vermeilles jaillissaient de son flanc gauche et de sa patte droite. Bien que superficielles et soignées pour la prochaine lune, ces fraîches déconvenues suffirent à la bête pour toiser ces impudents d’une tout autre manière. Singulièrement, cette percée dans sa défense lui intima de ne plus considérer comme du bétails ces êtres, qui ne lui semblaient d’ailleurs plus si malingres et transis par la peur.
Effectivement, revigorés de voir leur opération couronnée de succès, la bande d’orphelins retrouva une confiance jadis emprisonnée dans l’invincibilité de la créature. Désormais, plutôt que de se glorifier du titre de « sacrifié », celui de « bourreau » émer-geait peu à peu dans les consciences.
— Haha… Voici-là tout c‘que l’toutou des col-lines a à nous offrir ? persifla Cid, passant un coup de langue sur sa lame, prêt à en découdre.
— C’est du neuf contre un… En moins de deux il rampera à nos pieds… poursuivit Pansu, imitant gauchement son chef.
Perché sur son trône, le mystérieux duc mar-monna des propos intelligibles à son associé couvert d’argent des doigts jusqu’aux oreilles.
Gwendal CLAUDEL
— Les pauvres petits… ils n’ont encore rien vu… enfin le rideau peut se lever, acheva l’homme à la bague d’or avec un sinistre sourire, dissimulé der-rière un masque aux sombres plumes.
Pour seule répartie, son homologue opina et reporta son attention sur les neufs humains combat-tant la bête… Se grattant nerveusement le bras comme si victime d’un mal le rongeant, celui-ci ne commenta pas plus la scène.
Toutefois, les membres de l’assemblée, à
l’écoute des dires du maître du jeu frémirent. En proie à une euphorie sans nom, ceux-ci reprenaient vie et s’agitaient dans tous les sens, incapables de se tenir droit sur leur siège.
*
En contrebas, la lutte allait bon train. Au début, la stratégie élaborée rencontra un franc succès et permit à la troupe de garnements de prendre l’ascendant. Cependant, l’acquis d’hier n’est que le requis d’aujourd’hui. Sous le constat d’un Grinn désemparé, l’efficacité redoutable des premiers as-sauts se mua progressivement en une litanie d’échecs cuisants. Non point que les langues de mé-tal s’émoussèrent entre-temps, disons plutôt que le malfaisant s’adapta à la rythmique de la danse.
En effet, depuis que Doigts-de-fée endossa sa charge, les occurrences où le fil d’une lame caressait
L a griffe du spadassin
un poil animal se faisaient tristement éparses. Pour magnifier un tableau déjà terni par l’amer du revers, les attaques successives de l’animal gagnaient en perniciosité. Plus vicieuses, rapides, réfléchies, ces coups de griffes et crocs constituaient autant de me-naces auxquels les blancs-becs devaient se garder.
Bien que déplaisant pour les moujingues, ce phénomène n’avait rien d’exceptionnel, et charpen-tait d’autant plus le caractère noble et capable des loups des Pics Enneigés. Bien qu’habitués à s’amuser avec des hardes d’herbivores, ceux-ci n’en restaient pas moins des êtres doués d’une ingéniosité rivali-sant presque avec celle des humains ! Leurs tactiques de chasse en meute ou bien leur adaptabilité hors-norme en étaient de criards exemples !
Par conséquent, et ce naturellement en dépit de la bonne volonté témoignée par tout un chacun, le cours de la bataille penchait désormais en faveur de la bête, adepte et friandes de ses mêlées dans l’arène.
— Grinn, qu’est-ce qu’on fait ? Nos charges n’prennent plus et c’t’à peine si nos feintes l’bernent encore… se plaignit Mit, se massant une épaule en-dolorie des suites d’une pirouette mal exécutée.
— Mit a raison, continuer d’la sorte nous f’ra q’gagner du temps… haleta Béa, nouant un morceau de tissu autour de sa cuisse pour ralentir un flot in-carnat s’en échappant.
Gwendal CLAUDEL
Exhalant lourdement, Grinn porta son jugement.
— On poursuit. Quel autre choix avons-nous ? Courir comme des dératés jusqu’à perdre haleine ? S’offrir en pâture les bras en croix, priant le secours des dieux ? Pris au piège comme des rats, le seul moyen de s’en sortir est de se serrer les coudes et de mordre aussi fort que possible. S’il nous faut cavaler et agiter nos poignards jusqu’à notre mort, alors ainsi soit-il…
Même si pour ses compagnons de traverse son profil brillait de témérité, il n’empêche que l’adolescent tremblait de l’intérieur. Non seulement les choses se présentaient d’une funeste manière, mais en plus l’ordre de passage défilait imperturba-blement.
« Et Sully qui ne tardera pas à se risquer auprès du rusé… j’ai comme un mauvais pressentiment. Déjà que depuis tout à l’heure elle ne fit que se prendre les pattes dans les siennes et cumuler les cabrioles… Qu’en sera-t-il lorsque le temps d’éluder fuira lui-aussi ? ».
Point tous dupes, certains décelèrent le jeu d’acteur de l’adolescent. Notant la réelle déconfiture de leur commandant de fortune, Doigts-de-fée no-tamment soupira intimement.
« Ah c’que j’ai horreur de m’flanquer d’bons à rien… J’aurais dû prendre les d’vants… Pourquoi
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m’suis-je coltiné c’ramassis d’minables… Voilà pourquoi en solitaire tout va si mieux… Plus d’incompétents… plus d’tracas… ».
Dans un tout autre registre, Mit, familier du naturel de Grinn, louait plutôt l’effort porté au moral de la bande. En effet, derrière cette bravade, le fait est que maintenir une certaine cohésion dans cette passe requérait davantage qu’une simple appétence pour les joutes armées. Ainsi contemplatif, le favori de Chef, aux cheveux longs comme les blés et rete-nus par un lacet de tissu, observait en retrait le re-cueillement de leur meneur.
Penseur, sous une poignée de regards sou-cieux, Grinn réfléchissait à un nouveau plan à même de terrasser leur opposant. Toutefois, après s’être creusé la tête et retourné la controverses sous tous les angles, nul stratagème miracle ne jaillit.
Pour la toute première fois, l’adolescent était à
sec dans le domaine des arts militaires. Bien que d’ordinaire concevoir des tactiques élaborées pour parvenir à ses fins ne lui faisaient défaut, force est de constater qu’en cette heure ce don perdit de son om-nipotence.
« Fichtre ! C’est pas Dieu possible ! Il doit for-cément y avoir une solution à tout ce bazar ?? C’est au tour de Cid à présent… Sully est la prochaine… ». De plus en plus confondu et avec une anxiété crois-sante pour la blondinette, Grinn se résolut à user
Gwendal CLAUDEL
d’une hasardeuse réponse à son indécision : deman-der conseil à son luron préféré.
— Eh, Pat, une idée ?
— …
Ce dernier, trop fatigué pour lui souffler un brin de savoir, se contenta d’un « non » de la tête.
Malgré des attentes dans cet instant critique, Pat ne fut d’aucun secours. Haussant les épaules afin de chasser cet éclat de contrariété, Grinn se reconcen-tra sur la présente tâche : chasser la bête. Courant en abaissant son centre de gravité au maximum, Cid se mesura à la bestialité d’un prédateur au sanguinaire incontesté.
Fort du retour d’expérience des précédentes
confrontations, une manœuvre s’était d’ores et déjà ancrée dans son esprit. Néanmoins, malgré toute son introspection, le jeune garçon priait secrètement pour que celle-ci porte ses fruits et trompe l’alpha.
Se sauvegardant in extremis d’un coup de patte s’abattant sur sa trajectoire, « Face d’courtisane » glissa les pieds en avant sous le corps d’un loup ici leurré. Ainsi, sans une égratignure, Cid s’en sortit indemne, permettant à ses acolytes de jouir des retombées de l’acrobatie. Toutefois, et comme bien des instances auparavant, nulle percée dans le poil de la bête ne récompensa la prise de risques.
L a griffe du spadassin
*
« Au suivant désormais… Et c’est Sully qui s’y colle… Peut-être devrais-je… », songeait Grinn, bi-lieux du sort de sa protégée. Cependant, avant qu’il ne se propose pour prendre la place du tendron, ce dernier s’avança bravement. Dague en main, malgré une poigne encore tremblotante, la fillette de huit ans d’âge montrait une façade téméraire. Sans con-teste, ses cheveux en cascades bouclés et recouverts de poussière ainsi que sa robe tachetée de pourpres soupçons lui conféraient une figure guerrière, presque sauvage.
Pour les attentifs ne conservant qu’un portrait
effarouché et rougissant du danger, pareille démons-tration surprit bigrement. L’angelot de tantôt troqua ses ailes et son instrument pour l’arme et son jaseran.
Mêmement époustouflé, Grinn jugea qu’il lui valait mieux rester en retrait et observer le déroulé de la scène.
« Ne forge-t-on point les plus belles pièces dans les fournaises les plus intenses ? Peut-être que cette épreuve l’endurcira et la forcera à montrer des dents… ».
L’adolescent, sans s’en rendre compte, adopta
une posture identique vis-à-vis de la fête des damnés que l’homme qu’il haïssait le plus. « Endurcir », voi-
Gwendal CLAUDEL
ci-là un terme jadis employé1 aux prémices de cette célébration.
Néanmoins, en dépit de cette vérité, Grinn ne s’y attarda point davantage et se concentra exclusi-vement sur le duel entre Sully et l’alpha.
*
L’animal, dès lors rodé à ces manœuvres suc-
cessives, étudia patiemment son présent belligérant. De faible stature et à l’apparence autrement plus fragile que les candidats précédents, tel s’offrait le nouveau candide.
En outre, tandis que ses camarades chargèrent avec fougue, cette petite chose se contentait d’approcher pas à pas. Point né de la dernière pluie, et familier de ce comportement, le loup se gaussa intérieurement. Pour les spectateurs, seul un gro-gnement de dépit exprima leur émotion.
Constatant promptement que quelque chose clochait avec la bambine haute comme trois pommes, Grinn, juste dans son dos, la pressa d’accélérer la cadence.
— Sully il faut courir maintenant. Une fois qu’il arrive proche de toi, vire sur la gauche ou la droite pour…
1 La dague de l’orphelin, partie 1, page 154.
L a griffe du spadassin
Soudain, décidant de mettre à terme à ce face-à-face ridicule, l’alpha fondit sur son adversaire ! De ses pattes musclées, il éclipsa les quelques dizaines de mètres entre lui et le groupe de neuf.
Toutefois, en dépit de l’imminence du danger
et les ultimes conseils de Grinn, la jeune Sully restait de marbre, complètement pétrifiée. Bien que la lo-gique aurait voulu qu’elle aussi fonce au devant des hostilités, la réalité était tout autre. Non point stimu-lée par la criticité de l’instant, la paralysie la prit tout entière.
— Sully…? Sully !? la urgea Grinn, désormais à son flanc et lui intimant de réagir.
La petite fille, si vaillante et emplie de har-diesse trente secondes auparavant, n’affichait plus qu’un visage livide, nu de toute vie. Aussi blanche qu’un fantôme, la lèvre inférieure pincée, elle ne grognait pas le moindre son.
La gamine si joviale dans la charrette qui les conduisit en ce lieu, semblait là se satisfaire d’embrasser immobile une sombre destinée. La mort, voilà ce qui l’attendait si nul sursaut d’orgueil ne daignait rejoindre la partie. Telle une coquille vide, Sully se laissait balancer au gré des vents de la fatali-té, complètement indifférente du drame se jouant.
Même obéir sagement aux directives ordon-nées lui faisait présentement défaut ! Rien à en ti-
Gwendal CLAUDEL
rer… si ce n’est une présence se consolant du rôle de figurant inanimé.
— Bon sang Sully !! Il arrive !! beugla Grinn, ob-servant avec une inquiétude croissante l’intrigue de ce cauchemar.
— …
Malgré les appels véhéments et répétés de l’adolescent, l’apostrophée ne bougea pas d’un pouce. Contemplant fixement les courbes bestiales ondulant et se rapprochant de sa position, la fillette exhala longuement. Las de ces manèges privés de fortunes et empreints d’une futilité sans nom, la petite baissa les bras.
De surcroît, la vue de cet insupportable émis-saire des montagnes faisait écho avec le dénouement de la seconde épreuve et l’annihilation totale de ses congénères. Ainsi impuissante, Sully confia sa der-nière bénédiction au garçon taciturne et au brun gourmand l’accompagnant.
« Dommage, j’aurais passé du bon temps avec eux… Ils étaient rigolos… », se disait-elle en fermant les yeux, avec cette pensée de ne jamais les rouvrir.
De son côté, Grinn, voyant pertinemment que la transie ne se mettrait en branle si nul ne la forçait, se décida à intervenir. Risquant de pâtir de l’exercice, il opta pour une retraite tactique. Lui sai-
L a griffe du spadassin
sissant violemment le poignet, il l’attira contre lui d’un coup sec ! Au même moment, le sanguinaire piqua sur le duo.
Swoosh !!
Déferlant pareille à une vague emportant tout sur son passage, l’alpha manifesta une fois encore ses aptitudes naturelles pour la lutte armée. Dans ses griffes, un lambeau de tunique flottait encore, animé par la soudaineté de l’attaque.
Grimaçant de douleur, Grinn réprima un hur-lement. Un feu atroce se propageait de son épaule droite et s’étendait de la base du tronc jusqu’à celle du cou. Effectivement, les crochets du rusé s’enfoncèrent d’un bon centimètre dans sa chair et le gratifièrent de deux imposantes entailles. Dans des gerbes continus, un sang rubis s’écrasa en contrebas. Avec un « Ploc-ploc » sonnant divinement doux aux oreilles de l’alpha, la cible de son ire se vidait peu à peu de son humeur vitale.
Le minois de Sully, sur le trajectoire de ces projections, hérita de cette largesse incarnate. Le contact avec ce liquide chaud et poisseux la fit subi-tement sortir de sa transe.
Prenant tout à coup conscience de sa présence dans le monde des vivants, hébétée, elle inspecta son
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environnement. Levant les yeux, elle surprit avec horreur la blessure de son gardien. L’habit de ce dernier, en plus de se présenter infirme, ne suppor-tait déjà plus le brusque afflux carmin.
Ne sachant vraiment plus que faire et dans le désespoir le plus total, Sully pleurnicha. Des larmes perlèrent ainsi sur le coin de ses paupières et lavè-rent partiellement les taches grenat situées en péri-phérie. À moitié étranglée par l’écœurement de ce poignant coup de théâtre, elle balbutia.
— Je… Snif… Grinn… Pardonne-moi… Je vou-lais pas… Snif… Je devrais mieux…
Ce dernier l’interrompit. Ce n’était sûrement pas le moment de céder à l’abattement, et encore moins celui dédié aux geignements et à l’apitoiement. S’y abandonner ne les conduirait qu’à leur perte, et ça… hors de question ! Le plus dur restait encore à accomplir, triompher de cette ma-chine à tuer !
Pour la rassurer, il lui tapota gentiment la tête et lui jura de veiller sur elle quoi qu’il arrivait.
— Alors c’est d’accord ? Promis, croix de bras, croix de fer, si je mens, je vais en enfer, assura-t-il en se fendant d’un pâle sourire.
« Aller en enfer ? Misère, mais qu’est-ce que je lui débite comme sornettes ? L’enfer… nous sommes
L a griffe du spadassin
déjà en plein dedans… », pensait-il tout en se gar-dant bien de lui confier cette réplique.
— Mais… et ton bobo ? À cause de moi tu… commença la jeune innocente en pointant du doigt la plaie sanguinolente.
— Ah ça ? Cette égratignure ? Humpf… Pareille broutille ne vaut pas même une mention. De plus, en guérissant, celle-ci laissera sur son passage une cica-trice de tous les diables ! Tous les hommes, et les vrais j’entends, les collectionnent car les donzelles en sont dingues !
Bien que la blondinette ne perçut tout le bon sens de la déclame, il n’empêche que cette remarque eut le don de détendre une atmosphère pesante et de remettre d’aplomb une âme jadis égarée.
— Eh oh vous deux !? C’pas bientôt fini c’cirque ? J’voudrais bien lâcher une p’tite larmichette mais j’ai comme qui dirait les mains prises… Y’en a qui s’battent contre un loup j’vous signale ! les sermonna une Béa haletante.
— On arrive… la rasséréna Grinn en bandant son épaule droite au moyen d’un carré de tissu gardé pour ces occasions.
Puis, se tournant vers son angelot dès lors res-suscité, il le nantit d’un clin d’œil.
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— Alors petite chipie… on y retourne ?
*
Une rotation plus tard, les orphelins, exténués et au bord de la rupture, ne possédaient la force d’âme de remettre le couvert. Voilà une demi-heure qu’ils cavalaient comme des lapins. Même si Dadet était pour le moment l’unique défunt de la bande, le pressentiment qu’un autre le rejoindrait croissait. Exhortés par cette désagréable sensation, tout en fuyant les assauts du malin, les galopins établirent un conseil d’urgence.
— Bon, ça ne peut plus durer, des idées ? de-manda Grinn entre tracas et supplice.
— C’est foutu, on a aucune issue pour sortir d’ce bourbier ! Bon sang d’bois ! pesta Mit en s’arrachant les cheveux.
— On a qu’à tenter l’tout pour l’tout ! s’écria une Béa farouche, ne souhaitant rendre les armes avant de les avoir pleinement employées. Toujours aussi gouailleur, même dans des moments comme celui-là, Cid satirisa.
— Et comment qu’on fait la maligne ? On a d’jà tout tenté ? Lui foncer d’ssus : c’est la mort assurée. L’prendre en t’naille : merci Grinn… mais inefficace. L’épuiser en courant comme des idiots : on s’fatiguera les premiers…
Fidèle à son poste, Pansu s’empressa de prendre sa suite.
L a griffe du spadassin
— Ouais Cid a raison… Comment qu’on fait Ma-dame Je-sais-tout ?
Les sourcils froncés, malgré son déplaisir, Grinn se ralliait au jugement du garçon au visage efféminé.
« Nous ne sommes de taille… Tout ça n’est qu’une vaste mascarade… Que faire ? Voilà une fameuse controverse l’ami… ».
Comme pour faire écho à son indécision, Béa répondit au duo.
— Eh bien… j’chais pas… avoua-t-elle en bais-sant les yeux, tel un chiot dépité.
Un lourd silence s’ensuivit, ponctué de gro-
gnements sourds lâchés par un loup au cœur de son amusement, et des cris de douleur de ses élus. Gra-duellement, l’idée de se jeter une bonne fois pour toute dans la gueule du monstre et d’abréger sa propre misère ne paraissait plus si insensée. Avec les plaies s’accumulant et les forces s’échappant, les mentalités évoluèrent au sein du peloton. En effet, à quoi bon poursuivre une partie où tirées sont les cartes et jetés sont les dés ?
L’alpha, se complaisant dans sa supériorité et
forçant ses jouets à détaler encore et encore sans pour autant les incapaciter au point de stopper leur galop, était conscient que la partie touchait à sa fin.
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La jeunesse de ses proies perdait de sa superbe et s’amollissait au fil des tours d’arène. L’heure d’y mettre un terme se dessinait !
Soudain, Raf, qui s’était subrepticement glissé
derrière Sully, lui décocha un sournois croche-pattes.
« Une gêneuse doublée d’une inapte en moins… et une perte pour c’foutu Grinn », songea-t-il, ravi de sa petite vengeance. Des jours durant il endura l’humiliation portée à son nom. Des jours durant il guetta une opportunité digne de son amer-tume. Tout à coup, lorsque celle-ci ce présenta aussi belle qu’un rayon de printemps, l’hésitation laissa place à l’exécution !
S’étalant de tout son long, Sully en perdit son
coutelas. Encore sonnée par son trébuchement et plus tout à fait lucide, elle se releva péniblement. Enfin, sur le point de reprendre sa course, elle re-marqua que ses compagnons avaient cessé de se carapater, et la regardaient désolés, comme si…
L a griffe du spadassin
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Chapitre IV

Dagues et griffes
L’arène, non loin d’une fillette aux boucles d’or…
B lasé de ce petit jeu et désireux d’en éveil-ler le meurtre, l’alpha bondit et atteignit une Sully abasourdie. Se plantant devant elle, il la toisa orgueilleusement.
Pour le seconde fois, l’enfant apprécia le main-tien altier de la bête des neiges. Son poitrail se soule-vant et s’abaissant au rythme de ses respirations, ses griffes pénétrant le plancher de l’arène, sa queue ondulant telle une lueur de chandelle un soir
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d’orage, ses yeux d’un azuré renversant et concur-rençant l’éclat du saphir.
Étourdie par son étude, elle soupira.
« Qu’il est beau… sa fourrure doit être douce… ». Perdue dans un songe bien loin du mo-ment présent, la blondinette semblait s’être détachée de cette course-poursuite mortelle et laissait libre-cours à une imagination fortuite.
Admirant le poil de la bête, elle passa sa main dans cette toison immaculée et en savoura le carac-tère soyeux. Bien qu’à celle-ci fut mêlé du sang de provenances multiples0 ainsi que du sable s’y étant rattaché, la petite s’en fichait éperdument. Seule-ment, trop absorbée par cet instant de tendresse, elle ne perçut la patte avant gauche, toutes griffes de-hors, et se levant dans une lenteur inexorable.
Les autres, eux, bien au fait de la situation, entrevoyaient déjà la conclusion de cette action. Cer-tains l’accueillaient de bon cœur, tandis que d’autres la redoutaient. Un murmure d’excitation parcourut les spectateurs masqués et ceux-ci se permirent de converser entre eux quant au destin de la gamine.
À l’opposé, Grinn, autrement moins passionné
par la tournure des événements, réalisa qu’il était sans doute déjà trop tard pour la tirer de ce mauvais pas.
— Noooooooon !!!! brama-t-il en accourant au devant du danger.
L a griffe du spadassin
Se retournant, et pour une raison lui échap-pant, Sully vit dans une mollesse étonnante ses envi-rons. Grinn les cheveux au vent et braillant comme un forcené, Pat derrière lui et l’invectivant pour qu’il se calme et ne tente rien de stupide, Béa regardant d’un œil noir Cid et sa clique, Doigts-de-fée secouant doucement la tête, Mit l’observant fixement, Cid échangeant une blague avec Pansu, Raf se frottant les mains…
S’attardant sur le portrait de son gardien et
heureuse qu’il vienne à sa rescousse pour l’arracher des griffes du monstre des contes, Sully sourit. Une risette d’une candeur inégalée dévoila ses quelques quenottes encore point totalement formées.
Ainsi, d’un éclat franc, dénué de malice, elle récompensa l’altruisme et la témérité de cet adoles-cent qui lui offrit l’hospitalité sans jamais rien de-mander en retour, sans jamais poser une question dont autrui exigerait satisfaction : « Pourquoi diantre une fille de nobles finirait-elle dans ce trou à rats ? ».
Il y eut tant de choses qu’elle brûlait de confier
à ce garçon taciturne. Cependant, avec la fête des damnés, aucun prétexte lui permettant de vider son sac ne se présenta.
« Maintenant… ça n’a plus d’importance… ».
Bien que tournant toujours le dos au loup et ne sachant exactement ce qui se tramait derrière son regard, la fillette ne nécessitait d’explication. Les
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réactions et les yeux de chacun lui dépeignaient déjà avec couleurs sa triste posture.
Livrant ses adieux, une ultime fois, les lèvres de la jeune fille s’entrouvrirent pour délivrer un message adressé… à Grinn ? Pat ? à d’anciens com-pagnons ? à elle-même ? À vrai dire, nul ne le savait.
— Au revoir… C’est mieux ainsi… Ce jour-là… jamais je n’aurais dû y réchapper…
À peine eut-elle le temps d’apposer un point final sur sa pensée qu’une patte jeta une vague de froid sur sa conscience éprouvée. Dans une lueur froide, métallique, l’alpha abattit sa pleine puissance et faucha une nouvelle vie, une parmi d’autres dans une existence dédiée à la chasse.
Presque immédiatement, le corps inanimé de la gamine aux boucles d’or s’écroula au pieds du sour-nois. Là chut l’ange du ciel et avec lui l’innocence d’une âme sincère. Dans la main du tendron, tenait une touffe de poils aussi blanc que les lys, qu’elle agrippait fermement comme si elle craignait que l’au-delà ne la prive de cette présence.
En outre, face contre terre, nul ne vit le sourire qu’elle décochait à l’arène, hoirie d’un désir tu d’absoudre des peines… qu’une franche risette pourrait exaucer.
La pureté de la martyre sembla d’ailleurs
même plaire grandement à l’alpha qui se léchait
L a griffe du spadassin
avidement les crochets, encore dégoulinants d’un liquide grenat. En effet, se félicitant de son geste et de son adresse, lui goûtait goulûment cette offrande disposée et ne souhaitait en perdre ne serait-ce qu’une seule goutte.
Au cœur de l’arène, un autre partageait son
allégresse, Raf. Exultant de joie, mais tâchant de le déguiser au mieux, le voleur en herbe applaudissait sa présence d’esprit pour le « malheureux » croche-pattes et les conséquences « terribles » de ce dernier. Assurément, les aboutissants de la manœuvre le satisfirent amplement et dépassèrent ses attentes. Pour dire, le tragique du sacrifice, l’émut presque !
« Hehehe… Si j’avais su plus tôt, j’n’aurais pas attendu aussi longtemps… Bref, c’qui est fait est fait… Voyons comment c’t’assassin d’Grinn va réa-gir… ».
Comblé, le frère de feu Filou se délectait du contrecoup de son plan et regardait Grinn se ruer sur l’ennemi comme un sauvage.
« Hahaha ! D’mieux en mieux ! Voilà qu’il s’en va la r’joindre ! Il perd la boule l’pauvre. Cours, cours, cours mon mignon ! T’n’auras qu’à nous don-ner d’ses nouvelles d’puis là-haut ! ».
*
Faisant fi de la prudence comme des conven-tions, Grinn en un éclair dompta sa peur de l’alpha et se résolut à apporter le fin mot de cette histoire.
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Dans une rage folle, c’était à peine s’il savait où le menaient ses pas. Un bourdonnement résonnait dans sa tête et l’empêchait de penser clairement.
De surcroît, nonobstant la violence de la scène animale, une découverte le laissa coi. Le dos de sa protégée, qu’elle camouflait toujours avec une sur-prenante assiduité, en cette heure s’exposait aux yeux des curieux. De larges zébrures, encore fraîches pour la plupart couvraient ce dernier. Bien que mince, frêle, cette âme vécut de toute vraisemblance les horreurs d’une véreuse conscience.
« Le contremaître ! C’te raclure ! ». Jetant un regard à gauche, sur l’assemblée de fidèles s’égosillant gaiement du frais sacrifice, l’adolescent crut d’ailleurs reconnaître le rictus mauvais d’un gros bonhomme assis au premier rang et une paire de binocles sur le masque.
Dans son esprit, un unique ordre écrit en lettres de sang paraissait : « tuer ». Tuer jusqu’à étancher complètement la haine qu’il vouait à son monde. Tuer tout ce qui se dresserait sur son pas-sage. Coïncidence, un alpha des montagnes s’offrait généreusement, prêt à accueillir les fruits de son œuvre.
De fait, l’inconscient mettrait désormais un
point d’honneur à rayer de la surface de la Terre toutes traces de l’adversaire qu’on lui présentait. Plus un poil, plus un os, rien, excepté le néant. Sa
L a griffe du spadassin
soif de représailles était telle que celle-ci occulta même les appels véhéments de son ami de toujours.
Dans une bulle à l’abri de forces extérieures, Grinn s’était replié. Seul son cœur martelant dans sa poitrine et des hourras distants d’une foule en liesse perçaient cette sourde cacophonie. Complètement détaché, il n’avait que faire des répercussions de sa sotte décision et acceptait de bon cœur l’issue de la rixe, aussi funeste soit-elle.
« Allez mon vieux, c’est l’heure de se réveil-ler… Que disait Béa tout à l’heure ? Ah oui… “jouer le tout pour le tout”… Je crois qu’il serait temps de mettre ça en pratique… », se murmura-t-il d’un ton morne.
Bien qu’en son for intérieur un calme frigide,
presque sépulcral l’habitait, à l’extérieur la scène rendue était tout autre. Hurlant à la mort, dague en main et chargeant en courant de toutes ses forces, voici-là la vision qu’autrui détenait de l’accablé. As-surément, pour ces témoins, l’état mental du meneur du bataillon n’était au beau fixe…
Pat, ignorant le contraste notable entre l’apparence et la conscience de son partenaire, crai-gnait que ce dernier ne galope à sa perte.
— Bon sang d’bonsoir, mais quand t’arrêt’ras-tu ?! Fais-d’mi-tour ! vociféra-t-il en prenant la suite de son pendant.
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L’alpha, de son côté, réalisant que sa petite
mise en scène eut l’effet escompté, se détourna de sa seconde victime et porta son attention sur son tout nouveau jouet, venu pour en découdre.
« Une fois qu’un petit être tombe, les autres ne tardent jamais vraiment à réclamer leur dû… », se figurait-il en ronronnant d’agrément.
Puis, montrant les crocs en signe d’avertissement, le loup des Pics Enneigés se jeta sur le petit homme suicidaire.
Seulement, à la surprise de l’alpha, le sauvage
ne se comportait point comme escompté.
« Il était fourbu de fatigue et chancelant il y a tout juste deux minutes… Comment a-t-il la force de se dresser devant moi et de faire jeu égal… Non me surpasser même ! Serait-ce le panache de la dé-tresse ? Ses ultimes forces massées dans l’espoir de me vaincre ? », s’interrogeait l’animal.
Effectivement, ferraillant comme un beau diable, Grinn réussissait à infliger de lourdes bles-sures au sournois qui ne cessait de lâcher des séries de cris plaintifs ici et là. Avec une virtuosité digne des plus grands épéistes, l’adolescent livrait un com-bat pour le moins époustouflant.
Certes les coups se rendaient copieusement entre les deux camps, mais l’un d’eux se parait tout de même du statut d’empereur des toundras ! Jamais un enfant ne devrait pouvoir hisser sa barbarie à
L a griffe du spadassin
celle d’une bête, et pourtant… sous les regards émerveillés d’une assistance défaite, l’impossible survenait.
Toujours dans un état second, entre conscience et inconscience, Grinn, la vue troublée par les larmes et le sang, parvenait à atteindre sa cible. Sans relâche l’adolescent assenait une volée d’entailles à la bête dès lors reléguée au simple rang de défouloir. Avec une précision chirurgicale, il délivrait de sa lame le salut d’une âme en peine.
« Œil pour œil, dent pour dent, ne dit-on pas ? », soutenait-il entre deux assauts.
Ainsi, délivrant de copieuses galanteries à celui qui réduisit son amie au silence éternel, Grinn se mouvait autour du malfaisant dans une danse mor-telle.
Schlak ! Taillade au poitrail ! Schlak ! La patte arrière gauche rendue boiteuse… Schlak ! Au tour du pelage de s’empourprer !
Sans discontinuer, s’enchaînèrent les coups
d’estoc qui firent presque battre en retraite un alpha stupéfait. Perdant du terrain et prenant peu à peu ses distances avec cet humain le menaçant de son fer, le rusé ne savait plus où donner de la tête. Il la secoua de gauche à droite, comme pour se débarrasser d’un mauvais rêve.
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Seulement, rouvrant les yeux, rien ne changea. La tête penchée sur le côté, les bras le long du corps, la tunique tachetée, et marchant lentement, son compétiteur se rapprochait inexorablement, le dé-fiant de faire de même. De ses prunelles charbons, le garçon le toisait d’un regard glacial, tout comme il le fit auparavant en jugeant la petite.
Pour le loup, ce petit être, désormais plus bourreau qu’humain, réveilla en lui une crainte sourde, celle qu’éprouve le bétail lorsque point le museau du sanguinaire. Même pour l’assemblée, distinguer le chasseur du chassé n’était plus une banale affaire d’ordre naturel. Autant quelques mi-nutes auparavant l’ADN établit clairement les rôles, autant maintenant, point aisé que de les attribuer sans remords. Un grain de sable venait de se loger dans l’engrenage d’un mécanisme bien rodé, et celui-ci se nommait Grinn Lesteure !
Sentant que les vents tournaient en sa défa-veur, l’alpha se déchaîna violemment dans une tem-pête de griffes et de crocs acérés. Lui-aussi désor-mais luttait corps et âme pour sa survie. Pressentant que ce malingre individu signerait sa perte s’il ne le prenait au sérieux, l’animal pénétra pour de bon la bataille. Destinés à déchiqueter son opposant de la plus crue des manières, ses attaques s’enchaînèrent dans un flot tout juste perceptible à l’œil nu.
L a griffe du spadassin
Enfoncés dans leur siège, les masqués plis-saient les yeux afin de capter l’enchaînement de coups portés. Bien à l’écart des tourments du rusé et de son ire, ces gentilhommes se félicitaient d’être né du bon côté et de n’avoir à raisonner en d’aussi âpres termes avec la bête. Certains s’épongeaient le front au moyen d’un carré de tissu, d’autres réprimaient un tremblement à la vue de la sauvagerie exposée. Toutefois, tous ici présents partageaient une vérité, celle de ne pouvoir se détacher de cette vive querelle entre un loup et un représentant du genre humain !
— Père ? Pensez-vous que ce mécréant en sortira vainqueur ? demanda anxieusement l’individu aux boucles d’argent tout en se frottant ardemment le bras gauche.
— Humpf… “vainqueur” dis-tu ? Allons ne sois pas ridicule et regarde de plus près… rétorqua sûr de lui l’homme à la chevalière d’or.
En contrebas, contenant difficilement la souf-france brûlant la moindre parcelle de sa peau, Grinn croisait toujours le fer avec une créature à l’endurance démesurée.
« Mais c’est pas Dieu possible ! C’est à peine si je lui inflige un coup qu’il m’en renvoie deux plus tordus ! Jamais il ne s’épuise à s’agiter de la sorte ?! Dis donc, ça a du bon d’être un caniche… », songeait l’adolescent en redoublant d’allant.
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Ignorant les plaies s’accumulant et imbibant
des pieds à la tête sa tenue, Grinn persévérait dans sa folie et se livrait tout entier à cette lutte acharnée. N’apposant pas même un regard aux lacérations adjugées par l’alpha, il dédiait le peu de concentra-tion restant à l’extermination de ce dernier, en hom-mage à une proche défunte.
Ainsi, les yeux injectés de sang et les cheveux plaqués en arrière, l’orphelin s’adonnait à cette bal-lade mortelle où le moindre faux pas symboliserait la chute finale de son acte.
*
À cet instant précis, l’ensemble des membres
de l’assistance s’était levé et assistait à une scène défiant l’entendement. Un gamin d’une simple quin-zaine d’années se battait bec-et-ongles pour une sur-vie qui ne semblait pourtant pas même lui tenir à cœur. Son maniement du coutelas souleva d’ailleurs une poignée de louanges de la part de bretteurs usés à la discipline.
Certes au début l’on attribua au hasard l’ascendant qu’il tenait. Seulement, lorsque le défi s’empare de la logique, s’inclinent les sceptiques ! Ici, dans cette arène où coulent larmes de sel et sang de vie, la bonne fortune ne surgit point. À l’inverse, le talent, lui, émerge.
L a griffe du spadassin
Bien que certains se découvrent une âme de gladiateur lorsque le devoir ou les circonstances l’exigent, pareilles occurrences où l’on transcende momentanément son statut ne courent les rues ! Ces nobles et bourgeois, trop habitués à fréquenter la haute société, ne comprendront jamais vraiment les traverses endurées par les pouilleux qu’ils qualifient comme tels, et de fait, ne se représenteront jamais pleinement le concept. Par conséquent, pour eux, cet éclat de furie n’était rien d’autre qu’un sursaut d’orgueil et de désespoir.
Toutefois, pour les compagnons de Grinn, l’étonnement était tout autre. L’émerveillement, lui, se dorait d’un rayon d’espérance.
En effet, entrevoyant dans le jeu de lame la garantie d’un lendemain, ceux-ci recouvraient peu à peu foi dans une croyance abandonnée. Tous excepté Pat firent une croix sur le nom de l’éploré chargeant la bête. Non point que nul ne croyait en lui, seule-ment un alpha restait un alpha, aussi juvénile soit-il.
De surcroît, si s’engager dans un duel en un contre un relevait d’un acte de l’érudit, il y aurait belle lurette que l’escrime se serait achevée. Sur ce point, depuis les cieux, Dadet pouvait sûrement d’ailleurs en témoigner…
Néanmoins, en n’en déplaise au bon sens, les
galopins découvraient avec effarement une nouvelle
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facette de ce garçon suicidaire. À croire que les prouesses guerrières du jeune homme combatif leur étaient totalement étrangères ! Ne bougeant pas d’un pouce, comme par peur de briser le déroulé de la joute, ceux-ci restaient campés sur place, trop médu-sés par la scène rendue.
Même Cid, d’ordinaire bavard comme une pie,
gardait pour lui ses âpres commentaires.
L’imitant dans son mutisme, Béa, les lèvres
serrées, priait pour que l’homme triomphe de ce combat acharné.
Tout aussi impressionné que ses camarades par l’enthousiasme du taciturne de la troupe qu’il eut toujours sous-estimé, Doigts-de-fée lâcha un siffle-ment d’approbation.
« Pfiou… Si l’on m’avait dit qu’il était aussi rustre, peut-être aurais-je dû…? Bah qu’importe, il l’apprendra bien tôt ou tard… ».
Pat, les yeux embués par l’émotion le saisis-
sant, hésitait à épauler son ami dont il ne voyait plus que le dos nu, autrement plus ensanglanté qu’à l’accoutumée. Même une rude volée de coups de fouets grassement délivrée par le contremaître n’atteignait qu’une fraction du châtiment nanti.
« Si je montre ne serait-ce qu’un centimètre carré de peau, je suis certain de faire mes adieux dans la foulée… », se disait-il à contrecœur. Son im-puissance lui faisait serrer les dents si fort que l’on entendait des craquement. De ses poings serrés,
L a griffe du spadassin
s’exposaient ses jointures aussi blanches que de la porcelaine. Maudissant son incompétence, les mots lui manquaient pour décrire ce supplice qu’était d’assister à la joute de son compère.
« Pitié Grinn, c’est vraiment pas l’moment d’jouer à l’imbécile… On s’était juré “à la vie à la mort” c’soir-là… Quoi qu’il puisse nous arriver… Humpf, et pourtant, r’gardez-moi défendre c’te promesse… », se lamentait-il, quinaud. Tout en se flagellant pour sa médiocrité, Pat suppliait avec fer-veur les cieux d’épargner son ami. S’adressant pieu-sement à toutes les divinités de son répertoire, il fit vœu de religion dès l’instant où cette idée le traver-sa.
« Si je n’peux lui être d’aucun secours, alors q’les dieux intercèdent en ma faveur… Et si jamais c’lascar ressort vivant de c’te bazar, c’est décidé, j’rentre dans les ordres !, » s’était-il juré, subitement résolu et la larme à l’œil.
*
Schlak ! Schlak ! Toujours dans un rythme ef-fréné, Grinn et l’alpha se livraient les derniers coups d’un duel atteignant son apogée. L’un usait de ses griffes et de ses crocs pour achever la frêle créature le défiant, tandis que l’autre, munie d’une courte dague, la brandissait vaillamment dans l’optimisme que le morceau de fer pénètre l’épaisse défense d’un adversaire déchaîné.
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Tout à coup, le loup feinta une attaque sur la droite ! Grinn, plus tout à fait capable de discerner le vrai du faux dans cet élan de sauvagerie, se précipita sur l’occasion et réagit en conséquence. Sautant sur la gauche dans l’optique d’atteindre le flanc de la bête et de lui délivrer une atteinte fatale, Grinn tom-ba ainsi dans le piège du rusé.
Pas peu fier d’avoir berné cet humain, l’alpha
mit alors son plan à exécution. Plantant alors ses griffes dans le sable, il se stoppa net dans son élan. Ouvrant la gueule en grand et levant la patte, l’animal se prépara à cueillir l’impudent.
Grinn, réalisant que trop tardivement la portée de son geste, voulut faire marche arrière. Cependant, en amont, au travers d’une habile manœuvre, son opposant s’était assuré de sceller son chemin de re-traite. Par conséquent, une seule et unique option s’offrait à l’adolescent, se dresser face au roi des montagnes.
Seulement, bien que jusqu’à présent Grinn
n’affronta son opposant que dans un duel entre dague et griffes ou dague et crocs, ici, la situation différait des confrontations habituelles. En effet, il lui fallait batailler contre deux menaces simultanées !
Conscient que s’il se présentait de la sorte il ne
connaîtrait qu’une fin peu enviable, l’adolescent réfléchit afin de remédier à la situation. Soudain, une fraction de seconde plus, tard, un éclair d’intelligence surgit dans son esprit.
L a griffe du spadassin
Achevant sa roulade au pied de l’alpha il saisit
de sa main gauche une poignée de sable qu’il lança au museau du mauvais. Ne s’attendant à une telle réaction de sa proie, le malin ne put esquiver à temps ce coup traître et rugit de douleur.
Au même moment, de sa main droite, le garçon réceptionna l’offensive de ce dernier.
Clang ! Sous la force de l’impact, Grinn en lâ-cha son arme et voltigea à plusieurs mètres. Le bras engourdi par la collision, il s’écrasa dans un nuage de poussière. Sous les vivats d’une foule ovationnant les retombées de cette confrontation et avide de cou-ronner son champion, l’arénaire contemplait le pla-fond de l’arène.
À bouts de forces, désormais, peu lui importait de poursuivre cette compétition ridicule.
« À quoi bon se voir décerner les lauriers du conquérant si c’est pour vivre dans la honte et le regret une fois l’euphorie plus qu’un lointain souve-nir… Pat… Sully… Violette… je suis désolé… Ce duel est au-dessus de mes forces… ». Fermant les yeux, il soupira.
*
À quelques pas de là, l’alpha, enragé qu’un
vaurien le prenne de court dans une combine aussi lâche, s’approcha en boîtant du corps de l’effronté.
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Ce dernier, allongé de tout son long, ne s’offusqua point de cette soudaine proximité.
Que ce soit les relents pestilentiels, ou la bave dégoulinant de cette mâchoire démesurée, le jeune homme n’en avait cure.
Le regardant fixement, Grinn n’exsudait pas
une once de rancœur ou d’animosité à l’encontre de la bête. Non pas que sa haine se volatilisa, mais plu-tôt qu’il ne possédait plus l’énergie nécessaire pour musarder en démonstrations émotionnelles. C’est à peine s’il pouvait encore lever le petit doigt !
Puis une fois certain que cet humain ne lui réserverait plus aucune surprise, l’alpha éleva une nouvelle fois sa patte. Sur le point d’apposer sa si-gnature, le rusé regarda une dernière fois le visage de celui qui le menaça brièvement. Bien qu’à ses pieds et dans une position plus que précaire, la bête admirait néanmoins avec quelle fougue il se battit.
Tout à coup, l’adolescent se redressa d’un coup
et tendit le bras. Peu inquiet, l’animal n’empêcha son geste.
« Possède-t-il un autre tour dans son sac ? Non impossible… Humpf… Les poings de ces choses fragiles chatouillent… Comment désarmé pourrait-il me nuire ? », se demandait-il en commandant à ses griffes de fondre sur leur cible.
Toutefois, quel ne fut son saisissement de se voir incapable de réaliser cette simple action. Bais-
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sant le museau, il ne remarqua rien d’anormal. Sou-dain, un éclat capta son attention. Du coin de l’œil gauche il constata qu’une dague était fichée jusqu’au manche à la base de son cou.
« Comment diable a-t-il ?! Quand…?! ». Incré-dule, la bête ne savait comment les choses tournèrent ainsi. La figure de sa proie était à sa merci… Son arme sur le sable et bien loin de là… En quête de réponse, rassemblant ses dernières forces, l’alpha inclina le museau pour reluquer celui qui eut l’audace de se mesurer à lui.
Dans les yeux du petit être, une résolution sans pareille brûlait. Une indomptable arrogance et une soif de victoire que même sa propre mort ne saurait ébranler.
« Alors voici donc la cause de ma fin… ».
L’orgueil que le malfaisant perçut à cet instant
lui suffit pour comprendre l’origine de sa défaite. Lui, le fier et noble loup des Pics Enneigés s’inclinait face à la ténacité de l’homme et de son lignage.
Une dernière fois, tout comme celle qu’il eut
occis précédemment, il livra ses adieux à cette terre qui donnait tout autant qu’elle reprenait. Levant les yeux au ciel, de ses grands yeux bleus il cherchait désespérément le scintillement si caractéristique des étoiles couvrant la voûte céleste, patrie de ses an-cêtres. Dans ses derniers instants, il ne guignait après
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l’errance éternelle, le condamnant à partager les pas de ceux foulant le sol. Lui désirait rejoindre ses frères et sœurs dans les hauts pâturages, là où la désinvol-ture des foulées égalent celle de leur conscience.
Perdu dans sa contemplation, il tenta de hurler une ultime fois avant de saluer ses congénères. Ce-pendant, seul un grognement étranglé fit écho avec sa fierté d’avoir livré pareille joute.
« Dans ma brève existence en ce lieu, j’ai livré moult combats. Durant ce laps de temps, j’ai cherché un guerrier que je pouvais qualifier comme tel. Petit homme, sache que tu en es de loin le plus digne. Digne de ma révérence… ».
Et c’est ainsi qu’il s’éteignit.
S’écroulant pesamment, il chut au pied de celui
qui le terrassa. Excepté le bruit de sa bascule, rien ne troubla le silence pesant qui s’installa. L’arène s’était tue. Nul n’osait respirer, par crainte de perturber cette messe presque religieuse et étouffante d’omnipotence.
Tout fut trop rapide. La collision, l’envol, le retournement de situation, rien de tout ça n’avait de sens aux yeux et aux oreilles des ébahis. Toutefois, la vérité se présentait aussi clairement qu’un nez au milieu de la figure : l’homme triompha du mal in-carné.
L a griffe du spadassin
Aujourd’hui le roi de ce lieu clos paya son tri-
but. En cette journée, le petit favori du duc, acquis par le « généreux » don d’incommensurables vies humaines trouva la mort. Aussi difficile à avaler qu’était ce constat pour les esprits cartésiens férus de géométrie, la dépouille du rusé attestait de ce bilan.
— Noooooon ! glapit le voisin du duc, se refusant à une conclusion défiant toute logique. Levé d’indignation, et secouant la tête de gauche à droite, ce dernier injuria l’impudent pour son mérite.
— Sois maudit, gredin !! Voleur tu le payeras !! La posture inanimée et l’impuissance manifeste du glorieux gladiateur l’enhardirent à prendre les de-vants.
— Gardes ! Que l’on m’apporte sa tête !
Confus, une poignée d’indécis pénétra à l’arène
et approcha la silhouette d’un conquérant au port altier malgré son inaction. Au même moment, bon-dissant du banc des spectateurs, un homme trapu aux cheveux poivre et sel s’interposa.
— Eh, là… Un Kof ! …contrat est un contrat…
— Comment osez-vous ?! Père, faites…! Com-mença le jeune impatient, se grattant toujours fu-rieusement le bras gauche.
CLAC !
— Silence imbécile ! le rabroua le supplié.
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Puis, gonflant également les rangs des hommes guidés par la philosophie du naturel, atterré, l’éminent ne put contenir sa rogne.
— Humpf… La fête est terminée ! Rentrez chez vous jeunes gens ! rugit-il de sa voix grave, plus hargneuse qu’à l’accoutumée.
Sans demander leur reste, dans un léger bruis-sement, les spectateurs déguerpirent. À l’unisson, ceux-ci s’empressèrent de quitter les lieux avant de se mettre à dos l’éminent personnage. Néanmoins, malgré toutes leurs précautions pour se faire aussi réservés que possible, quelques gloussements et discussions enflammées de la part de ces fidèles colorèrent le calme sommé.
De surcroît, l’arène, théâtre d’un dénouement pour le moins surprenant, les avait déjà comblé et n’avait plus rien à leur offrir, si ce n’est la fureur d’un hôte en deuil. Par conséquent, nul besoin d’atermoyer davantage !
Grinn, complètement ignorant de l’altercation éclair entre la haute bourgeoisie et son supérieur, évoluait dans un état second. Étendu au beau milieu de cette plaine sablée, il contemplait d’un œil scruta-teur le plafond aussi sombre que le cœur du respon-sable de ce jeu macabre.
« Que regardait-il là-haut ? Que diable recher-chait-il si mélancolique ? Le paradis ? Une âme qu’il
L a griffe du spadassin
souhaitait retrouver ? Le pardon de ses victimes ? ». Ne trouvant de réponses satisfaisantes à ses interro-gations, l’adolescent se concentra plutôt sur son état.
De ses plaies béantes jaillissaient encore d’impressionnantes gerbes de sang s’unissant avec celle de son trophée. Singulièrement, même après son trépas, celui-ci laissait une trace de son passage, sanglante et froide de toute chaleur. Pataugeant dans une mare vermeille, Grinn se riait éperdument de l’odeur nauséabonde s’en dégageant.
Inspectant sa main droite, il caressa tendre-ment la lame de Sully qu’il ramassa tantôt lors de sa culbute.
« Heureusement que je l’ai vue au dernier moment. Utilisant le sable comme diversion, je l’ai dupé en lui faisant croire que cette poignée de grains du désert était mon objectif principal… Puis, la glis-sant dans ma tunique, je n’ai eu qu’à attendre le bon moment pour dévoiler mon atout… Il s’en est fallu d’un cheveu… mais je l’ai fait… ».
Pour être tout à fait honnête, Grinn hésita à l’employer… Certes il eut détenu une carte capable de renverser le cours de cette histoire, cependant, s’en servir ne fut point toujours clairement établi… En effet, à un moment donnée, l’idée de cesser toute résistance s’imposa. Seulement, la posture hautaine et le coup final du champion du duc remanièrent son
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opinion. Interprétant la conduite de l’alpha comme un affront personnel, il lui fut donc tout aussi naturel que de s’en aller le laver, et ce de la plus sauvage des manières.
Puis, tombant à genoux dans une flaque aux allures de coquelicot, la tête baissée, les bras suppor-tant encore faiblement son poids, Grinn pleurait à chaudes larmes. Incapable de taire l’émotion l’enserrant, il laissa libre cours à sa frustration, sa haine, et son chagrin.
Plongé dans sa douleur, il n’oublia pas
l’identité de celle à qui il devait sans doute encore la vie, et pour qui il la risqua volontiers.
« Sully… que penses-tu de ce ballet que je t’ai dédié…? N’était-ce pas… magnifique ? Tu peux désormais reposer paisiblement… Il n’a a plus de méchants loups à corriger… Je veillerai à protéger ton nom… alors sois tranquille… ».
Sur ce, il s’effondra lui-aussi, aux côtés de son
ennemi. En cet instant, homme et bête formèrent un curieux tableau qui s’imprima profondément dans la rétines des témoins de ce saisissant coup de pinceau.
L a griffe du spadassin
a
Chapitre V

Mélancolie d’un lendemain
Anniversaire de la princesse Sérina : J-32. Dans les rues de la cité, une heure plus tard.
D ans une pénombre à brouiller les vues, réveillé par les cahots, Grinn rouvrit pé-niblement les yeux. Un mal de crâne lan-cinant lui soutira un gémissement.
« Raaah ma tête, mais pourquoi ai-je aussi mal ? Je ne me suis pas cogné contre un mur aux dernières nouvelles… si ? Quoique le reste du corps n’est pas franchement dans un meilleur état… », se plaignait-il en tentant de faire bouger ses muscles.
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En effet, à peine eut-il tenté de remuer les or-teils qu’une douleur terrible le saisit tout entier. Comme une morsure, cet éclair de souffrance le rap-pela à l’ordre.
« Alors ça c’est la meilleur… Capable d’abattre un loup des Pics Enneigés, mais impuissant face au contrecoup qu’apporte ce dernier… ».
L’impression qu’un feu inondait la moindre
particule de son être l’enserrait et lui faisait presque regretter d’avoir livré combat dans une méthode aussi orpheline de sens que la raison de leur venue à l’arène.
« Pourquoi nous mettre dans un tel pétrin… Ce cirque ressemblait davantage à une mise à mort qu’à un simple test pour les recrues… Chef était-il sous la contrainte ? Forcé d’obéir aux ordre de ce duc…? Il me faudra creuser et mener ma petite enquête… Et si…? Aïïe ! ».
Se tournant les méninges afin de se composer une explication rationnelle au sujet de la seconde épreuve, Grinn oublia momentanément l’élancement à la caboche le rongeant depuis son réveil. Toutefois, celle-ci le rattrapa promptement pour son impru-dence.
Grinçant des dents il gémit de nouveau. S’agitant dans son supplice, il ne fit qu’exacerber la torture étant sienne. Ainsi, de ses lèvres aussi pâles qu’un fantôme, s’arracha une piteuse plainte. Ce
L a griffe du spadassin
sursaut de vie n’échappa d’ailleurs pas à Pat qui se précipita au chevet de son ami.
— Ça y est mon vieux ? T’es enfin réveillé ?! Faut croire qu’ils t’ont rud’ment bien rafistolé là-bas… Heureus’ment q’Chef était là, sans lui tu s’rais en-core à t’vider d’ton sang à l’heure qu’il est… Tu sais q’tu m’as fais une d’ces peurs bleues là-bas… T’sais, j’ai bien cru que… sanglotait-il, trop étranglé par l’émotion pour finir sa phrase.
— Ne… Kof ! Kof ! …t’inquiètes pas… À la vie… Kof ! …comme à la mort… articula difficilement Grinn d’une voix pâteuse.
— T’veux quek’chose à manger ? J’ai pt’être en-core deux-trois biscuits dans mes poches en fouillant bien… s’enquerra Pat doté d’un altruisme sans nom. Bien que défait de pointer du doigt une gourde d’eau aux côté de son luron, Grinn réussit toutefois à énoncer sa soif.
— De… l’eau…
— « Dodo » ? T’veux t’reposer ? Ah ça j’peux compren… commença Pat.
— Pas « dodo », mais « de l’e-a-u » triple buse, l’interrompit sèchement Béa en accentuant bien chaque syllabe.
Sidéré que sa déesse fasse irruption de la sorte, Pat poussa un petit cri de surprise et se plaqua contre les parois boisées de la charrette, filant droit vers leur repaire.
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— Bé… Bé… Béa ?? Que…? Que…?
Levant les yeux au ciel devant la réaction dis-proportionnée de ce brun joufflu qui ne cessait de la courtiser encore et encore, l’adolescente aux yeux émeraude rejoignit le duo de garçons une gourde pleine à la main.
— Tiens bois. C’n’est sans doute pas l’eau des plus claires ni des plus goûtues… mais ça f’ra l’affaire… annonça-t-elle en lui tendant l’objet de sa demande.
Les secondes passèrent, et Béa, toujours figée dans son geste ne comprenait la cause du caractère hiératique de l’invalide.
— Bah quoi ? T’en veux plus ? Si c’est comme ça j’la range… prévint-elle, prête à tourner les talons.
« Bizarre, bien qu’il ne bouge ou ne parle pas, ses yeux restent glués sur la gourde. Serait-il…? », se figurait Béa aux portes d’une déduction cohérente. Soudain, se frappant le front, Pat arriva à la même conclusion.
— Ah oui, mais que suis-je sot… Il ne peut même plus remuer un muscle…
— Et ça tu n’pouvais pas t’en souvenir plus tôt ?! s’exclama-t-elle tout en tâchant de ne pas le faire trop fort, par peur de s’attirer les foudres du cocher.
— Plus « tôt » ? Humpf… j’l’ai compris avant toi d’abord, la nargua-t-il, faisant fi de sa timidité mala-
L a griffe du spadassin
dive à proximité de cette orpheline aux cheveux bouclés et aux discrètes éphélides.
— Non mais laisse-moi rire, t’es à ses côtés d’puis tout à l’heure, ça aurait dû t’sauter à la figure ! ar-gua-t-elle.
— Tiens M’dame Je-sais-tout, peut-on savoir
pourquoi vous nous épiez d’puis « tout à l’heure » ? l’interrogea-t-il en reprenant ses propres dires.
— Vous « épier », mais je… s’empourpra Béa.
— « Écouter les conversations d’autrui est impoli et témoigne d’un clair manque de considération », ça c’est Grinn qui m’l’a dit un jour quand j’étais au confessionnal, l’arrêta Pat en croisant les bras et fei-gnant l’indignation.
— …
De son côté, la gorge plus sèche que jamais, Grinn soupira.
« Mais je vais vraiment finir par croire que j’ai fait quelque chose de terrible dans une autre vie pour me coltiner ces deux lascars… Y’a pas à dire… ça pour faire la paire, ils font la paire… ».
Se demandant bien quand est-ce qu’on lui li-vrera son calice, il toussota légèrement. Pat repre-nant ses esprits, arracha la gourde des mains de la jeune femme. Outrée, celle-ci protesta.
— Eh là, c’est moi qui…
— T’veux quand même pas lui donner à boire… si ? lui demanda-t-il en faisant les gros yeux.
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Rouge pivoine, Béa baissa la tête et ne pipa mot.
— Un choix judicieux… Bon à nous deux, ouvre grand la bouche et fait « aah », ordonna Pat, mimant la drôle de gestuelle des docteurs de la capitale.
S’exécutant, Grinn se prépara à accueillir
l’offrande. Un arrière-goût âcre accompagnait le breuvage, mais ce détail lui passait bien au-dessus. Seule la propriétés du liquide lui importait. Assuré-ment, dans son état, le confort n’était que second.
*
Pat, notant que son ami reprenait quelques couleurs malgré le faible éclairage de l’habitacle, s’enthousiasma.
— Super ! D’main t’seras r’mis sur pied !
— Andouille, il arrive d’jà à peine à aligner deux mots… ironisa Béa, la tête entre mains. Dédaignant l’intervention de la rabat-joie, Pat en-chaîna.
— C’que t’as fait t’à l’heure… enfin j’veux dire dans l’arène… c’tait juste…
— Grandiose, compléta une Béa avec des étoiles dans les mirettes.
— Eh là, j’t’ai pas d’mandé de… entama Pat, s’offusquant de l’audace de la jeune femme.
Curieusement, Pat qui d’ordinaire fuyait
comme la peste le regard de Béa et s’esbignait dès
L a griffe du spadassin
l’instant où celle-ci ouvrait la voix, ne s’embarrassait point ici de ce trouble. Conversant normalement avec elle et se prêtant même à la chamaillerie, c’était ici une première pour le sacripant, qui, sans le savoir dompta une peur tenace.
Certains se mesurent aux griffes d’une bête
féroce, d’autres à la langue acérée d’une émissaire du genre féminin… Quoi qu’il en soit, les deux situa-tions comportent des risques dont il parfois ardu de se garder…
Cependant, apprivoiser sa poltronnerie ne revient pas immanquablement à faire preuve de bon sens. En effet, empli de hardiesse, Pat envoya paître l’adolescente. Seulement, Béa Lavinsti n’était point réputée pour sa clémence et son humanité, mais plutôt pour son bellicisme et sa manie rancunière.
Ainsi, répondant à la provocation par le natu-rel, la fille d’Ève porta sa réplique.
Vlan !
Un coup de poing asséné en plein visage salua Pat. Tombant à la renverse, le jeune homme se cogna la tête contre les planches de bois avec un bruit sourd.
Se massant l’arrière du crâne, il jura copieusement.
— Crévindieu… Si j’l’attrape je…
— « Je » ? le menaça Béa, ses prunelles jetant des traits d’orage.
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Se rappelant désormais pourquoi il se comporta jusqu’à présent en pleutre en sa présence, Pat se radoucit brusquement.
— Je… je lui présente mes excuses et promets dans la foulée de ne jamais recommencer… énonça-il avec un grand sourire et une bosse derrière le cail-lou.
— Un choix judicieux… lança Béa en gratifiant d’un clin d’œil moqueur la présence d’esprit de l’offensé de tantôt.
« Il n’est assurément pas la lame la plus effilée de l’armurerie, mais au moins il n’est pas aussi ni-gaud qu’imaginé… », songeait Béa en reportant son attention sur le garçon alité, et grognant de façon intermittente suivant les caprices des chemins pavés.
— Et sinon Grinn, d’puis quand combats-tu comme ça ? T’nous cachais ton adresse d’puis tout c’temps ? C’tait la première fois qu’on t’voyait à l’œuvre aussi déchaîné ! Dis il s’passait quoi dans ta tête à c’moment-là ?
« Ma tête pour le moment elle vous dit de me laisser tranquille. J’ai déjà bien assez mal comme ça, je ne pense vraiment pas qu’il y ait besoin d’en rajou-ter une couche », grognait Grinn en son for intérieur. Toutefois, ne pouvant taire le flux incessant d’interrogations de la célèbre Béa, Grinn se résolut à accepter son babillement.
L a griffe du spadassin
— …et d’un coup t’fondis à gauche, puis à droite pour prendre d’court ! Ensuite t’lui assénas un coup avec l’manche d’ta dague dans l’œil gauche, et enfin dans l’angle mort t’plonges sous l’poitrail… pour-suivait-elle, encore animée par la beauté du duel.
Ainsi, dans un interminable monologue, la passionnée décrivit l’entièreté de la joute entre l’homme et la bête, du lever de rideau jusqu’à la scène finale.
« Un miracle d’histoire et sans doute un fait d’arme pionnier qui ne réapparaîtra pas de sitôt » déclamait-elle sûre d’elle. Durant toute la durée de son glorieux récit, les yeux de la demoiselle reflé-taient une admiration sans bornes pour le gamin gisant à ses côtés et ayant réchappé de peu à l’appel de la Faucheuse.
Cette palpable vénération, Béa n’était point la
seule à la ressentir. Tous les autres survivants, excep-té quelques âmes renfrognées, vouèrent à leur sau-veur une déférence digne de celle d’un chevalier envers son roi. En effet, quand bien même l’adolescent terrassa en solitaire l’alpha, nul n’était persuadé de pouvoir imiter cet exploit, individuel-lement… ou communautairement !
Agenouillé et au chevet du héros des orphelins, les longues mèches corbeau de Béa chatouillèrent le nez, puis les joues de ce dernier. Ce contact contraria
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d’ailleurs Grinn qui avait en horreur qu’un individu, aussi femme et charmeur soit-il, se joue de sa fai-blesse. Se penchant encore davantage, la donzelle murmura au creux de son oreille.
— Qui aurait cru qu’un garçon aussi chétif cache un courage et une force aussi démesurés…? Puis sur le point de partir, elle se ravisa et lui confia une ultime déclame.
— Je sais c’qui est arrivé pour Sully… c’n’était pas un accident comme les autres l’prétendront… Sache tout’fois que j’n’y suis pour rien et q’je n’suis pas ton ennemie.
Sur ce, elle s’en alla retrouver un Doigts-de-fée triturant machinalement sa bille de plomb. Elle jeta néanmoins une poignée de coups d’œil en arrière afin de guetter la réaction de sa confidence sur la figure du valeureux. Cependant, et pour sa plus grande confusion, ni objections ni ruades ne s’énoncèrent.
S’assurant que la cause de son exil quitta le
flanc de son affidé, Pat s’empresser de le harceler de questions, quitte à le brusquer un peu.
— Psst… elle t’a dit quoi Béa ? T’peux raconter ?
— …
— Allez réponds vieux, sois sympa… On s’était juré de tout c’dire lorsqu’il était sujet de… s’arrêta tout à coup Pat.
L a griffe du spadassin
Le regard noir de sa dulcinée le somma de stopper son idiotie. Déglutissant avec grande peine, à contre-cœur, Pat se retira. Grincheux, il s’adossa dans un coin de la charrette et regarda son ami.
La cage thoracique de ce dernier se levait et s’abaissait au rythme de ses respirations. Dans une mesure régulière, s’échappait un léger sifflement, tiré d’un sommeil qu’il valait mieux ne pas troubler sous peine de remontrances ultérieures…
Dodelinant de la tête à la cadence imposée par le souffle de son compagnon, Pat se laissait aller. Toutefois, nonobstant cet instant d’égarement, en-core travaillé par les messes basses de son camarade et de sa promise, il se jura de trouver réponse.
« Grrr… l’satané bougre, il n’perd rien pour attendre… dès qu’il s’réveille… j’lui tire les vers du nez ! ».
Toutefois, n’en déplaise à son profil grognon,
sa « colère » ne pouvait décemment point camoufler toute sa fierté de compter pareil guerroyeur dans sa liste d’amis.
« Hahaha ! Combien d’scélérats peuvent s’vanter d’avoir occis un loup par la seule force d’leur volonté ? Eh ben vous savez quoi ? Moi j’en connais un, et il s’appelle Grinn ! Grinn Lesteure ! Messieurs mesdames… ret’nez c’nom ! ».
Ainsi, sur cet éclat de joie, effaçant presque la brouille de tantôt, le sourire fiché sur la figure, Pat
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rejoignit son inséparable compère dans les bras de Morphée.
*
— Allez debout là-d’dans ! On est arrivés ! tonna le contremaître tout en sautant du perron.
D’un coup d’un seul, l’épaisse tenture qui oc-cultait le chargement de la charrette se retira. Les voyageurs, jusque-là rompus à l’apaisante obscurité, plissèrent douloureusement les yeux face à cette blanche clarté.
S’agitant tels des sauvages, ceux brusquement
réveillés par le rugissement du cocher et la souf-france d’un réveil aveuglant se plaignirent bruyam-ment. Naturellement, Sire Chazon, dans une langue toujours très flatteuse, s’interposa entre ces sou-daines revendications et leur libre expression.
— La ferme les moujingues ! Allez tout l’monde dehors ! Et q’ça saute ! Y’a Chef qui nous r’garde !
Une nouvelle fois arraché de son sommeil, Grinn faisait partie de cette troupe vindicative, au détail près qu’il ne pouvait ni se déplacer, ni faire acte de langage…
Malgré de vaines tentatives pour se mettre en branle, l’adolescent demeurait statique, incapable de se redresser ou même de tourner la tête. Les autres occupants, rapidement congédiés par l’autoritaire et
L a griffe du spadassin
ses sbires, ne purent qu’observer de loin le traite-ment que le bras droit de Chef lui réserverait.
En effet, ce comportement pour le moins aty-pique doublé d’une insubordination criarde amusait le contremaître qui se régalait déjà d’avance.
« Paraît qu’il peut pas bouger d’un poil d’après le p’tit gros et la pimbêche… tant mieux, ça m’donnera une excuse pour m’défouler ».
Pénétrant dans l’habitacle, il posa son regard
mauvais sur un Grinn frissonnant des pieds à la tête. L’instinct de l’adolescent lui hurlait de déguerpir, mais il ne pouvait s’exécuter…
Ainsi, excepté les planches de bois qui cra-quaient sous une masse autrement plus importante que celle d’une bande de gamins apeurés, ou la res-piration lourde d’un adulte, lui ne percevait rien !
Sire Chazon, réajustant son monocle et sur le point de flanquer une rouste de tous les diables à ce garnement pour incitation à la révolte, fut soudai-nement stoppée par un Chef catégorique.
— Assez ! Si je vous vois… Kof ! …porter la main sur ce jeune homme, je considérerai ce geste comme un affront… Kof ! …personnel, est-ce bien clair ? Figé dans son mouvement, l’homme de mains ba-fouilla.
— M’enfin n’voyez-vous pas qu’il…
— Contremaître, savez-vous que l’exécution est tolérée dans… Kof ! Kof ! …cette guilde si son bon
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maître l’ordonne ? le menaça Chef en se rapprochant du coche.
S’exécutant et s’extirpant du véhicule, Sire Chazon, s’excusa platement pour son ambition déplacée.
— Pardonnez-moi… Je ne voulais que…
— Il suffit ! N’avez-vous pas… Kof ! Kof ! …également vu le combat de ce garçon ? Je pense qu’il mérite bien… Kof ! …un peu de repos… et sur-tout de votre part… acheva-t-il d’un ton réprobateur.
— Oui… Oui Monsieur… bégaya-t-il tout en s’inclinant aussi bas que sa bedaine le permettait.
« Tss… il serait vraiment regrettable qu’un élément aussi prometteur finisse dans les mains peu scrupuleuses de mes sous-fifres… », songeait le me-neur en se caressant le menton.
Puis, s’adressant à la troupe de galopins té-
moins du sermon tout juste articulé, entre deux quintes de toux, il les convia à ses côtés.
— Vous autres ! Oui les… Kof ! Kof ! …mioches au fond ! Oui même toi le joufflu… Portez ce jeune garçon dans… Kof ! …ses appartements… Et tâchez de… Kof ! …le ménager…
« …et tout aussi tragique de le perdre soutenu par des mains amies… », conclut-il en empruntant lui-aussi le chemin de ses quartiers. Tout en sifflo-tant, il s’interrogeait sur le devenir de sa maison.
L a griffe du spadassin
« Ce petit… pourrait-il être la clé…? Bref, nous verrons tout ça en temps voulu… Pour l’heure, c’est encore à moi de jouer… ». Et c’est ainsi que le cer-veau de La Dague repartit vaquer à ses occupations, ces tâches quotidiennes harassantes et parfois dé-nuées de mathématiques, mais incombant à tout homme responsable…
*
Désormais diminué à huit, le maigre bataillon rejoignit docilement son dortoir. Escorté d’une poi-gnée de molosses les raillant parfois, les orphelins écoutaient sans broncher. Gare à celui osant récrimi-ner !
Grinn, bien évidemment dans l’incapacité de
lever le petit doigt, était porté par Pat, qui, sous le regard inquisiteur de Béa, s’efforçait de ne pas trahir toute la gêne que cette effort revendiquait. En effet, si ne serait-ce qu’une once de faiblesse transparais-sait sur sa figure, pour sûr la dérision de sa bien-aimée accourra à toutes jambes !
« Allez Pat un peu de nerf, c’est maintenant qu’il faut briller ! », se persuadait-il un pas après l’autre.
Béa, inquiète que le joufflu emporte avec lui dans sa chute un Grinn innocent, se proposa à plu-sieurs reprises de l’aider, offre que ce dernier déclina poliment à chaque fois. En effet, soutenant à la don-
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zelle que porter sur son dos un adolescent aussi maigrichon que Grinn n’était rien et que cela reve-nait plus ou moins à porter un sac à patates, Pat ba-laya son assistance. La jeune femme, point dupe du cinéma du comique, se délectait néanmoins de ce cocasse spectacle et s’assurait de n’en perdre une miette.
Le têtu, de plus en plus rouge comme les four-neaux du forgeron du quartier, suait à grosses gouttes et peinait à masquer son harassement. Toute-fois, pour sauver les apparences il certifiait toujours dur comme fer que cet exercice du quotidien ne l’éreintait aucunement.
À ce valeureux discours couplé à son visage cramoisi, Béa s’esclaffa. Le burlesque de la saynète dépassait là son seuil de tolérance dans l’art du dé-sopilant.
— Hahaha ! T’es un marrant toi en fait ! J’comprends mieux pourquoi vous traînez ensemble tous les deux…
Rouge pivoine, non plus de fatigue mais d’embarrassement, Pat manqua de lâcher sa prise et de renverser un Grinn assoupi, et bien loin de ces échanges sans queue ni tête.
« Elle m’a… complimenté ?! », s’écria-t-il inti-mement. À ce moment précis, il lui sembla que les colombes voletèrent en son aménité, que les trom-
L a griffe du spadassin
pettes du paradis sonnèrent en son nom, et que les anges chantèrent en son honneur.
Extatique au possible et étourdi par l’abrupt
avec laquelle fut délivrée la flatterie, il souhaita tout de même rendre grâce à cette bénédiction. Seule-ment, entre-temps Béa s’était éclipsée, emportant avec elle les rêves d’un garçon épris.
« Bah… Y’aura d’autres occasions d’la revoir… et peut-être même avant l’ultime épreuve… qui sait ? », songeait-il, noyé dans sa « Béa-titude ».
Puis, gravissant les marches aussi rapidement que sa condition le permettait, il atteignit le perron de la chambrée. Poussé durant tout le processus par les menaces de ses « collègues », Pat battit là sans doute le record de la maisonnée pour la montée des escaliers de la tour avec port d’homme.
Enfin, au bord de l’asphyxie, il pénétra dans sa mansarde encore une fois épaulé de ses confrères, mais cette fois-ci sous la forme de coups de pieds au derrière.
Après s’être massé douloureusement l’arrière-train et pesté intérieurement, Pat déposa délicate-ment Grinn sur son lit de paille. Puis, exténué de ses récentes péripéties, il s’écroula. Respirant à pleins poumons et ce dans un raffut terrible, le joufflu con-gédia toute prestance Assurément, dans cet espace
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exigu, prétendre et mimer le coq n’avait plus lieu d’être.
« Tout ça n’est plus d’mon âge… Certains m’diront q’c’est parc’que j’force sur la nourriture, moi j’pense q’c’est la vieillesse qui m’cause tout ça… ».
Inspectant brièvement leur piaule, Pat ne re-marqua rien d’anormal. En l’espace d’une journée, rien de nouveau ne se dégageait du lieu. Les mêmes toiles d’araignées, les mêmes champignons, et les mêmes trous dans le toit figuraient. Ces détails d’insalubrités se pavanaient aussi fièrement qu’au premier jour, mais ça les garçons s’y acclimatèrent tout aussi vite.
Soudain, le « clic » caractéristique d’une clé dans une serrure le ramena au moment présent.
« Ah oui, nous v’là toujours confinés comme des rats dans des catacombes… », déplora le brun dont le ventre gronda soudainement.
« Et moi qui n’ai rien mangé d’puis des jours… J’vais finir par fondre du d’vant avec toutes ces his-toires… Lui au moins il doit pas avoir la dalle… La chance… », songea-t-il en jetant un coup d’œil à son meilleur ami.
La complexion de ce dernier, plus pâlotte qu’à
l’accoutumée, arracha néanmoins une mine attristée sur la figure du jovial de la bande.
L a griffe du spadassin
« Avec les événements de la forêt, et mainte-nant ceux de l’arène… j’espère qu’il s’en sortira in-demne… mais ça… rien n’est moins sûr… ».
Déjà tracassé de voir son compagnon dépérir jour après jour après l’homicide involontaire de Fi-lou, le frère de Raf, Pat ne percevait de bon augure les récents bouleversements.
« Déjà q’la veille il n’touchait q’peu à son as-siette… après c’qui est arrivé à la pauvre Sully… j’ai bien peur que… En d’autres circonstances mon es-tomac crierait “Hourrah !”, mais pas c’te-fois… ».
*
* *
Dans les sous-sols de La Dague, au même moment.
— En êtes-vous bien certain Chef ? demanda un homme avec une longue cicatrice sur le visage.
— Certain Rado, Je pense que l’ultime phase de la fête s’avèrera plus… Kof ! Kof ! …surprenante que nous ne l’aurions jamais deviné…! toussota l’interrogé.
— « S’avèrera » ? Tout n’est pas encore en place ? reprit le balafré.
— Non. Il me faut… Kof ! …régler certains dé-tails avec le duc, expliqua Chef en se massant les tempes.
— Fichtre, alors même vous n’savez pas tout… J’croyais pourtant q’vous étiez en d’bon termes…
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avança un collègue avec une moustache Fu Manchu, et portant une longue épée à la ceinture.
— C’est toujours le cas Bob, enfin du moins en apparence… Ces nobles et leurs combines vous sa-vez ce que c’est… Toutefois… Kof ! …une nouvelle variable redistribua les cartes… exhala pensivement le cerveau de la guilde.
— Ah, vous parlez du gamin ? Celui qu’a planté l’loup ? Haha… Paraît qu’il était enragé… intervint l’argentier, jusque-là discret.
— Hahaha ! Ouais tu l’as dit ! À peine la p’tite passa l’arme à gauche qu’il fondit sur la bête… re-bondit le contremaître en redressant son monocle de ses mains huileuses.
— On en fait quoi d’ailleurs ? L’duc l’demande non ? s’exprima un homme surnommé « le crabe », guettant la réaction de son patron.
Les mains jadis sectionnées au poignet, contre-coup d’un vol à l’étalage, un jeune homme répon-dant au nom de « Chef » les lui remplaça par des crochets de fer. Fou de joie, le mutilé de la veille lui jura aussitôt allégeance. Ici naquit le récit de « Faz le crabe ».
Néanmoins, le patron en question, prompt à la riposte, intercéda en faveur de sa jeune recrue.
— Non Faz, nous ne pouvons nous permettre de… Kof ! …le lui remettre… du moins pas avant la fin du jeu. Nous entrons ici dans une phase capitale.
L a griffe du spadassin
La moindre des perturbations aura des… Kof ! Kof ! …conséquences dévastatrices et réduira à néant tout ce que nous avons… Kof ! …bâti jusqu’à présent.
— « Tout c’que nous avons bâti » ? Allons Chef, c’n’est qu’un mioche, je…
BANG !
Tout à coup un violent coup de poing asséné sur la table l’immobilisa net.
— C’est la seconde fois aujourd’hui que… Kof ! Kof ! …vous contestez mon autorité, contremaître ! Assurez-vous qu’il n’y ait point de troisième… l’interrompit Chef en le disséquant du regard. L’air quinaud et la prostration de son homme de main le calma quelque peu.
— Bref, reprenons… Des nouvelles de… Kof ! …ce fichu colis ? reprit-il, s’adressant à l’assemblée.
Des « non » désolés de la tête accueillirent sa question. L’éclat de rage tantôt volatilisé ressurgit aussi vite qu’il s’exila. En effet, une veine sur la tempe témoignait publiquement de son retour.
— Parbleu ! Mais que fabrique ce… Kof ! Kof ! …duc de pacotille ? En échange de… Kof ! …la pré-sence de ces orphelins dans sa stupide arène, il m’avait promis un trésor inestimable. Ce « trésor », voilà des… Kof ! Kof ! …semaines que je m’alanguis de sa couleur ! Déjà que cet alpha n’était pas stipulé dans notre accord, voilà qu’il… Kof ! …me la fait à
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l’envers… le scélérat ! Raah…! rouspétait-il entre deux toussotements.
Furieux, sous les regards peureux de ses sous-fifres, le cerveau de La Dague faisait les cent pas. Dans son esprit, il pesait les pour et les contre d’une entrevue avec l’éminent personnage. Tout à coup, arrivant à une conclusion satisfaisante, il s’empara de sa plume et de son encrier.
*
Quelques instants plus tard, sortant des rangs, un membre de l’assemblé, vêtu comme un pirate et une perruche sur l’épaule articula son inquiétude.
— Perm’ttez… J’chais bien q’le duc est capri-cieux… mais les Vipères l’sont tout autant…
— Tout autaaaant ! renchérit l’animal, donnant également de la voix.
— De ? s’enquerra le meneur, d’ores et déjà éreinté du sujet de la déclame et de l’organe de son écho.
— Aheum… Le second de Jongle-lames, Rius, fait un sacré grabuge en c’moment…
— Momeeent !
— J’l’ai vu pas plus tard q’lautre jour allée du Vieux Soldat !
— Soldaaaat !
— Il cherchait des têtes… P’t’êt des r’crues…? J’ai voulu l’coincer mais l’chien est agile…
— Agiiile !
L a griffe du spadassin
— J’chais pas c’qu’il trafique…
— Trafiiiiiique !
— …mais ça sent l’roussi…
— Roussiiiii !
Hésitant de plus en plus à passer à la broche ce sata-né piaf doté de cette horripilante manie du naturel, Chef le rassénéra.
— S’il ne pose que des… Kof ! …questions, nous devrions survivre… Quel genre de frimousse… Kof, kof ! …cherchait-il bien loin de ses frontières ?
— Un certain « Pat »… lui répondit gêné Teuco.
— Paaaaaat ! compléta aussitôt son compagnon.
— « Pat » ? Comme le nôtre ? souleva le meneur, arquant un sourcil.
— Je… entama-t-il avant qu’un regard aussi noir qu’une l’encre tout juste versée ne l’interrompisse.
— Contentez-vous d’un… Kof, kof ! …signe de tête.
Un hochement plus tard.
— Aaah… Je vais en étriper si ça… Kof ! …continue comme ça…! Qu’ils se carapatent le temps d’une… Kof ! Kof ! …après-midi… grand bien leur fasse, mais de là à rameuter la… Kof ! …sollicitude de la couronne… Tsss… Il ne… Kof ! …manquait plus que ça…
Puis, congédiant ses subordonnées, Chef, dont l’état s’aggravait de jour en jour, se repassa le fil des dernières vingt-quatre heures. Il lui semblait qu’un
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détail lui échappait, et ce pressentiment l’horripilait au point que germe une pointe d’anxiété.
Soucieux également, mais pour une toute autre affaire, le chargé des finances rognonnait dans sa barbe, persuadé qu’il lui faudrait se délester de ses enfants d’acier pour réparer l’offense auprès du duc.
*
* *
La Dague, une semaine plus tard.
Anniversaire de la princesse Sérina : J-25.
Dans leur piaule au sommet de l’unique tour
de la guilde des voleurs, deux adolescents allongés sur leur paillasse se morfondaient.
Le plus dodu de la paire, excédé de sa solitude, ventait sa frustration.
— Raaah ! J’en peux plus d’rester confiné dans c’te foutue chambre ! Ces quat’ murs m’tapent sur l’système ! Et l’pire dans tout ça… on a peine d’quoi s’remplir la panse !
De l’autre côté de la pièce, Grinn, écoutant
d’une oreille distraite les doléances de son comparse, jouait machinalement avec l’un de ses livres. L’ouvrant et le refermant au rythme des plaintes amies, le jeune homme s’amusait à battre la cadence. Récréation qui avait d’ailleurs le don de mettre hors de lui un Pat déjà fort travaillé.
L a griffe du spadassin
En outre, ce menu détail qu’était le cantonne-
ment dans les habitations ne l’importunait que peu. En effet, étant encore alité, avec ou sans coup de clef libérant la porte, ses pas ne l’emmèneraient guère loin. Pas qui lorsque exécutés, le faisaient grimacer au point qu’il se découvrit une disposition pour la grimace et autres contorsions de la mâchoire. Mal-heureusement pour lui, tel était le quotidien qu’il devait embrasser, du moins pendant encore quelques semaines.
La fenêtre, la seule de l’habitation, laissait en-
trapercevoir un amoncellement de sombres nuages. Flanquée de ces masses informes, une douce brise d’été s’engouffra, une de celles qui succède aux fortes chaleur et dont l’apparition est de toute bien-venue. Estimant tendrement ce soupçon d’automne, Grinn ferma les yeux.
Passant entre ses mèches noir de jais, et cares-sant un visage qui n’avait plus tout à fait l’innocente jeunesse et la candeur d’antan, le souffle d’Éole pas-sa. Sa grâce souleva d’ailleurs délicatement un oise-let d’acier pendant à son cou. Cependant, le colibri d’argent aux initiales « S.V. » gravées sur l’aile droite, vit son envol calmé d’une main nostalgique.
Cet instant de liberté remémora à l’adolescent ce jour funeste où il prit sa première vie, ce jour où respirait encore le tendron à la risette si franche.
Gwendal CLAUDEL
« Sully… pardonne-moi… je n’ai pu… ».
Lentement, une larme roula sur sa joue au teint de craie. Avec elle, s’accompagnèrent les souvenirs douloureux des derniers instants de la fillette. Ses boucles d’or s’agitant dans tous les sens, sa course effrénée contre la bête, ses dernières paroles, son sourire qu’il chérissait par-dessus-tout… et puis le sang. D’un rouge si pénétrant qu’il en devenait écœurant, et dont les réminiscences du parfum don-nait encore la nausée.
Tâchant de se recueillir sur un vestige moins tragique de son passé, sans s’en rendre compte, il repensa à la fille de la rivière. Nonobstant le fait de l’avoir dérangée dans son bain, la pureté du moment rivalisa avec le rire si communicatif de la petite.
« Sully… pardonne-moi ».
Ses pensées dérivèrent et se perdirent dans un horizon chargé d’écharpes aussi noires que sa mé-lancolie. Soudain, sans crier gare, le tonnerre gronda. Quelques secondes plus tard, le « ploc-ploc » des gouttes martelant les têtes résonna. Le ciel, faisant écho aux larmes de l’adolescent, semblait là accom-pagner la peine d’une de ses créatures.
L a griffe du spadassin
a
Chapitre VI

L’arrivée du prince
Tour est du palais, quelques minutes auparavant.
— Le temps se gâte Mèl… soupira Sérina, ados-sée à son balcon.
— Effectivement, l’été touche à sa fin… Comme les vieux de nos chapelles ! se risqua la jeune rousse. Ignorant la réplique d’une amie rieuse, la tête et ses proverbes ailleurs, la princesse enchaîna.
— Sais-tu pour quelle raison les nuages déversent-ils leur contenu sur nos terres ?
— Pourquoi pleut-il… Hum… laisse-moi réfléchir… répondit-elle, en s’attelant à sa nouvelle mission.
Gwendal CLAUDEL
L es poing sur les hanches, la figure inclinée et d’un air pensif, la rouquine se livra à cet exercice neuronal. Bien qu’elle trou-vait la question un peu loufoque, elle tâcha néanmoins de lui apporter juste réflexion. Après tout, les journées au château s’avéraient longues et monotones, alors quoi de mieux que des questions existentielles pour y remédier !
Enfin, pensant la gratifier d’une intelligence à la hauteur de temps consacré, l’espiègle se prononça.
— Parce que la nature le veut et que nous en avons besoin pour assurer de riches récoltes !
Toute contente de sa réplique formulée, la rousse donzelle mima des petits pas de danse, comme pour célébrer la venue d’une ondée charriant ses tracas. S’enthousiasmait pour un rien, la jeune femme avait hâte que s’abatte la prochaine pluie et que poussent ses fruits et légumes préférés.
« “De riches récoltes”…? Voilà des lustres que celles-ci quittèrent le royaume… Même nos greniers, d’ordinaire plein à craquer en cette saison, ont bien triste mine… Lorsque l’hiver toquera à nos portes, je suis curieuse de savoir qui de l’homme ou des sai-sons triomphera… Père avait raison… les prochains mois s’annoncent rudes… », songeait Sérina tracas-sée par le cruel manque de victuailles.
L a griffe du spadassin
« Et mon anniversaire qui aura lieu dans près de trois semaines… Je me demande si cet étalage d’opulence n’attisera pas la haine du peuple à mon égard… Je devrais m’y pencher… Peut-être que me montrer à la fête de l’Automne serait l’occasion rê-vée… ».
Méditative, la petite reine, étudiant les pos-sibles contrecoups qu’un excès de noblesse provo-querait sur les foules, ne prêtait plus guère attention à sa compagnie.
Trop rancunière pour passer l’éponge, toujours
prise dans ses mouvements de gymnastique, Mélu-sine l’épingla.
— Alors Séré, que penses-tu de cette valse ? Je l’ai travaillée toute la nuit… et ce jusqu’au levant ! affir-ma-t-elle avant de s’emmêler les pinceaux et de tom-ber tête la première.
Bing !
— Misère, tu ne t’es pas fait mal ma chère ? Oh… et regarde-moi ça… tu viens de faire un trou dans le tissu… un vêtement tout neuf… Es-tu certaine que tout va bien ? s’enquerra Sérina tout en l’aidant à se relever.
— Non, j’crois q’c’est bon, j’ai… Aaah ! Du sang sur mon chemisier ! Viiiteuh, un mouchoiiir ! s’écria Mélusine en se pinçant le nez.
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S’affairant, Sérina réussit à mettre la main sur
un vieux morceau de tissu. Âgé, certes, mais prêt à l’emploi. Le tendant à sa meilleure amie, celle-ci l’apposa sur sa nouvelle blessure de guerre. Puis, s’assurant que la tempête était pour l’heure maîtri-sée, la jeune femme à la toison d’argent retourna à son balcon. Son menton reposant dans ses paumes, exhalant longuement, la princesse ne savait s’il fallait se féliciter ou non de compter une camarade aussi maladroite.
« Au moins, avec elle, difficile de s’ennuyer n’est-ce pas ? », pensait-elle en se passant la main sur le front.
Poussant davantage le comique, et ce à son insu, Mélusine perça le silence. D’une voix ron-chonne et nasillarde, elle articula son assertion.
— Mooooi aussiii j’suis soldaaateuh… J’verseuh mon saaang pour leuh roooyaumeuh…
« Qu’est-ce que je disais… ». Néanmoins, joli-ment amusée par le jeu de scène de sa confidente, la princesse esquissa un sourire connue d’elle seule et des nuages qu’elle fixait.
Tout à coup, Sérina relança un sujet qu’elle inaugura.
— Selon d’antiques civilisations, l’eau charriée dans les nuages planant au-dessus de nos têtes et
L a griffe du spadassin
traînant leurs ondées, provient des larmes versées par nous autres mortels. La souffrance d’un peuple à l’état liquide en somme. Pour les consciences plus modernes, le phénomène est tout autre. Lorsque débarquent les nuages, ceux-ci écoulent leurs pluies. Puis, ces dernières alimentent les cours d’eaux par-semant nos contrées. L’eau ruisselle sur des terres dès lors gorgées, et nourrit ses ruisseaux. Dans la foulée, ceux-ci déversent leur humeur dans les ri-vières, qui se jetteront elles-mêmes dans les fleuves. Enfin, l’ultime destination de ces gouttes de chagrin n’est autre que la mer Occulte, à la soif que nul ne pourra jamais étancher.
S’arrêtant dans son discours pour vérifier l’écoute de son auditoire, satisfaite, la petite reine continua.
— Durant tout le processus, un phénomène de remontée de la matière s’opère. En effet, bien que ces gouttelettes coulent par action de chute, il leur faut naturellement remonter… Toutefois, c’est ici que les travaux de recherche s’arrêtent… Nos médecins pensent que la formation des nuages est corrélée à la relation entre forte concentration d’eau et surface donnée, et donc que la mer Occulte serait la princi-pale responsable. Sous ces lumières, la boucle serait ainsi bouclée et justifierait les pleurs de nos masses grises… conclut-elle toujours dos à son amie.
Clap ! Clap ! Clap ! Une discrète ovation, que Mélusine porta à l’érudite résonna entre les quatre
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murs de la demeure princière. Tapant dans ses mains et à moitié prise par un nez encore capricieux, la rouquine s’essayait là à un curieux manège. Tout en la félicitant pour son bagage scientifique rivali-sant avec celui des vieux professeurs de la capitale, celle-ci la rejoignit au balcon.
D’un ton désabusé, Mélusine communiqua son
mécontentement sur ses actes « bons qu’à plaire aux clercs ou au parents », qu’elle arguait parfois.
— Jeuh crois bieeen queuh s’instruiiire n’est pas fait pour mouaah… J’aiiime biiien lire deuh temps à autres… maaais passer mes journées entiiières de-vaaant un maaanuscrit sur la métérolo-truc… Eurk ! Trop peuh pour mouaah…! nasilla-t-elle tout en mimant une soudaine nausée.
Puis, toute guillerette, elle sonda les croyances de la princesse.
— Et touaah ? Quel est ton aaavis sur la ques-tiiion… pourquouaah pleuut-il sur nos têteuuh…?
— Moi ? s’interrogea Sérina en haussant les sour-cils.
Après un court laps de temps, elle articula sa ré-ponse.
— Eh bien… Mes précepteurs me diraient que le cycle de l’eau intervient par une succession de singu-larités météorologiques… mais moi je préfère la théorie des larmes… c’est plus… poétique, acheva-t-elle, les yeux dans le vague.
L a griffe du spadassin
Hochant véhément la tête, humidifiant toujours da-vantage le carré de tissu, acquiesça.
— Humpf… Biiien parlé ! Pas la peineuh de seuh fendre le crâneuh à déniiicher la raaaison exacte de ces grosses maaasses grises et de l’origineuh des gouuttes de pluie ! S’il douaah pleuvoir… il pleu-vraa ! S’il douaah neiger… il neigeeera ! Si le soleil se met en quêteuh de chaaasser les nuageeuh, qu’il s’exécuteuh ! Qu’importe nos conviiictions, le temps, lui, n’altérera son inépuisableuh ronde… et surtout pas pour le bon plaisiiir de ce raaamassis de croû-tons grincheux incapaaables de se laver plus d’uneuh fois paaar millénaire ! argumenta la jeune femme à la toison de feu, plus animée que jamais.
« Voilà qui est plutôt censé… Je me demande bien de qui elle parle… », songeait la princesse di-vertie. Puis, sentant une goutte tombée sur son mi-nois, elle leva les yeux.
« Ah tiens… voilà qu’il pleut… ».
Ne souhaitant se mouiller davantage, dans un bruissement d’étoffes, elle se retira prestement du balcon.
De son côté, Mélusine, bien que convaincue de sa logique, y réfléchit encore quelques secondes. Puis souriant de toutes ses dents malgré le carré de tissu fiché sur sa figure, elle se retourna et quitta l’avant poste elle-aussi.
Gwendal CLAUDEL
*
Une poignée de minutes plus tard, se chaus-sant de ses souliers, Sérina prit le pas de la sortie. La rouquine, les sourcils froncés, observa avec intérêt le comportement de l’héritière.
— Voyons Séééré tu neuh vaaas touut de mêmeeuh pas… entama la rouquine, d’une voix toujours aussi nasillarde, et désormais sur ses gardes.
— Et c’est… gagné ! la félicita Sérina avant d’ouvrir la porte en grand et de s’engouffrer à tra-vers l’ouverture.
Assortissant sa riposte d’un clin d’œil, la prin-
cesse sortit en trombe de la pièce et laissa dans son sillage une confidente hébétée.
— Non maiiis pincez-mouaah, jeee rêve là !? Me diteuh pas qu’elle recommenceuh son ciirque ?! ful-mina-t-elle avant de prendre la suite de la farceuse.
Bien que d’usage Mélusine était de loin la plus
malicieuse du duo, en de rares occasions, Sérina s’enorgueillissait elle-aussi de facéties et autres ma-nifestations déplacées. Par exemple, la présente oc-currence s’inscrivait parfaitement dans cette vérité. Par ailleurs, le départ précipité sans coup de se-monce d’une pièce était la signature d’une princesse qui raffolait voir sa compagnie prendre sa suite.
L a griffe du spadassin
— Sééré ?! Sééré, où vaaas-tu ?! s’époumona la rouquine, encore ankylosée de la course de la veille.
— Hahaha ! Je ne sais pas ! Là où nos guêtres nous porteront ! rétorqua cette dernière hystérique.
— Grmmml… Atteends queuh j’t’attrape maaa viiielle…
— Haha ! Essaie un peu pour voir, mais tâche de ne pas foncer dans un garde cette fois-ci, la nargua la princesse en lui tirant crânement la langue.
— Grrrr… Jeuh te donneerai en pâtureuh aux chiiens… enragea Mélusine toujours d’une voix na-sillarde.
Drôlement distraite par le numéro de sa pour-suivante, Sérina riait de bon cœur. Un brin machia-vélique, elle ne regrettait en rien avoir recours à ce genre de stratagème pour égayer un tant soit peu ses journée. Lorsque l’une inaugurait ce ballet du mou-ton et du loup, l’autre se prêtait immanquablement au jeu. C’était une règle tacite, universelle, jadis ins-taurée et que nul ne se hasardait à violer.
Assurément, la cadence imposée par la princesse mettait à rude épreuve l’intégrité des robes de tissus vêtues. Pour sûr, ces habits ainsi arborés ne siéent en rien à l’exercice du corps ou à la gymnastique des membres, inférieurs comme supérieurs. De fait, s’élancer à toute allure dans les couloirs de la mai-sonnée royale pour des dames de cette tenue revêtait
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bien plus de risques qu’une simple promenade dans ces allées de pierre grise !
Ainsi, dans une fanfare de frou-frous et de dentelle complexe, la paire d’amie entama une folle course-poursuite, qui parfois s’éternisait des heures durant.
Malgré la pluie battante, deux âmes follement jouaient sous les regards attendris des membres de la citadelle. Qui donc pouvait décemment nourrir une quelconque animosité aux protagonistes de cette contemplation ? Une héritière du royaume si pure et capable de faire tomber des nations entière par la seule force de sa grâce, et une suivante toute aussi fraîche de jeunesse, voilà une scène tirée d’un joli conte…
Seulement, et pour la plus grande désillusion de la jouvencelle, son éminent statut l’empêchait de se lier d’une vraie amitié avec autrui. Après tout, le devenir de la nation et d’une palanquée de sujets dépendait de sa bonne existence… Par conséquent, au moindre faux pas d’un fidèle, une ou plusieurs rangées de têtes pouvaient subitement rouler au sol sur ordre de Sa Majesté !
Ici, et pour ne point taire l’évidence, une ex-trême attention était portée au bonheur de l’être chéri. Le roi, particulièrement intransigeant pour
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toutes affaires salissant le nom de sa fille, aussi mi-neures soient-elles, le fit clairement savoir au fil du temps.
Réprimandant chaque écart d’une manière
encore plus violente que la précédente, le monarque instaura graduellement un voile de crainte autour du titre de la petite reine. Dès lors, rares furent les auda-cieux se prêtant à l’amusement avec cette demoiselle à la crinière mercure et aux prunelles de glace.
Cependant, de cette règle tacite, Mélusine en était une exception. Elle-même consciente que sa témérité lui reviendrait peut-être un jour ou l’autre à la figure, pour l’heure, cette broutille lui passait au-dessus. Toutefois, cette « entorse » au vœu tu du souverain ne l’empêchait aucunement de cultiver une déférence sans bornes à l’égard de la future ré-gente.
Durant de longues minutes qui semblèrent des heures pour les habitants de la demeure, les deux jeunes femmes se poursuivirent dans les nombreuses allées du palais en gloussant comme des dindons. Ni l’une ni l’autre ne semblaient conscientes de la puéri-lité de leur expression. Caractéristique qui selon la mère de Sérina, faisait un peu trop défaut à cette dernière. Toutefois, animée par le proverbe : « loin des yeux loin du bâton », la paire de candides récréa gaiement.
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— Reviens là toi ! s’écria Sérina une pantoufle à la main et qu’elle brandissait bien haut.
— Jaamais deuh la vie sorciiière ! répliqua Mélu-sine en cavalant de plus belle, la robe gonflée par la vitesse.
— Attends donc voir que je t’attrape vilaine chi-pie ! la menaça sa poursuivante dotée d’un rictus peu convenable pour une princesse.
Soudain, la rouquine ouvrant la marche em-prunta un tournant sur sa gauche. Courant à en perdre haleine jusqu’à présent, un obstacle sur sa route la força à freiner subitement des quatre fers.
Sérina, la talonnant et n’ayant été avertie de ce
stationnement inopiné, sans jamais s’arrêter de déta-ler comme une dératée, s’élança à sa suite. Seule-ment, au lieu d’une rousse galopant pour sa vie, elle la trouva figée.
BIM !
Dans l’incapacité de pétrifier sa course, Sérina
rentra ainsi tête la première dans sa meilleure amie. Cette dernière, désarçonnée par la violence du choc, s’effondra face contre terre avec grand bruit, aux côtés d’une héritière sonnée.
Scandalisée que le jeu vire d’une aussi brusque manière, imitant presque le cirque d’un tantôt, la royale jouvencelle réprimanda sa pendante.
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— Mèèl ! T’auraiiis puu préveenir quand même ! Les rèègles sooont les rèègleeuh ! Si tu veeuh t’aaarrêter tu leeuh signaleuh en amont commeeuh ça celui quii suuit s’adaapte en conséqueeence ! Par-bleu, maiis c’est pas possibleuh d’être aussi poireuh !
Ainsi désabusée, la princesse partageait sa furie auprès de celle qu’elle percuta. Jurant copieu-sement, celle-ci n’avait cure des raisons qui poussè-rent sa « proie » à s’arrêter de la sorte.
En cet instant seules ses douleurs au nez et au pied, qu’elle s’était sans doute foulé par-dessus le marché, motivaient ses reproches.
Désirant une explication pour cet inconfort des plus brutaux, la petite reine l’alpagua.
— Mèèl ? Et Mèèèl j’te causeeuh !
La cible de son ire, toujours raidie par la sur-prise, regardait fixement en face d’elle, et balbutiait à grand-peine.
— Vo… Vo… Votre Majesté ?!
*
S’inclinant prestement, la rouquine témoigna ses faveurs au dirigeant des terres de Sancris… le roi Julius Maximar Vergon ! Terrifiée, Mélusine garda en tête la figure d’un empereur dans toute sa splen-deur.
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Dressé là telle une statue de marbre, le souve-rain du royaume se tenait au beau milieu de l’allée. Habillé d’un épais manteau d’hermine, celui-là même employé pour les grandes occasions, ainsi que d’un bas brun bouffant, le costume ainsi accusé prê-tait au sourire.
Assurément, en ces périodes de fortes chaleurs, et ce malgré leur évident déclin, s’engoncer de la sorte dans des étoffes rembourrées sous couvert de luxe relevait de la bêtise…
Toutefois, ce constat, Mélusine n’osa lui don-
ner corps. Ce pour une unique raison, le germe de son divertissement paraissait hors de lui…
Son tic à la moustache ne cessait de poindre, ses yeux lançaient des éclairs, et ses sourcils si fron-cés qu’un ultime effort les aurait liées, constituèrent autant de preuves accablantes d’un agacement vol-canique ! Cette fois-ci, la rouquine en était convain-cue, les malheureux témoins de ce spectacle de très mauvais augure et s’attirant les foudres de son hôte, ne bénéficieraient plus que d’un bref séjour en ce monde.
Tremblant comme une feuille, résignée, la don-zelle à la crinière de feu faisait ses prières et dédiait ses derniers éclats d’esprit à sa mère, dont la pré-sence soudainement manqua.
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« Mère… Pardonnez-moi… Dans sa lettre le roi
avait mentionné mon nom2… Cependant, tout comme il l’inscrivit sur un pli à destination de sa fille, il peut tout autant le consigner dans le registre des condamnés… Mère… Adieu… ».
Un brin mélodramatique, Mélusine se voyait déjà sur l’échafaud, contre vents et tempêtes et face à une foule déchaînée… Se maudissant pour sa frivoli-té en cet après-midi, la rouquine ne regrettait néan-moins en rien s’être livrée à de gaies plaisanteries aux flancs de celle qu’elle perçut toujours comme une sœur.
« Peut-être aurais-je plus de chance dans une autre vie…? Certains parlent d’un second souffle après la mort… Flûte ! J’aurais dû être plus assidue à l’église ! Avec ça, jamais les dieux ne m’adresseront de fleurs… Oh, pitié, pitié, pitié… ».
Après tout, ce chemin appartenait à l’aile nord,
jouxtant les quartiers de ce dernier. Bien que les de-moiselles, tantôt rayonnantes de vie, se pourchassè-rent dans de nombreuses artères, pareille coïnci-dence relevait de l’infortune !
De fait, le désespoir de la jeune femme en était partiellement excusé.
2 La dague de l’orphelin, partie 1, page 262.
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Puis, fataliste au possible et acceptant le blâme lui revenant de droit, la confidente de Sérina releva timidement la tête. Toutefois, stupéfaite, elle remar-qua que le roi ne s’intéressait nullement à sa per-sonne, mais plutôt à celle se trouvant dans son dos ! Se retournant lentement, la scène entraperçue lui laissa un arrière-goût métallique et une impression de déjà-vu.
Une jeune femme assise en tailleur, la robe complètement déchirée par sa chute, et masquant son nez de sa main. Somme toute une scène jumelle d’un acte précédent, mais victime d’une inversion des rôles !
L’habit princier, tantôt si bien porté, était dé-
sormais moucheté de taches écarlates. Au goutte-à-goutte, cette discrète pluie carmine couvrait le tissu d’un élan impromptu. Comme un ruisseau que ne cessait de libérer ses flots, le nez de la princesse ne s’embarrassait de teinter de la sorte une robe à la nuance coquelicot. Jadis blanche comme une co-lombe, celle-ci ne pouvait décemment plus se tar-guer de sa pureté d’antan…
Le père de l’accidente, courroucé et retenant
difficilement sa révolte, invectiva soudainement l’invalide.
— Sérina Lara Vergon, quelle est cette plaisante-rie !!
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Rugissant, ce dernier se fichait pas mal de hausser le ton en et de ternir ainsi l’image dont cer-tains sujets le fagotaient. Pour l’heure, la seule ad-monestation de sa progéniture lui importait. Le reste, accessoire, pouvait bien aller voir ailleurs…
Redressant le visage, la main toujours plaquée contre sa fontaine à l’écarlate déverse, la répriman-dée posa les yeux sur ceux de son père, desquels jaillissaient de furieuses lances d’orage.
« Allons bon… Voilà maintenant que le déluge s’invite au château… Moi qui croyais que nos mu-railles en empêchaient la percée… », songeait l’adolescente aux mèches d’argent.
Puis, se détachant du profil du monarque ha-billé de façon extravagante, Sérina se porta sur la présence à ses côtés. En effet, droit comme un « i », se dressait un jeune homme aux traits encore mar-qués par la jeunesse de l’adolescence.
« Qui c’est c’bonhomme ? Humpf… il doit
avoir mon âge… quoique un peu plus âgé… dix-sept, dix-huit ans tout au plus… ».
Tout à coup, une pensée jaillit dans son esprit.
« Une petite minute, que fait-il au flanc de Pa-pa ? Lui qui d’ordinaire exècre la moindre compa-gnie, excepté bien sûr son trio d’emmanchés, le voilà qu’il se pavane escorté d’un gringalet inconnu au
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bataillon ? ». Intriguée par son éclat de conscience, et ce sans se faire prier, Sérina le dévisagea.
Vêtu également de manière excentrique, celui-ci présentait un haut d’un bleu agressif et d’un bas pourpre en tissu percé. Sa tenue, bien que déplacée lorsqu’en royale équipage, admettait tout de même le mérite de mettre en valeur ses longs cheveux blonds. Ces derniers, si lisses que la majorité des dames de la cours se pâmeraient devant, embastil-laient dans leur retombée des soupçons de notes charbon. Encadrant un nez fin et une paire de mon-ture soulignant ses prunelles oscillant entre l’azur et l’émeraude, cette masse dorée lui retombait jusqu’aux épaules.
Une ceinture, avec un écusson particulier en forme de sanglier reluisait faiblement aux lueurs des torches. Fièrement arboré, ce dernier chatouillait la mémoire de Sérina.
« Curieux… Je suis persuadée d’avoir déjà aperçu ces armoiries… et le personnage me hérisse le poil… mais pour quelle raison…? ». Fouillant fréné-tiquement dans ses souvenirs afin de percer à jour l’identité de ce lunetteux, Sérina, les sourcils froncés et dans une intense cogitation, se grattait la tête de sa main libre.
Soudain, coupant court à son recueillement, son paternel prit la parole.
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— Sérina… ma fille… Je te présente le fils du baron de Ternant. Paul nous fait l’honneur de sa présence dans notre bon palais. Son père est un a… une connaissance de longue date, se reprit-il, man-quant de dépasser sa pensée.
Puis, se raclant la gorge, le monarque enchaîna.
— Hem… jeune homme, voici ma… fille. Sage telle l’image… comme je vous l’ai décrite tout à l’heure, déclama-t-il innocemment tout en s’essayant au sourire.
« La baronnerie de Ternant ? Existe-t-il une île de noblesse portant ce nom et ce blason ? Et moi qui croyais les connaître toutes… quelle déconvenue… », soupira intimement Sérina, tantôt convaincue de sa connaissance des écussons des terres environnantes.
Chiffonnée par son manque d’érudition, le nez
pincé, elle consulta son paternel sur les relations entretenues avec cette famille de sangs bleus.
— Pardonneeez Pèère mais c’est biiien ici la pre-mièreeuh fois que j’enteeends parler deuh cette ba-ronneuhrie de Teeernant… uneeuh raison à ceeela, s’enquerra-t-elle d’une voix pincée. Gêné, mais néanmoins savant, le roi lui apporta sa lumière.
— C’est une toute nouvelle maison… Les mérites de guerre récoltés en leur nom dépassèrent pour
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ainsi dire mes attentes… Leur bravoure et leur soif de victoire me forcèrent la main pour les accepter en notre demeure… Bien que le père ne puisse pour l’heure se déplacer, son fils Paul se chargera de nouer avec la royauté une relation pérenne, assura-t-il en une respiration.
